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Ouvrage

Le Malentendu

Une tragédie de l'exil, du silence et de la reconnaissance manquée au sein d'une famille.

Rédaction
1944
Sources et précision

Le tri suit la première publication du porteur acquis.

Confiance A · preuve directe

  • Prokopton42 corpus manifestation manifests
Langues
Français · Anglais
Volume
3 passages · 13 949 mots

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Ce que vous allez apprendre

Observer comment le non-dit transforme le retour espéré en enchaînement irréversible.

Résumé court

Une tragédie de l'exil, du silence et de la reconnaissance manquée au sein d'une famille.

Résumé long

Une tragédie de l'exil, du silence et de la reconnaissance manquée au sein d'une famille. Les divisions canoniques du porteur français sont conservées. La représentation anglaise est une traduction IA non officielle, revue automatiquement et exclue de la citation directe.

Dans cet ouvrage

La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.

Ouvrage › Acte

  1. Acte 1
  2. Acte 2
  3. Acte 3

Concepts abordés

Contexte historique

Le monde autour du texte

Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.

Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.

Reconstitution moderne de Porteur visuel de Le Malentendu pour Le Malentendu sur Prokopton42.com
Porteur visuel de Le MalentenduReconstitution moderne de Camus dirigeant une troupe anonyme à Alger. La salle, les personnes et l’instant précis sont conjecturaux.Nobel Prize: Albert Camus biographical
Reconstitution moderne de Avant la cérémonie Nobel pour Le Malentendu sur Prokopton42.com
Avant la cérémonie NobelReconstitution moderne d’un moment calme non attesté à Stockholm. Elle ne reproduit aucune photographie connue et n’affirme aucun lieu précis.Nobel Prize: Albert Camus biographical
Reconstitution moderne de Un bureau de rédaction à Paris pour Le Malentendu sur Prokopton42.com
Un bureau de rédaction à ParisReconstitution moderne ancrée dans le travail documenté de Camus à Combat. Le bureau et les papiers sont inventés et ne portent aucun texte lisible.Nobel Prize: Albert Camus biographical

À quoi ressemblait le monde

Monde de 1989

Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Le Malentendu : Techniques, sciences et soins
Techniques, sciences et soinsMicro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore. Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales. Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Le Malentendu : Se déplacer et communiquer
Se déplacer et communiquerAutomobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises. Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Le Malentendu : Cultiver et se nourrir
Cultiver et se nourrirMachines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Le Malentendu : S’habiller, femmes et hommes
S’habiller, femmes et hommesCostumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.
État technologique
Micro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore.
Sciences et savoirs
Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales.
Médecine et soins
Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
Transports
Automobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises.
Agriculture et alimentation
Machines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
Communication
Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
Mode vestimentaire
Costumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.

Éditions, traductions et provenance

Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.

  • Français
  • Anglais Traduction générée par IA, non officielleCodex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30

Manifestes sources : albert_camus.le_malentendu

Lecteur

Lire page par page

Le Malentenduact.1
Midi. La salle commune de l’auberge. Elle est

propre et claire. Tout y est net.

SCÈNE PREMIÈRE

LA MÈRE

Il reviendra.

MARTHA

Il te l’a dit?

LA MÈRE

Oui. Quand tu es sortie.

MARTHA

Il reviendra seul?

LA MÈRE

Je ne sais pas.

MARTHA

Est-il riche?

LA MÈRE

Il ne s’est pas inquiété du prix.

MARTHA

S’il est riche, tant mieux. Mais il faut aussi qu’il

soit seul.

LA MÈRE, avec lassitude.

Seul et riche, oui. Et alors nous devrons recommencer.

MARTHA

Nous recommencerons, en effet. Mais nous serons

payées de notre peine.

Un silence. Martha regarde sa mère.

Mère, vous êtes singulière. Je vous reconnais mal

depuis quelque temps.

LA MÈRE

Je suis fatiguée, ma fille, rien de plus. Je voudrais

me reposer.

MARTHA

Je puis prendre sur moi ce qui vous reste encore

à faire dans la maison. Vous aurez ainsi toutes

vos journées.

LA MÈRE

Ce n’est pas exactement de ce repos que je parle.

Non, c’est un rêve de vieille femme. J’aspire seulement

à la paix, à un peu d’abandon. (Elle rit

faiblement.) Cela est stupide à dire, Martha, mais

il y a des soirs où je me sentirais presque des goûts

de religion.

MARTHA

Vous n’êtes pas si vieille, ma mère, qu’il faille

en venir là. Vous avez mieux à faire.

LA MÈRE

Tu sais bien que je plaisante. Mais quoi! A la

fin d’une vie, on peut bien se laisser aller. On ne

peut pas toujours se raidir et se durcir comme tu

le fais, Martha. Ce n’est pas de ton âge non plus.

Et je connais bien des filles, nées la même année

que toi, qui ne songent qu’à des folies.

MARTHA

Leurs folies ne sont rien auprès des nôtres, vous

le savez.

LA MÈRE

Laissons cela.

MARTHA, lentement.

On dirait qu’il est maintenant des mots qui vous

brûlent la bouche.

LA MÈRE

Qu’est-ce que cela peut te faire, si je ne recule

pas devant les actes? Mais qu’importe! Je voulais

seulement dire que j’aimerais quelquefois te voir

sourire.

MARTHA

Cela m’arrive, je vous le jure.

LA MÈRE

Je ne t’ai jamais vue ainsi.

MARTHA

C’est que je souris dans ma chambre, aux heures

où je suis seule.

LA MÈRE, la regardant attentivement.

Quel dur visage est le tien, Martha!

MARTHA, s’approchant et avec calme.

Ne l’aimez-vous donc pas?

LA MÈRE, la regardant toujours, après un silence.

Je crois que oui, pourtant.

MARTHA, avec agitation.

Ah! mère! Quand nous aurons amassé beaucoup

d’argent et que nous pourrons quitter ces terres

sans horizon, quand nous laisserons derrière nous

cette auberge et cette ville pluvieuse, et que nous

oublierons ce pays d’ombre, le jour où nous serons

enfin devant la mer dont j’ai tant rêvé, ce jour-là,

vous me verrez sourire. Mais il faut beaucoup

d’argent pour vivre devant la mer. C’est pour cela

qu’il ne faut pas avoir peur des mots. C’est pour

cela qu’il faut s’occuper de celui qui doit venir.

S’il est suffisamment riche, ma liberté commencera

peut-être avec lui. Vous a-t-il parlé longuement,

mère?

LA MÈRE

Non. Deux phrases en tout.

MARTHA

De quel air vous a-t-il demandé sa chambre?

LA MÈRE

Je ne sais pas. Je vois mal et je l’ai mal regardé.

Je sais, par expérience, qu’il vaut mieux ne pas

les regarder. Il est plus facile de tuer ce qu’on ne

connaît pas. (Un temps.) Réjouis-toi, je n’ai pas

peur des mots maintenant.

MARTHA

C’est mieux ainsi. Je n’aime pas les allusions. Le

crime est le crime, il faut savoir ce que l’on veut.

Et il me semble que vous le saviez tout à l’heure,

puisque vous y avez pensé, en répondant au voyageur.

LA MÈRE

Je n’y ai pas pensé. J’ai répondu par habitude.

MARTHA

L’habitude? Vous le savez, pourtant, les occasions

ont été rares!

LA MÈRE

Sans doute. Mais l’habitude commence au second

crime. Au premier, rien ne commence, c’est quelque

chose qui finit. Et puis, si les occasions ont été rares,

elles se sont étendues sur beaucoup d’années, et

l’habitude s’est fortifiée du souvenir. Oui, c’est bien

l’habitude qui m’a poussée à répondre, qui m’a

avertie de ne pas regarder cet homme, et assurée

qu’il avait le visage d’une victime.

MARTHA

Mère, il faudra le tuer.

LA MÈRE, plus bas.

Sans doute, il faudra le tuer.

MARTHA

Vous dites cela d’une singulière façon.

LA MÈRE

Je suis lasse, en effet, et j’aimerais qu’au moins

celui-là soit le dernier. Tuer est terriblement fatigant.

Je me soucie peu de mourir devant la mer

ou au centre de nos plaines, mais je voudrais bien

qu’ensuite nous partions ensemble.

MARTHA

Nous partirons et ce sera une grande heure!

Redressez-vous, mère, il y a peu à faire. Vous savez

bien qu’il ne s’agit même pas de tuer. Il boira son

thé, il dormira, et tout vivant encore, nous le

porterons à la rivière. On le retrouvera dans longtemps,

collé contre un barrage, avec d’autres qui

n’auront pas eu sa chance et qui se seront jetés

dans l’eau, les yeux ouverts. Le jour où nous avons

assisté au nettoyage du barrage, vous me le disiez,

mère, ce sont les nôtres qui souffrent le moins, la

vie est plus cruelle que nous. Redressez-vous, vous

trouverez votre repos et nous fuirons enfin d’ici.

LA MÈRE

Oui, je vais me redresser. Quelquefois, en effet,

je suis contente à l’idée que les nôtres n’ont jamais

souffert. C’est à peine un crime, tout juste une

intervention, un léger coup de pouce donné à des

vies inconnues. Et il est vrai qu’apparemment la

vie est plus cruelle que nous. C’est peut-être pour

cela que j’ai du mal à me sentir coupable.

Entre le vieux domestique. Il va s’asseoir derrière le comptoir, sans un mot. Il ne bougera pas jusqu’à la fin de la scène.

MARTHA

Dans quelle chambre le mettrons-nous?

LA MÈRE

N’importe laquelle, pourvu que ce soit au premier.

MARTHA

Oui; nous avons trop peiné, la dernière fois,

dans les deux étages. (Elle s’assied pour la première

fois.) Mère, est-il vrai que, là-bas, le sable des plages

fasse des brûlures aux pieds?

LA MÈRE

Je n’y suis pas allée, tu le sais. Mais on m’a dit

que le soleil dévorait tout.

MARTHA

J’ai lu dans un livre qu’il mangeait jusqu’aux

âmes et qu’il faisait des corps resplendissants, mais

vidés par l’intérieur.

LA MÈRE

Est-ce cela, Martha, qui te fait rêver?

MARTHA

Oui, j’en ai assez de porter toujours mon âme,

j’ai hâte de trouver ce pays où le soleil tue les

questions. Ma demeure n’est pas ici.

LA MÈRE

Auparavant, hélas! nous avons beaucoup à faire.

Si tout va bien, j’irai, bien sûr, avec toi. Mais moi,

je n’aurai pas le sentiment d’aller vers ma demeure.

A un certain âge, il n’est pas de demeure où le

repos soit possible, et c’est déjà beaucoup si l’on

a pu faire soi-même cette dérisoire maison de

briques, meublée de souvenirs, où il arrive parfois

que l’on s’endorme. Mais naturellement, ce serait

quelque chose aussi, si je trouvais à la fois le

sommeil et l’oubli.

Elle se lève et se dirige vers la porte.

Prépare tout, Martha. (Un temps.) Si vraiment

cela en vaut la peine.

Martha la regarde sortir. Elle-même sort par une autre porte.

SCÈNE II

Le vieux domestique va à la fenêtre, aperçoit Jan

et Maria, puis se dissimule. Le vieux reste en

scène, seul, pendant quelques secondes. Entre

Jan. Il s’arrête, regarde dans la salle, aperçoit

le vieux, derrière la fenêtre.

JAN

Il n’y a personne?

Le vieux le regarde, traverse la scène et s’en va.

SCÈNE III

Entre Maria. Jan se retourne brusquement vers elle.

JAN

Tu m’as suivi.

MARIA

Pardonne-moi, je ne pouvais pas. Je partirai

peut-être tout à l’heure. Mais laisse-moi voir l’endroit

où je te laisse.

JAN

On peut venir et ce que je veux faire ne sera

plus possible.

MARIA

Donnons-nous au moins cette chance que quelqu’un

vienne et que je te fasse reconnaître malgré

toi.

Il se détourne. Un temps.

MARIA, regardant autour d’elle.

C’est ici?

JAN

Oui, c’est ici. J’ai pris cette porte, il y a vingt

ans. Ma sœur était une petite fille. Elle jouait

dans ce coin. Ma mère n’est pas venue m’embrasser.

Je croyais alors que cela m’était égal.

MARIA

Jan, je ne puis croire qu’elles ne t’aient pas

reconnu tout à l’heure. Une mère reconnaît toujours

son fils.

JAN

Il y a vingt ans qu’elle ne m’a vu. J’étais un

adolescent, presque un jeune garçon. Ma mère a

vieilli, sa vue a baissé. C’est à peine si moi-même

je l’ai reconnue.

MARIA, avec impatience.

Je sais, tu es entré, tu as dit: «Bonjour», tu

t’es assis. Tu ne reconnaissais rien.

JAN

Ma mémoire n’était pas juste. Elles m’ont accueilli

sans un mot. Elles m’ont servi la bière que

je demandais. Elles me regardaient, elles ne me

voyaient pas. Tout était plus difficile que je ne

l’avais cru.

MARIA

Tu sais bien que ce n’était pas difficile et qu’il

suffisait de parler. Dans ces cas-là, on dit: «C’est

moi», et tout rentre dans l’ordre.

JAN

Oui, mais j’étais plein d’imaginations. Et moi

qui attendais un peu le repas du prodigue, on m’a

donné de la bière contre mon argent. J’étais ému,

je n’ai pas pu parler.

MARIA

Il aurait suffi d’un mot.

JAN

Je ne l’ai pas trouvé. Mais quoi, je ne suis pas

si pressé. Je suis venu ici apporter ma fortune et, si

je le puis, du bonheur. Quand j’ai appris la mort

de mon père, j’ai compris que j’avais des responsabilités

envers elles deux et, l’ayant compris, je

fais ce qu’il faut. Mais je suppose que ce n’est pas

si facile qu’on le dit de rentrer chez soi et qu’il

faut un peu de temps pour faire un fils d’un

étranger.

MARIA

Mais pourquoi n’avoir pas annoncé ton arrivée?

Il y a des cas où l’on est bien obligé de faire

comme tout le monde. Quand on veut être reconnu,

on se nomme, c’est l’évidence même. On finit par

tout brouiller en prenant l’air de ce qu’on n’est

pas. Comment ne serais-tu pas traité en étranger

dans une maison où tu te présentes comme un

étranger? Non, non, tout cela n’est pas sain.

JAN

Allons, Maria, ce n’est pas si grave. Et puis quoi,

cela sert mes projets. Je vais profiter de l’occasion,

les voir un peu de l’extérieur. J’apercevrai mieux

ce qui les rendra heureuses. Ensuite, j’inventerai

les moyens de me faire reconnaître. Il suffit en

somme de trouver ses mots.

MARIA

Il n’y a qu’un moyen. C’est de faire ce que ferait

le premier venu, de dire: «Me voilà», c’est de

laisser parler son cœur.

JAN

Le cœur n’est pas si simple.

MARIA

Mais il n’use que de mots simples. Et ce n’était

pas bien difficile de dire: «Je suis votre fils, voici

ma femme. J’ai vécu avec elle dans un pays que

nous aimions, devant la mer et le soleil. Mais je

n’étais pas assez heureux et aujourd’hui j’ai besoin

de vous.»

JAN

Ne sois pas injuste, Maria. Je n’ai pas besoin

d’elles, mais j’ai compris qu’elles devaient avoir

besoin de moi et qu’un homme n’était jamais seul.

Un temps. Maria se détourne.

MARIA

Peut-être as-tu raison, je te demande pardon.

Mais je me méfie de tout depuis que je suis entrée

dans ce pays où je cherche en vain un visage

heureux. Cette Europe est si triste. Depuis que

nous sommes arrivés, je ne t’ai plus entendu rire,

et moi, je deviens soupçonneuse. Oh! pourquoi

m’avoir fait quitter mon pays? Partons, Jan, nous

ne trouverons pas le bonheur ici.

JAN

Ce n’est pas le bonheur que nous sommes venus

chercher. Le bonheur, nous l’avons.

MARIA, avec véhémence.

Pourquoi ne pas s’en contenter?

JAN

Le bonheur n’est pas tout et les hommes ont

leur devoir. Le mien est de retrouver ma mère,

une patrie...

Maria a un geste. Jan l’arrête: on entend des pas. Le vieux passe devant la fenêtre.

JAN

On vient. Va-t’en, Maria, je t’en prie.

MARIA

Pas comme cela, ce n’est pas possible.

JAN, pendant que les pas se rapprochent.

Mets-toi là.

Il la pousse derrière la porte du fond.

SCÈNE IV

La porte du fond s’ouvre. Le vieux traverse la

pièce sans voir Maria et sort par la porte du

dehors.

JAN

Et maintenant, pars vite. Tu vois, la chance est

avec moi.

MARIA

Je veux rester. Je me tairai et j’attendrai près

de toi que tu sois reconnu.

JAN

Non, tu me trahirais.

Elle se détourne, puis revient vers lui et le regarde en face.

MARIA

Jan, il y a cinq ans que nous sommes mariés.

JAN

Il y aura bientôt cinq ans.

MARIA, baissant la tête.

Cette nuit est la première où nous serons séparés.

Il se tait, elle le regarde de nouveau.

J’ai toujours tout aimé en toi, même ce que je

ne comprenais pas et je vois bien qu’au fond, je

ne te voudrais pas différent. Je ne suis pas une

épouse bien contrariante. Mais ici, j’ai peur de ce

lit désert où tu me renvoies et j’ai peur aussi que

tu m’abandonnes.

JAN

Tu ne dois pas douter de mon amour.

MARIA

Oh! je n’en doute pas. Mais il y a ton amour et

il y a tes rêves, ou tes devoirs, c’est la même chose.

Tu m’échappes si souvent. C’est alors comme si tu

te reposais de moi. Mais moi, je ne peux pas me

reposer de toi et c’est ce soir (elle se jette contre

lui en pleurant), c’est ce soir que je ne pourrai

pas supporter.

JAN, la serrant contre lui.

Cela est puéril.

MARIA

Bien sûr, cela est puéril. Mais nous étions si

heureux là-bas et ce n’est pas de ma faute si les

soirs de ce pays me font peur. Je ne veux pas que

tu m’y laisses seule.

JAN

Je ne te laisserai pas longtemps. Comprends donc,

Maria, que j’ai une parole à tenir.

MARIA

Quelle parole?

JAN

Celle que je me suis donnée le jour où j’ai

compris que ma mère avait besoin de moi.

MARIA

Tu as une autre parole à tenir.

JAN

Laquelle?

MARIA

Celle que tu m’as donnée le jour où tu as promis

de vivre avec moi.

JAN

Je crois bien que je pourrai tout concilier. Ce

que je te demande est peu de chose. Ce n’est pas

un caprice. Une soirée et une nuit où je vais

essayer de m’orienter, de mieux connaître celles

que j’aime et d’apprendre à les rendre heureuses.

MARIA, secouant la tête.

La séparation est toujours quelque chose pour

ceux qui s’aiment comme il faut.

JAN

Sauvage, tu sais bien que je t’aime comme il faut.

MARIA

Non, les hommes ne savent jamais comment il

faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils

savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs,

chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures.

Tandis que nous, nous savons qu’il faut

se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se

donner la main, craindre l’absence. Quand on

aime, on ne rêve à rien.

JAN

Que vas-tu chercher là? Il s’agit seulement de

retrouver ma mère, de l’aider et la rendre heureuse.

Quant à mes rêves ou mes devoirs, il faut les

prendre comme ils sont. Je ne serais rien en dehors

d’eux et tu m’aimerais moins si je ne les avais

pas.

MARIA, lui tournant brusquement le dos.

Je sais que tes raisons sont toujours bonnes et

que tu peux me convaincre. Mais je ne t’écoute

plus, je me bouche les oreilles quand tu prends la

voix que je connais bien. C’est la voix de ta

solitude, ce n’est pas celle de l’amour.

JAN, se plaçant derrière elle.

Laissons cela, Maria. Je désire que tu me laisses

seul ici afin d’y voir plus clair. Cela n’est pas

si terrible et ce n’est pas une grande affaire que de

coucher sous le même toit que sa mère. Dieu fera

le reste. Mais Dieu sait aussi que je ne t’oublie pas

dans tout cela. Seulement, on ne peut pas être

heureux dans l’exil ou dans l’oubli. On ne peut

pas toujours rester un étranger. Je veux retrouver

mon pays, rendre heureux tous ceux que j’aime.

Je ne vois pas plus loin.

MARIA

Tu pourrais faire tout cela en prenant un

langage simple. Mais ta méthode n’est pas la bonne.

JAN

Elle est la bonne puisque, par elle, je saurai si,

oui ou non, j’ai raison d’avoir ces rêves.

MARIA

Je souhaite que ce soit oui et que tu aies raison.

Mais moi, je n’ai pas d’autre rêve que ce pays

où nous étions heureux, pas d’autre devoir que

toi.

JAN, la prenant contre lui.

Laisse-moi aller. Je finirai par trouver les mots

qui arrangeront tout.

MARIA, s’abandonnant.

Oh! continue de rêver. Qu’importe, si je garde

ton amour! D’habitude, je ne veux pas être malheureuse

quand je suis contre toi. Je patiente,

j’attends que tu te lasses de tes nuées: alors

commence mon temps. Si je suis malheureuse

aujourd’hui, c’est que je suis bien sûre de ton

amour et certaine pourtant que tu vas me renvoyer.

C’est pour cela que l’amour des hommes est un

déchirement. Ils ne peuvent se retenir de quitter

ce qu’ils préfèrent.

JAN, la prend au visage et sourit.

Cela est vrai, Maria. Mais quoi, regarde-moi, je

ne suis pas si menacé. Je fais ce que je veux et

j’ai le cœur en paix. Tu me confies pour une nuit

à ma mère et à ma sœur, ce n’est pas si redoutable.

MARIA, se détachant de lui.

Alors, adieu, et que mon amour te protège.

Elle marche vers la porte où elle s’arrête et, lui montrant ses mains vides.

Mais vois comme je suis démunie. Tu pars à la

découverte et tu me laisses dans l’attente.

Elle hésite. Elle s’en va.

SCÈNE V

Jan s’assied. Entre le vieux domestique qui tient

la porte ouverte pour laisser passer Martha, et

sort ensuite.

JAN

Bonjour. Je viens pour la chambre.

MARTHA

Je sais. On la prépare. Il faut que je vous inscrive

sur notre livre.

Elle va chercher son livre et revient.

JAN

Vous avez un domestique bizarre.

MARTHA

C’est la première fois qu’on nous reproche

quelque chose à son sujet. Il fait toujours très

exactement ce qu’il doit faire.

JAN

Oh! ce n’est pas un reproche. Il ne ressemble

pas à tout le monde, voilà tout. Est-il muet?

MARTHA

Ce n’est pas cela.

JAN

Il parle donc?

MARTHA

Le moins possible et seulement pour l’essentiel.

JAN

En tout cas, il n’a pas l’air d’entendre ce qu’on

lui dit.

MARTHA

On ne peut pas dire qu’il n’entende pas. C’est

seulement qu’il entend mal. Mais je dois vous

demander votre nom et vos prénoms.

JAN

Hasek, Karl.

MARTHA

Karl, c’est tout?

JAN

C’est tout.

MARTHA

Date et lieu de naissance?

JAN

J’ai trente-huit ans.

MARTHA

Où êtes-vous né?

JAN, il hésite.

En Bohême.

MARTHA

Profession?

JAN

Sans profession.

MARTHA

Il faut être très riche ou très pauvre pour vivre

sans un métier.

JAN, il sourit.

Je ne suis pas très pauvre et, pour bien des

raisons, j’en suis content.

MARTHA, sur un autre ton.

Vous êtes Tchèque, naturellement?

JAN

Naturellement.

MARTHA

Domicile habituel?

JAN

La Bohême.

MARTHA

Vous en venez?

JAN

Non, je viens d’Afrique. (Elle a l’air de ne pas

comprendre.) De l’autre côté de la mer.

MARTHA

Je sais. (Un temps.) Vous y allez souvent?

JAN

Assez souvent.

MARTHA, elle rêve un moment, mais reprend.

Quelle est votre destination?

JAN

Je ne sais pas. Cela dépendra de beaucoup de

choses.

MARTHA

Vous voulez vous fixer ici?

JAN

Je ne sais pas. C’est selon ce que j’y trouverai.

MARTHA

Cela ne fait rien. Mais personne ne vous attend?

JAN

Non, personne, en principe.

MARTHA

Je suppose que vous avez une pièce d’identité?

JAN

Oui, je peux vous la montrer.

MARTHA

Ce n’est pas la peine. Il suffit que j’indique si

c’est un passeport ou une carte d’identité.

JAN, hésitant.

Un passeport. Le voilà. Voulez-vous le voir?

Elle l’a pris dans ses mains, et va le lire, mais le vieux domestique paraît dans l’encadrement de la porte.

MARTHA

Non, je ne t’ai pas appelé. (Il sort. Martha rend

à Jan le passeport, sans le lire, avec une sorte de

distraction.) Quand vous allez là-bas, vous habitez

près de la mer?

JAN

Oui.

Elle se lève, fait mine de ranger son cahier, puis se ravise et le tient ouvert devant elle.

MARTHA, avec une dureté soudaine.

Ah! j’oubliais! Vous avez de la famille?

JAN

J’en avais. Mais il y a longtemps que je l’ai

quittée.

MARTHA

Non, je veux dire: «Etes-vous marié?»

JAN

Pourquoi me demandez-vous cela? On ne m’a

posé cette question dans aucun autre hôtel.

MARTHA

Elle figure dans le questionnaire que nous donne

l’administration du canton.

JAN

C’est bizarre. Oui, je suis marié. D’ailleurs, vous

avez dû voir mon alliance.

MARTHA

Je ne l’ai pas vue. Pouvez-vous me donner

l’adresse de votre femme?

JAN

Elle est restée dans son pays.

MARTHA

Ah! parfait. (Elle ferme son livre.) Dois-je vous

servir à boire, en attendant que votre chambre soit

prête?

JAN

Non, j’attendrai ici. J’espère que je ne vous

gênerai pas.

MARTHA

Pourquoi me gêneriez-vous? Cette salle est faite

pour recevoir des clients.

JAN

Oui, mais un client tout seul est quelquefois

plus gênant qu’une grande affluence.

MARTHA, qui range la pièce.

Pourquoi? Je suppose que vous n’aurez pas l’idée

de me faire des contes. Je ne puis rien donner

à ceux qui viennent ici chercher des plaisanteries.

Il y a longtemps qu’on l’a compris dans le pays.

Et vous verrez bientôt que vous avez choisi une

auberge tranquille. Il n’y vient presque personne.

JAN

Cela ne doit pas arranger vos affaires.

MARTHA

Nous y avons perdu quelques recettes, mais gagné

notre tranquillité. Et la tranquillité ne se paie

jamais assez cher. Au reste, un bon client vaut

mieux qu’une pratique bruyante. Ce que nous

recherchons, c’est justement le bon client.

JAN

Mais... (il hésite), quelquefois, la vie ne doit pas

être gaie pour vous? Ne vous sentez-vous pas très

seules?

MARTHA, lui faisant face brusquement.

Ecoutez, je vois qu’il me faut vous donner un

avertissement. Le voici. En entrant ici, vous n’avez

que les droits d’un client. En revanche, vous les

recevez tous. Vous serez bien servi et je ne pense

pas que vous aurez un jour à vous plaindre de

notre accueil. Mais vous n’avez pas à vous soucier

de notre solitude, comme vous ne devez pas vous

inquiéter de nous gêner, d’être importun ou de ne

l’être pas. Prenez toute la place d’un client, elle

est à vous de droit. Mais n’en prenez pas plus.

JAN

Je vous demande pardon. Je voulais vous marquer

ma sympathie, et mon intention n’était pas de

vous fâcher. Il m’a semblé simplement que nous

n’étions pas si étrangers que cela l’un à l’autre.

MARTHA

Je vois qu’il me faut vous répéter qu’il ne peut

être question de me fâcher ou de ne pas me fâcher.

Il me semble que vous vous obstinez à prendre un

ton qui ne devrait pas être le vôtre, et j’essaie de

vous le montrer. Je vous assure bien que je le fais

sans me fâcher. N’est-ce pas notre avantage, à tous

les deux, de garder nos distances? Si vous continuiez

à ne pas tenir le langage d’un client, cela est fort

simple, nous refuserions de vous recevoir. Mais si,

comme je le pense, vous voulez bien comprendre

que deux femmes qui vous louent une chambre ne

sont pas forcées de vous admettre, par surcroît,

dans leur intimité, alors, tout ira bien.

JAN

Cela est évident. Je suis impardonnable de vous

avoir laissé croire que je pouvais m’y tromper.

MARTHA

Il n’y a aucun mal à cela. Vous n’êtes pas le

premier qui ait essayé de prendre ce ton. Mais j’ai

toujours parlé assez clairement pour que la confusion

devînt impossible.

JAN

Vous parlez clairement, en effet, et je reconnais

que je n’ai plus rien à dire... pour le moment...

MARTHA

Pourquoi? Rien ne vous empêche de prendre le

langage des clients.

JAN

Quel est ce langage?

MARTHA

La plupart nous parlaient de tout, de leurs

voyages ou de politique, sauf de nous-mêmes. C’est

ce que nous demandons. Il est même arrivé que

certains nous aient parlé de leur propre vie et de

ce qu’ils étaient. Cela était dans l’ordre. Après tout,

parmi les devoirs pour lesquels nous sommes payées,

entre celui d’écouter. Mais, bien entendu, le prix

de pension ne peut pas comprendre l’obligation

pour l’hôtelier de répondre aux questions. Ma

mère le fait quelquefois par indifférence, moi, je

m’y refuse par principe. Si vous avez bien compris

cela, non seulement nous serons d’accord, mais vous

vous apercevrez que vous avez encore beaucoup de

choses à nous dire et vous découvrirez qu’il y a

du plaisir, quelquefois, à être écouté quand on

parle de soi-même.

JAN

Malheureusement, je ne saurai pas très bien

parler de moi-même. Mais, après tout, cela n’est

pas utile. Si je ne fais qu’un court séjour, vous

n’aurez pas à me connaître. Et si je reste longtemps,

vous aurez tout le loisir, sans que je parle, de savoir

qui je suis.

MARTHA

J’espère seulement que vous ne me garderez pas

une rancune inutile de ce que je viens de dire.

J’ai toujours trouvé de l’avantage à montrer les

choses telles qu’elles sont, et je ne pouvais vous

laisser continuer sur un ton qui, pour finir, aurait

gâté nos rapports. Ce que je dis est raisonnable.

Puisque, avant ce jour, il n’y avait rien de commun

entre nous, il n’y a vraiment aucune raison pour

que, tout d’un coup, nous nous trouvions une

intimité.

JAN

Je vous ai déjà pardonnée. Je sais, en effet, que

l’intimité ne s’improvise pas. Il faut y mettre du

temps. Si, maintenant, tout vous semble clair entre

nous, il faut bien que je m’en réjouisse.

Entre la mère.

SCÈNE VI

LA MÈRE

Bonjour, Monsieur. Votre chambre est prête.

JAN

Je vous remercie beaucoup, Madame.

La mère s’assied.

LA MÈRE, à Martha.

Tu as rempli la fiche?

MARTHA

Oui.

LA MÈRE

Est-ce que je puis voir? Vous m’excuserez, Monsieur,

mais la police est stricte. Ainsi, tenez, ma

fille a omis de noter si vous êtes venu ici pour

des raisons de santé, pour votre travail ou en

voyage touristique.

JAN

Je suppose qu’il s’agit de tourisme.

LA MÈRE

A cause du cloître sans doute? On dit beaucoup

de bien de notre cloître.

JAN

On m’en a parlé, en effet. J’ai voulu aussi revoir

cette région que j’ai connue autrefois, et dont

j’avais gardé le meilleur souvenir.

MARTHA

Vous y avez habité?

JAN

Non, mais, il y a très longtemps, j’ai eu l’occasion

de passer par ici. Je ne l’ai pas oublié.

LA MÈRE

C’est pourtant un bien petit village que le

nôtre.

JAN

C’est vrai. Mais je m’y plais beaucoup. Et, depuis

que j’y suis, je me sens un peu chez moi.

LA MÈRE

Vous allez y rester longtemps?

JAN

Je ne sais pas. Cela vous paraît bizarre, sans

doute. Mais, vraiment, je ne sais pas. Pour rester

dans un endroit, il faut avoir ses raisons - des

amitiés, l’affection de quelques êtres. Sinon, il n’y

a pas de motif de rester là plutôt qu’ailleurs. Et,

comme il est difficile de savoir si l’on sera bien

reçu, il est naturel que j’ignore encore ce que je

ferai.

MARTHA

Cela ne veut pas dire grand-chose.

JAN

Oui, mais je ne sais pas mieux m’exprimer.

LA MÈRE

Allons, vous serez vite fatigué.

JAN

Non, j’ai un cœur fidèle, et je me fais vite des

souvenirs, quand on m’en donne l’occasion.

MARTHA, avec impatience.

Le cœur n’a rien à faire ici.

JAN, sans paraître avoir entendu, à la mère.

Vous paraissez bien désabusée. Il y a donc si

longtemps que vous habitez cet hôtel?

LA MÈRE

Il y a des années et des années de cela. Tellement

d’années que je n’en sais plus le commencement et

que j’ai oublié ce que j’étais alors. Celle-ci est ma

fille.

MARTHA

Mère, vous n’avez pas de raison de raconter ces

choses.

LA MÈRE

C’est vrai, Martha.

JAN, très vite.

Laissez donc. Je comprends si bien votre sentiment,

Madame. C’est celui qu’on trouve au bout

d’une vie de travail. Mais peut-être tout serait-il

changé si vous aviez été aidée comme doit l’être

toute femme et si vous aviez reçu l’appui d’un bras

d’homme.

LA MÈRE

Oh! je l’ai reçu dans le temps, mais il y avait

trop à faire. Mon mari et moi y suffisions à peine.

Nous n’avions même pas le temps de penser l’un

à l’autre et, avant même qu’il fût mort, je crois

que je l’avais oublié.

JAN

Oui, je comprends cela. Mais... (avec un temps

d’hésitation) un fils qui vous aurait prêté son bras,

vous ne l’auriez peut-être pas oublié?

MARTHA

Mère, vous savez que nous avons beaucoup à

faire.

LA MÈRE

Un fils! Oh! je suis une trop vieille femme! Les

vieilles femmes désapprennent même d’aimer leur

fils. Le cœur s’use, Monsieur.

JAN

Il est vrai. Mais je sais qu’il n’oublie jamais.

MARTHA, se plaçant entre eux et avec décision.

Un fils qui entrerait ici trouverait ce que n’importe

quel client est assuré d’y trouver: une indifférence

bienveillante. Tous les hommes que nous

avons reçus s’en sont accommodés. Ils ont payé leur

chambre et reçu une clé. Ils n’ont pas parlé de leur

cœur. (Un temps.) Cela simplifiait notre travail.

LA MÈRE

Laisse cela.

JAN, réfléchissant.

Et sont-ils restés longtemps ainsi?

MARTHA

Quelques-uns très longtemps. Nous avons fait

ce qu’il fallait pour qu’ils restent. D’autres, qui

étaient moins riches, sont partis le lendemain. Nous

n’avons rien fait pour eux.

JAN

J’ai beaucoup d’argent et je désire rester un peu

dans cet hôtel, si vous m’y acceptez. J’ai oublié

de vous dire que je pouvais payer d’avance.

LA MÈRE

Oh! ce n’est pas cela que nous demandons!

MARTHA

Si vous êtes riche, cela est bien. Mais ne parlez

plus de votre cœur. Nous ne pouvons rien pour

lui. J’ai failli vous demander de partir, tant votre

ton me lassait. Prenez votre clé, assurez-vous de

votre chambre. Mais sachez que vous êtes dans une

maison sans ressources pour le cœur. Trop d’années

grises ont passé sur ce petit village et sur nous.

Elles ont peu à peu refroidi cette maison. Elles

nous ont enlevé le goût de la sympathie. Je vous le

dis encore, vous n’aurez rien ici qui ressemble à de

l’intimité. Vous aurez ce que nous réservons toujours

à nos rares voyageurs, et ce que nous leur

réservons n’a rien à voir avec les passions du cœur.

Prenez votre clé (elle la lui tend), et n’oubliez

pas ceci: nous vous accueillons, par intérêt, tranquillement,

et, si nous vous conservons, ce sera

par intérêt, tranquillement.

Il prend la clé; elle sort, il la regarde sortir.

LA MÈRE

N’y faites pas trop attention, Monsieur. Mais il

est vrai qu’il y a des sujets qu’elle n’a jamais pu

supporter.

Elle se lève et il veut l’aider.

Laissez, mon fils, je ne suis pas infirme. Voyez

ces mains qui sont encore fortes. Elles pourraient

maintenir les jambes d’un homme.

Un temps. Il regarde sa clé.

Ce sont mes paroles qui vous donnent à réfléchir?

JAN

Non, pardonnez-moi, je vous ai à peine entendue.

Mais pourquoi m’avez-vous appelé «mon fils»?

LA MÈRE

Oh! je suis confuse! Ce n’était pas par familiarité,

croyez-le. C’était une manière de parler.

JAN

Je comprends. (Un temps.) Puis-je monter dans

ma chambre?

LA MÈRE

Allez, Monsieur. Le vieux domestique vous attend

dans le couloir.

Il la regarde et veut parler.

Avez-vous besoin de quelque chose?

JAN, hésitant.

Non, Madame. Mais... je vous remercie de votre

accueil.

SCÈNE VII

La mère est seule. Elle se rassied, pose ses mains

sur la table, et les contemple.

LA MÈRE

Pourquoi lui avoir parlé de mes mains? Si, pourtant,

il les avait regardées, peut-être aurait-il compris

ce que lui disait Martha.

Il aurait compris, il serait parti. Mais il ne

comprend pas. Mais il veut mourir. Et moi je

voudrais seulement qu’il s’en aille pour que je

puisse, encore ce soir, me coucher et dormir. Trop

vieille! Je suis trop vieille pour refermer à nouveau

mes mains autour de ses chevilles et contenir le

balancement de son corps, tout le long du chemin

qui mène à la rivière. Je suis trop vieille pour

ce dernier effort qui le jettera dans l’eau et qui

me laissera les bras ballants, la respiration coupée

et les muscles noués, sans force pour essuyer sur

ma figure l’eau qui aura jailli sous le poids du

dormeur. Je suis trop vieille! Allons, allons! la

victime est parfaite. Je dois lui donner le sommeil

que je souhaitais pour ma propre nuit. Et c’est...

Entre brusquement Martha.

SCÈNE VIII

MARTHA

A quoi rêvez-vous encore? Vous savez pourtant

que nous avons beaucoup à faire.

LA MÈRE

Je pensais à cet homme. Ou plutôt, je pensais

à moi.

MARTHA

Il vaut mieux penser à demain. Soyez positive.

LA MÈRE

C’est le mot de ton père, Martha, je le reconnais.

Mais je voudrais être sûre que c’est la dernière fois

que nous serons obligées d’être positives. Bizarre!

Lui disait cela pour chasser la peur du gendarme

et toi, tu en uses seulement pour dissiper la petite

envie d’honnêteté qui vient de me venir.

MARTHA

Ce que vous appelez une envie d’honnêteté, c’est

seulement une envie de dormir. Suspendez votre

fatigue jusqu’à demain et, ensuite, vous pourrez

vous laisser aller.

LA MÈRE

Je sais que tu as raison. Mais avoue que ce

voyageur ne ressemble pas aux autres.

MARTHA

Oui, il est trop distrait, il exagère l’allure de

l’innocence. Que deviendrait le monde si les

condamnés se mettaient à confier au bourreau leurs

peines de cœur? C’est un principe qui n’est pas

bon. Et puis son indiscrétion m’irrite. Je veux

en finir.

LA MÈRE

C’est cela qui n’est pas bon. Auparavant, nous

n’apportions ni colère ni compassion à notre travail;

nous avions l’indifférence qu’il fallait. Aujourd’hui,

moi, je suis fatiguée, et te voilà irritée. Faut-il

donc s’entêter quand les choses se présentent mal

et passer par-dessus tout pour un peu plus d’argent?

MARTHA

Non, pas pour l’argent, mais pour l’oubli de ce

pays et pour une maison devant la mer. Si vous

êtes fatiguée de votre vie, moi, je suis lasse à mourir

de cet horizon fermé, et je sens que je ne pourrai

pas y vivre un mois de plus. Nous sommes toutes

deux excédées de cette auberge, et vous, qui êtes

vieille, voulez seulement fermer les yeux et oublier.

Mais moi, qui me sens encore dans le cœur un

peu des désirs de mes vingt ans, je veux faire en

sorte de les quitter pour toujours, même si, pour

cela, il faut entrer un peu plus avant dans la vie

que nous voulons déserter. Et il faut bien que

vous m’y aidiez, vous qui m’avez mise au monde

dans un pays de nuages et non sur une terre de

soleil!

LA MÈRE

Je ne sais pas, Martha, si, dans un sens, il ne

vaudrait pas mieux, pour moi, être oubliée comme

je l’ai été par ton frère, plutôt que de m’entendre

parler sur ce ton.

MARTHA

Vous savez bien que je ne voulais pas vous

peiner. (Un temps, et farouche.) Que ferais-je sans

vous à mes côtés, que deviendrais-je loin de vous?

Moi, du moins, je ne saurais pas vous oublier et,

si le poids de cette vie me fait quelquefois manquer

au respect que je vous dois, je vous en demande

pardon.

LA MÈRE

Tu es une bonne fille et j’imagine aussi qu’une

vieille femme est parfois difficile à comprendre.

Mais je veux profiter de ce moment pour te dire

cela que, depuis tout à l’heure, j’essaie de te dire:

pas ce soir...

MARTHA

Eh quoi! nous attendrons demain? Vous savez

bien que nous n’avons jamais procédé ainsi, qu’il

ne faut pas lui laisser le temps de voir du monde

et qu’il faut agir pendant que nous l’avons sous

la main.

LA MÈRE

Je ne sais pas. Mais pas ce soir. Laissons-lui cette

nuit. Donnons-nous ce sursis. C’est par lui peut-être

que nous nous sauverons.

MARTHA

Nous n’avons que faire d’être sauvées, ce langage

est ridicule. Tout ce que vous pouvez espérer,

c’est d’obtenir, en travaillant ce soir, le droit de

vous endormir ensuite.

LA MÈRE

C’était cela que j’appelais être sauvée: dormir.

MARTHA

Alors, je vous le jure, ce salut est entre nos

mains. Mère, nous devons nous décider. Ce sera

ce soir ou ce ne sera pas.

Rideau

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