
Ouvrage
Le Malentendu
Une tragédie de l'exil, du silence et de la reconnaissance manquée au sein d'une famille.
- Rédaction
- 1944
Sources et précision
Le tri suit la première publication du porteur acquis.
Confiance A · preuve directe
- Prokopton42 corpus manifestation manifests
- Époque
- Époque contemporaine
- Langues
- Français · Anglais
- Volume
- 3 passages · 13 949 mots
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Ce que vous allez apprendre
Observer comment le non-dit transforme le retour espéré en enchaînement irréversible.
Résumé court
Une tragédie de l'exil, du silence et de la reconnaissance manquée au sein d'une famille.
Résumé long
Une tragédie de l'exil, du silence et de la reconnaissance manquée au sein d'une famille. Les divisions canoniques du porteur français sont conservées. La représentation anglaise est une traduction IA non officielle, revue automatiquement et exclue de la citation directe.
Dans cet ouvrage
La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.
Ouvrage › Acte
Concepts abordés
Contexte historique
Le monde autour du texte
Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.
Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.



À quoi ressemblait le monde
Monde de 1989




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Éditions, traductions et provenance
Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.
- Français
- Anglais Traduction générée par IA, non officielleCodex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30
Manifestes sources : albert_camus.le_malentendu
Lecteur
Lire page par page
Midi. La salle commune de l’auberge. Elle est
propre et claire. Tout y est net.
SCÈNE PREMIÈRE
LA MÈRE
Il reviendra.
MARTHA
Il te l’a dit?
LA MÈRE
Oui. Quand tu es sortie.
MARTHA
Il reviendra seul?
LA MÈRE
Je ne sais pas.
MARTHA
Est-il riche?
LA MÈRE
Il ne s’est pas inquiété du prix.
MARTHA
S’il est riche, tant mieux. Mais il faut aussi qu’il
soit seul.
LA MÈRE, avec lassitude.
Seul et riche, oui. Et alors nous devrons recommencer.
MARTHA
Nous recommencerons, en effet. Mais nous serons
payées de notre peine.
Un silence. Martha regarde sa mère.
Mère, vous êtes singulière. Je vous reconnais mal
depuis quelque temps.
LA MÈRE
Je suis fatiguée, ma fille, rien de plus. Je voudrais
me reposer.
MARTHA
Je puis prendre sur moi ce qui vous reste encore
à faire dans la maison. Vous aurez ainsi toutes
vos journées.
LA MÈRE
Ce n’est pas exactement de ce repos que je parle.
Non, c’est un rêve de vieille femme. J’aspire seulement
à la paix, à un peu d’abandon. (Elle rit
faiblement.) Cela est stupide à dire, Martha, mais
il y a des soirs où je me sentirais presque des goûts
de religion.
MARTHA
Vous n’êtes pas si vieille, ma mère, qu’il faille
en venir là. Vous avez mieux à faire.
LA MÈRE
Tu sais bien que je plaisante. Mais quoi! A la
fin d’une vie, on peut bien se laisser aller. On ne
peut pas toujours se raidir et se durcir comme tu
le fais, Martha. Ce n’est pas de ton âge non plus.
Et je connais bien des filles, nées la même année
que toi, qui ne songent qu’à des folies.
MARTHA
Leurs folies ne sont rien auprès des nôtres, vous
le savez.
LA MÈRE
Laissons cela.
MARTHA, lentement.
On dirait qu’il est maintenant des mots qui vous
brûlent la bouche.
LA MÈRE
Qu’est-ce que cela peut te faire, si je ne recule
pas devant les actes? Mais qu’importe! Je voulais
seulement dire que j’aimerais quelquefois te voir
sourire.
MARTHA
Cela m’arrive, je vous le jure.
LA MÈRE
Je ne t’ai jamais vue ainsi.
MARTHA
C’est que je souris dans ma chambre, aux heures
où je suis seule.
LA MÈRE, la regardant attentivement.
Quel dur visage est le tien, Martha!
MARTHA, s’approchant et avec calme.
Ne l’aimez-vous donc pas?
LA MÈRE, la regardant toujours, après un silence.
Je crois que oui, pourtant.
MARTHA, avec agitation.
Ah! mère! Quand nous aurons amassé beaucoup
d’argent et que nous pourrons quitter ces terres
sans horizon, quand nous laisserons derrière nous
cette auberge et cette ville pluvieuse, et que nous
oublierons ce pays d’ombre, le jour où nous serons
enfin devant la mer dont j’ai tant rêvé, ce jour-là,
vous me verrez sourire. Mais il faut beaucoup
d’argent pour vivre devant la mer. C’est pour cela
qu’il ne faut pas avoir peur des mots. C’est pour
cela qu’il faut s’occuper de celui qui doit venir.
S’il est suffisamment riche, ma liberté commencera
peut-être avec lui. Vous a-t-il parlé longuement,
mère?
LA MÈRE
Non. Deux phrases en tout.
MARTHA
De quel air vous a-t-il demandé sa chambre?
LA MÈRE
Je ne sais pas. Je vois mal et je l’ai mal regardé.
Je sais, par expérience, qu’il vaut mieux ne pas
les regarder. Il est plus facile de tuer ce qu’on ne
connaît pas. (Un temps.) Réjouis-toi, je n’ai pas
peur des mots maintenant.
MARTHA
C’est mieux ainsi. Je n’aime pas les allusions. Le
crime est le crime, il faut savoir ce que l’on veut.
Et il me semble que vous le saviez tout à l’heure,
puisque vous y avez pensé, en répondant au voyageur.
LA MÈRE
Je n’y ai pas pensé. J’ai répondu par habitude.
MARTHA
L’habitude? Vous le savez, pourtant, les occasions
ont été rares!
LA MÈRE
Sans doute. Mais l’habitude commence au second
crime. Au premier, rien ne commence, c’est quelque
chose qui finit. Et puis, si les occasions ont été rares,
elles se sont étendues sur beaucoup d’années, et
l’habitude s’est fortifiée du souvenir. Oui, c’est bien
l’habitude qui m’a poussée à répondre, qui m’a
avertie de ne pas regarder cet homme, et assurée
qu’il avait le visage d’une victime.
MARTHA
Mère, il faudra le tuer.
LA MÈRE, plus bas.
Sans doute, il faudra le tuer.
MARTHA
Vous dites cela d’une singulière façon.
LA MÈRE
Je suis lasse, en effet, et j’aimerais qu’au moins
celui-là soit le dernier. Tuer est terriblement fatigant.
Je me soucie peu de mourir devant la mer
ou au centre de nos plaines, mais je voudrais bien
qu’ensuite nous partions ensemble.
MARTHA
Nous partirons et ce sera une grande heure!
Redressez-vous, mère, il y a peu à faire. Vous savez
bien qu’il ne s’agit même pas de tuer. Il boira son
thé, il dormira, et tout vivant encore, nous le
porterons à la rivière. On le retrouvera dans longtemps,
collé contre un barrage, avec d’autres qui
n’auront pas eu sa chance et qui se seront jetés
dans l’eau, les yeux ouverts. Le jour où nous avons
assisté au nettoyage du barrage, vous me le disiez,
mère, ce sont les nôtres qui souffrent le moins, la
vie est plus cruelle que nous. Redressez-vous, vous
trouverez votre repos et nous fuirons enfin d’ici.
LA MÈRE
Oui, je vais me redresser. Quelquefois, en effet,
je suis contente à l’idée que les nôtres n’ont jamais
souffert. C’est à peine un crime, tout juste une
intervention, un léger coup de pouce donné à des
vies inconnues. Et il est vrai qu’apparemment la
vie est plus cruelle que nous. C’est peut-être pour
cela que j’ai du mal à me sentir coupable.
Entre le vieux domestique. Il va s’asseoir derrière le comptoir, sans un mot. Il ne bougera pas jusqu’à la fin de la scène.
MARTHA
Dans quelle chambre le mettrons-nous?
LA MÈRE
N’importe laquelle, pourvu que ce soit au premier.
MARTHA
Oui; nous avons trop peiné, la dernière fois,
dans les deux étages. (Elle s’assied pour la première
fois.) Mère, est-il vrai que, là-bas, le sable des plages
fasse des brûlures aux pieds?
LA MÈRE
Je n’y suis pas allée, tu le sais. Mais on m’a dit
que le soleil dévorait tout.
MARTHA
J’ai lu dans un livre qu’il mangeait jusqu’aux
âmes et qu’il faisait des corps resplendissants, mais
vidés par l’intérieur.
LA MÈRE
Est-ce cela, Martha, qui te fait rêver?
MARTHA
Oui, j’en ai assez de porter toujours mon âme,
j’ai hâte de trouver ce pays où le soleil tue les
questions. Ma demeure n’est pas ici.
LA MÈRE
Auparavant, hélas! nous avons beaucoup à faire.
Si tout va bien, j’irai, bien sûr, avec toi. Mais moi,
je n’aurai pas le sentiment d’aller vers ma demeure.
A un certain âge, il n’est pas de demeure où le
repos soit possible, et c’est déjà beaucoup si l’on
a pu faire soi-même cette dérisoire maison de
briques, meublée de souvenirs, où il arrive parfois
que l’on s’endorme. Mais naturellement, ce serait
quelque chose aussi, si je trouvais à la fois le
sommeil et l’oubli.
Elle se lève et se dirige vers la porte.
Prépare tout, Martha. (Un temps.) Si vraiment
cela en vaut la peine.
Martha la regarde sortir. Elle-même sort par une autre porte.
SCÈNE II
Le vieux domestique va à la fenêtre, aperçoit Jan
et Maria, puis se dissimule. Le vieux reste en
scène, seul, pendant quelques secondes. Entre
Jan. Il s’arrête, regarde dans la salle, aperçoit
le vieux, derrière la fenêtre.
JAN
Il n’y a personne?
Le vieux le regarde, traverse la scène et s’en va.
SCÈNE III
Entre Maria. Jan se retourne brusquement vers elle.
JAN
Tu m’as suivi.
MARIA
Pardonne-moi, je ne pouvais pas. Je partirai
peut-être tout à l’heure. Mais laisse-moi voir l’endroit
où je te laisse.
JAN
On peut venir et ce que je veux faire ne sera
plus possible.
MARIA
Donnons-nous au moins cette chance que quelqu’un
vienne et que je te fasse reconnaître malgré
toi.
Il se détourne. Un temps.
MARIA, regardant autour d’elle.
C’est ici?
JAN
Oui, c’est ici. J’ai pris cette porte, il y a vingt
ans. Ma sœur était une petite fille. Elle jouait
dans ce coin. Ma mère n’est pas venue m’embrasser.
Je croyais alors que cela m’était égal.
MARIA
Jan, je ne puis croire qu’elles ne t’aient pas
reconnu tout à l’heure. Une mère reconnaît toujours
son fils.
JAN
Il y a vingt ans qu’elle ne m’a vu. J’étais un
adolescent, presque un jeune garçon. Ma mère a
vieilli, sa vue a baissé. C’est à peine si moi-même
je l’ai reconnue.
MARIA, avec impatience.
Je sais, tu es entré, tu as dit: «Bonjour», tu
t’es assis. Tu ne reconnaissais rien.
JAN
Ma mémoire n’était pas juste. Elles m’ont accueilli
sans un mot. Elles m’ont servi la bière que
je demandais. Elles me regardaient, elles ne me
voyaient pas. Tout était plus difficile que je ne
l’avais cru.
MARIA
Tu sais bien que ce n’était pas difficile et qu’il
suffisait de parler. Dans ces cas-là, on dit: «C’est
moi», et tout rentre dans l’ordre.
JAN
Oui, mais j’étais plein d’imaginations. Et moi
qui attendais un peu le repas du prodigue, on m’a
donné de la bière contre mon argent. J’étais ému,
je n’ai pas pu parler.
MARIA
Il aurait suffi d’un mot.
JAN
Je ne l’ai pas trouvé. Mais quoi, je ne suis pas
si pressé. Je suis venu ici apporter ma fortune et, si
je le puis, du bonheur. Quand j’ai appris la mort
de mon père, j’ai compris que j’avais des responsabilités
envers elles deux et, l’ayant compris, je
fais ce qu’il faut. Mais je suppose que ce n’est pas
si facile qu’on le dit de rentrer chez soi et qu’il
faut un peu de temps pour faire un fils d’un
étranger.
MARIA
Mais pourquoi n’avoir pas annoncé ton arrivée?
Il y a des cas où l’on est bien obligé de faire
comme tout le monde. Quand on veut être reconnu,
on se nomme, c’est l’évidence même. On finit par
tout brouiller en prenant l’air de ce qu’on n’est
pas. Comment ne serais-tu pas traité en étranger
dans une maison où tu te présentes comme un
étranger? Non, non, tout cela n’est pas sain.
JAN
Allons, Maria, ce n’est pas si grave. Et puis quoi,
cela sert mes projets. Je vais profiter de l’occasion,
les voir un peu de l’extérieur. J’apercevrai mieux
ce qui les rendra heureuses. Ensuite, j’inventerai
les moyens de me faire reconnaître. Il suffit en
somme de trouver ses mots.
MARIA
Il n’y a qu’un moyen. C’est de faire ce que ferait
le premier venu, de dire: «Me voilà», c’est de
laisser parler son cœur.
JAN
Le cœur n’est pas si simple.
MARIA
Mais il n’use que de mots simples. Et ce n’était
pas bien difficile de dire: «Je suis votre fils, voici
ma femme. J’ai vécu avec elle dans un pays que
nous aimions, devant la mer et le soleil. Mais je
n’étais pas assez heureux et aujourd’hui j’ai besoin
de vous.»
JAN
Ne sois pas injuste, Maria. Je n’ai pas besoin
d’elles, mais j’ai compris qu’elles devaient avoir
besoin de moi et qu’un homme n’était jamais seul.
Un temps. Maria se détourne.
MARIA
Peut-être as-tu raison, je te demande pardon.
Mais je me méfie de tout depuis que je suis entrée
dans ce pays où je cherche en vain un visage
heureux. Cette Europe est si triste. Depuis que
nous sommes arrivés, je ne t’ai plus entendu rire,
et moi, je deviens soupçonneuse. Oh! pourquoi
m’avoir fait quitter mon pays? Partons, Jan, nous
ne trouverons pas le bonheur ici.
JAN
Ce n’est pas le bonheur que nous sommes venus
chercher. Le bonheur, nous l’avons.
MARIA, avec véhémence.
Pourquoi ne pas s’en contenter?
JAN
Le bonheur n’est pas tout et les hommes ont
leur devoir. Le mien est de retrouver ma mère,
une patrie...
Maria a un geste. Jan l’arrête: on entend des pas. Le vieux passe devant la fenêtre.
JAN
On vient. Va-t’en, Maria, je t’en prie.
MARIA
Pas comme cela, ce n’est pas possible.
JAN, pendant que les pas se rapprochent.
Mets-toi là.
Il la pousse derrière la porte du fond.
SCÈNE IV
La porte du fond s’ouvre. Le vieux traverse la
pièce sans voir Maria et sort par la porte du
dehors.
JAN
Et maintenant, pars vite. Tu vois, la chance est
avec moi.
MARIA
Je veux rester. Je me tairai et j’attendrai près
de toi que tu sois reconnu.
JAN
Non, tu me trahirais.
Elle se détourne, puis revient vers lui et le regarde en face.
MARIA
Jan, il y a cinq ans que nous sommes mariés.
JAN
Il y aura bientôt cinq ans.
MARIA, baissant la tête.
Cette nuit est la première où nous serons séparés.
Il se tait, elle le regarde de nouveau.
J’ai toujours tout aimé en toi, même ce que je
ne comprenais pas et je vois bien qu’au fond, je
ne te voudrais pas différent. Je ne suis pas une
épouse bien contrariante. Mais ici, j’ai peur de ce
lit désert où tu me renvoies et j’ai peur aussi que
tu m’abandonnes.
JAN
Tu ne dois pas douter de mon amour.
MARIA
Oh! je n’en doute pas. Mais il y a ton amour et
il y a tes rêves, ou tes devoirs, c’est la même chose.
Tu m’échappes si souvent. C’est alors comme si tu
te reposais de moi. Mais moi, je ne peux pas me
reposer de toi et c’est ce soir (elle se jette contre
lui en pleurant), c’est ce soir que je ne pourrai
pas supporter.
JAN, la serrant contre lui.
Cela est puéril.
MARIA
Bien sûr, cela est puéril. Mais nous étions si
heureux là-bas et ce n’est pas de ma faute si les
soirs de ce pays me font peur. Je ne veux pas que
tu m’y laisses seule.
JAN
Je ne te laisserai pas longtemps. Comprends donc,
Maria, que j’ai une parole à tenir.
MARIA
Quelle parole?
JAN
Celle que je me suis donnée le jour où j’ai
compris que ma mère avait besoin de moi.
MARIA
Tu as une autre parole à tenir.
JAN
Laquelle?
MARIA
Celle que tu m’as donnée le jour où tu as promis
de vivre avec moi.
JAN
Je crois bien que je pourrai tout concilier. Ce
que je te demande est peu de chose. Ce n’est pas
un caprice. Une soirée et une nuit où je vais
essayer de m’orienter, de mieux connaître celles
que j’aime et d’apprendre à les rendre heureuses.
MARIA, secouant la tête.
La séparation est toujours quelque chose pour
ceux qui s’aiment comme il faut.
JAN
Sauvage, tu sais bien que je t’aime comme il faut.
MARIA
Non, les hommes ne savent jamais comment il
faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils
savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs,
chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures.
Tandis que nous, nous savons qu’il faut
se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se
donner la main, craindre l’absence. Quand on
aime, on ne rêve à rien.
JAN
Que vas-tu chercher là? Il s’agit seulement de
retrouver ma mère, de l’aider et la rendre heureuse.
Quant à mes rêves ou mes devoirs, il faut les
prendre comme ils sont. Je ne serais rien en dehors
d’eux et tu m’aimerais moins si je ne les avais
pas.
MARIA, lui tournant brusquement le dos.
Je sais que tes raisons sont toujours bonnes et
que tu peux me convaincre. Mais je ne t’écoute
plus, je me bouche les oreilles quand tu prends la
voix que je connais bien. C’est la voix de ta
solitude, ce n’est pas celle de l’amour.
JAN, se plaçant derrière elle.
Laissons cela, Maria. Je désire que tu me laisses
seul ici afin d’y voir plus clair. Cela n’est pas
si terrible et ce n’est pas une grande affaire que de
coucher sous le même toit que sa mère. Dieu fera
le reste. Mais Dieu sait aussi que je ne t’oublie pas
dans tout cela. Seulement, on ne peut pas être
heureux dans l’exil ou dans l’oubli. On ne peut
pas toujours rester un étranger. Je veux retrouver
mon pays, rendre heureux tous ceux que j’aime.
Je ne vois pas plus loin.
MARIA
Tu pourrais faire tout cela en prenant un
langage simple. Mais ta méthode n’est pas la bonne.
JAN
Elle est la bonne puisque, par elle, je saurai si,
oui ou non, j’ai raison d’avoir ces rêves.
MARIA
Je souhaite que ce soit oui et que tu aies raison.
Mais moi, je n’ai pas d’autre rêve que ce pays
où nous étions heureux, pas d’autre devoir que
toi.
JAN, la prenant contre lui.
Laisse-moi aller. Je finirai par trouver les mots
qui arrangeront tout.
MARIA, s’abandonnant.
Oh! continue de rêver. Qu’importe, si je garde
ton amour! D’habitude, je ne veux pas être malheureuse
quand je suis contre toi. Je patiente,
j’attends que tu te lasses de tes nuées: alors
commence mon temps. Si je suis malheureuse
aujourd’hui, c’est que je suis bien sûre de ton
amour et certaine pourtant que tu vas me renvoyer.
C’est pour cela que l’amour des hommes est un
déchirement. Ils ne peuvent se retenir de quitter
ce qu’ils préfèrent.
JAN, la prend au visage et sourit.
Cela est vrai, Maria. Mais quoi, regarde-moi, je
ne suis pas si menacé. Je fais ce que je veux et
j’ai le cœur en paix. Tu me confies pour une nuit
à ma mère et à ma sœur, ce n’est pas si redoutable.
MARIA, se détachant de lui.
Alors, adieu, et que mon amour te protège.
Elle marche vers la porte où elle s’arrête et, lui montrant ses mains vides.
Mais vois comme je suis démunie. Tu pars à la
découverte et tu me laisses dans l’attente.
Elle hésite. Elle s’en va.
SCÈNE V
Jan s’assied. Entre le vieux domestique qui tient
la porte ouverte pour laisser passer Martha, et
sort ensuite.
JAN
Bonjour. Je viens pour la chambre.
MARTHA
Je sais. On la prépare. Il faut que je vous inscrive
sur notre livre.
Elle va chercher son livre et revient.
JAN
Vous avez un domestique bizarre.
MARTHA
C’est la première fois qu’on nous reproche
quelque chose à son sujet. Il fait toujours très
exactement ce qu’il doit faire.
JAN
Oh! ce n’est pas un reproche. Il ne ressemble
pas à tout le monde, voilà tout. Est-il muet?
MARTHA
Ce n’est pas cela.
JAN
Il parle donc?
MARTHA
Le moins possible et seulement pour l’essentiel.
JAN
En tout cas, il n’a pas l’air d’entendre ce qu’on
lui dit.
MARTHA
On ne peut pas dire qu’il n’entende pas. C’est
seulement qu’il entend mal. Mais je dois vous
demander votre nom et vos prénoms.
JAN
Hasek, Karl.
MARTHA
Karl, c’est tout?
JAN
C’est tout.
MARTHA
Date et lieu de naissance?
JAN
J’ai trente-huit ans.
MARTHA
Où êtes-vous né?
JAN, il hésite.
En Bohême.
MARTHA
Profession?
JAN
Sans profession.
MARTHA
Il faut être très riche ou très pauvre pour vivre
sans un métier.
JAN, il sourit.
Je ne suis pas très pauvre et, pour bien des
raisons, j’en suis content.
MARTHA, sur un autre ton.
Vous êtes Tchèque, naturellement?
JAN
Naturellement.
MARTHA
Domicile habituel?
JAN
La Bohême.
MARTHA
Vous en venez?
JAN
Non, je viens d’Afrique. (Elle a l’air de ne pas
comprendre.) De l’autre côté de la mer.
MARTHA
Je sais. (Un temps.) Vous y allez souvent?
JAN
Assez souvent.
MARTHA, elle rêve un moment, mais reprend.
Quelle est votre destination?
JAN
Je ne sais pas. Cela dépendra de beaucoup de
choses.
MARTHA
Vous voulez vous fixer ici?
JAN
Je ne sais pas. C’est selon ce que j’y trouverai.
MARTHA
Cela ne fait rien. Mais personne ne vous attend?
JAN
Non, personne, en principe.
MARTHA
Je suppose que vous avez une pièce d’identité?
JAN
Oui, je peux vous la montrer.
MARTHA
Ce n’est pas la peine. Il suffit que j’indique si
c’est un passeport ou une carte d’identité.
JAN, hésitant.
Un passeport. Le voilà. Voulez-vous le voir?
Elle l’a pris dans ses mains, et va le lire, mais le vieux domestique paraît dans l’encadrement de la porte.
MARTHA
Non, je ne t’ai pas appelé. (Il sort. Martha rend
à Jan le passeport, sans le lire, avec une sorte de
distraction.) Quand vous allez là-bas, vous habitez
près de la mer?
JAN
Oui.
Elle se lève, fait mine de ranger son cahier, puis se ravise et le tient ouvert devant elle.
MARTHA, avec une dureté soudaine.
Ah! j’oubliais! Vous avez de la famille?
JAN
J’en avais. Mais il y a longtemps que je l’ai
quittée.
MARTHA
Non, je veux dire: «Etes-vous marié?»
JAN
Pourquoi me demandez-vous cela? On ne m’a
posé cette question dans aucun autre hôtel.
MARTHA
Elle figure dans le questionnaire que nous donne
l’administration du canton.
JAN
C’est bizarre. Oui, je suis marié. D’ailleurs, vous
avez dû voir mon alliance.
MARTHA
Je ne l’ai pas vue. Pouvez-vous me donner
l’adresse de votre femme?
JAN
Elle est restée dans son pays.
MARTHA
Ah! parfait. (Elle ferme son livre.) Dois-je vous
servir à boire, en attendant que votre chambre soit
prête?
JAN
Non, j’attendrai ici. J’espère que je ne vous
gênerai pas.
MARTHA
Pourquoi me gêneriez-vous? Cette salle est faite
pour recevoir des clients.
JAN
Oui, mais un client tout seul est quelquefois
plus gênant qu’une grande affluence.
MARTHA, qui range la pièce.
Pourquoi? Je suppose que vous n’aurez pas l’idée
de me faire des contes. Je ne puis rien donner
à ceux qui viennent ici chercher des plaisanteries.
Il y a longtemps qu’on l’a compris dans le pays.
Et vous verrez bientôt que vous avez choisi une
auberge tranquille. Il n’y vient presque personne.
JAN
Cela ne doit pas arranger vos affaires.
MARTHA
Nous y avons perdu quelques recettes, mais gagné
notre tranquillité. Et la tranquillité ne se paie
jamais assez cher. Au reste, un bon client vaut
mieux qu’une pratique bruyante. Ce que nous
recherchons, c’est justement le bon client.
JAN
Mais... (il hésite), quelquefois, la vie ne doit pas
être gaie pour vous? Ne vous sentez-vous pas très
seules?
MARTHA, lui faisant face brusquement.
Ecoutez, je vois qu’il me faut vous donner un
avertissement. Le voici. En entrant ici, vous n’avez
que les droits d’un client. En revanche, vous les
recevez tous. Vous serez bien servi et je ne pense
pas que vous aurez un jour à vous plaindre de
notre accueil. Mais vous n’avez pas à vous soucier
de notre solitude, comme vous ne devez pas vous
inquiéter de nous gêner, d’être importun ou de ne
l’être pas. Prenez toute la place d’un client, elle
est à vous de droit. Mais n’en prenez pas plus.
JAN
Je vous demande pardon. Je voulais vous marquer
ma sympathie, et mon intention n’était pas de
vous fâcher. Il m’a semblé simplement que nous
n’étions pas si étrangers que cela l’un à l’autre.
MARTHA
Je vois qu’il me faut vous répéter qu’il ne peut
être question de me fâcher ou de ne pas me fâcher.
Il me semble que vous vous obstinez à prendre un
ton qui ne devrait pas être le vôtre, et j’essaie de
vous le montrer. Je vous assure bien que je le fais
sans me fâcher. N’est-ce pas notre avantage, à tous
les deux, de garder nos distances? Si vous continuiez
à ne pas tenir le langage d’un client, cela est fort
simple, nous refuserions de vous recevoir. Mais si,
comme je le pense, vous voulez bien comprendre
que deux femmes qui vous louent une chambre ne
sont pas forcées de vous admettre, par surcroît,
dans leur intimité, alors, tout ira bien.
JAN
Cela est évident. Je suis impardonnable de vous
avoir laissé croire que je pouvais m’y tromper.
MARTHA
Il n’y a aucun mal à cela. Vous n’êtes pas le
premier qui ait essayé de prendre ce ton. Mais j’ai
toujours parlé assez clairement pour que la confusion
devînt impossible.
JAN
Vous parlez clairement, en effet, et je reconnais
que je n’ai plus rien à dire... pour le moment...
MARTHA
Pourquoi? Rien ne vous empêche de prendre le
langage des clients.
JAN
Quel est ce langage?
MARTHA
La plupart nous parlaient de tout, de leurs
voyages ou de politique, sauf de nous-mêmes. C’est
ce que nous demandons. Il est même arrivé que
certains nous aient parlé de leur propre vie et de
ce qu’ils étaient. Cela était dans l’ordre. Après tout,
parmi les devoirs pour lesquels nous sommes payées,
entre celui d’écouter. Mais, bien entendu, le prix
de pension ne peut pas comprendre l’obligation
pour l’hôtelier de répondre aux questions. Ma
mère le fait quelquefois par indifférence, moi, je
m’y refuse par principe. Si vous avez bien compris
cela, non seulement nous serons d’accord, mais vous
vous apercevrez que vous avez encore beaucoup de
choses à nous dire et vous découvrirez qu’il y a
du plaisir, quelquefois, à être écouté quand on
parle de soi-même.
JAN
Malheureusement, je ne saurai pas très bien
parler de moi-même. Mais, après tout, cela n’est
pas utile. Si je ne fais qu’un court séjour, vous
n’aurez pas à me connaître. Et si je reste longtemps,
vous aurez tout le loisir, sans que je parle, de savoir
qui je suis.
MARTHA
J’espère seulement que vous ne me garderez pas
une rancune inutile de ce que je viens de dire.
J’ai toujours trouvé de l’avantage à montrer les
choses telles qu’elles sont, et je ne pouvais vous
laisser continuer sur un ton qui, pour finir, aurait
gâté nos rapports. Ce que je dis est raisonnable.
Puisque, avant ce jour, il n’y avait rien de commun
entre nous, il n’y a vraiment aucune raison pour
que, tout d’un coup, nous nous trouvions une
intimité.
JAN
Je vous ai déjà pardonnée. Je sais, en effet, que
l’intimité ne s’improvise pas. Il faut y mettre du
temps. Si, maintenant, tout vous semble clair entre
nous, il faut bien que je m’en réjouisse.
Entre la mère.
SCÈNE VI
LA MÈRE
Bonjour, Monsieur. Votre chambre est prête.
JAN
Je vous remercie beaucoup, Madame.
La mère s’assied.
LA MÈRE, à Martha.
Tu as rempli la fiche?
MARTHA
Oui.
LA MÈRE
Est-ce que je puis voir? Vous m’excuserez, Monsieur,
mais la police est stricte. Ainsi, tenez, ma
fille a omis de noter si vous êtes venu ici pour
des raisons de santé, pour votre travail ou en
voyage touristique.
JAN
Je suppose qu’il s’agit de tourisme.
LA MÈRE
A cause du cloître sans doute? On dit beaucoup
de bien de notre cloître.
JAN
On m’en a parlé, en effet. J’ai voulu aussi revoir
cette région que j’ai connue autrefois, et dont
j’avais gardé le meilleur souvenir.
MARTHA
Vous y avez habité?
JAN
Non, mais, il y a très longtemps, j’ai eu l’occasion
de passer par ici. Je ne l’ai pas oublié.
LA MÈRE
C’est pourtant un bien petit village que le
nôtre.
JAN
C’est vrai. Mais je m’y plais beaucoup. Et, depuis
que j’y suis, je me sens un peu chez moi.
LA MÈRE
Vous allez y rester longtemps?
JAN
Je ne sais pas. Cela vous paraît bizarre, sans
doute. Mais, vraiment, je ne sais pas. Pour rester
dans un endroit, il faut avoir ses raisons - des
amitiés, l’affection de quelques êtres. Sinon, il n’y
a pas de motif de rester là plutôt qu’ailleurs. Et,
comme il est difficile de savoir si l’on sera bien
reçu, il est naturel que j’ignore encore ce que je
ferai.
MARTHA
Cela ne veut pas dire grand-chose.
JAN
Oui, mais je ne sais pas mieux m’exprimer.
LA MÈRE
Allons, vous serez vite fatigué.
JAN
Non, j’ai un cœur fidèle, et je me fais vite des
souvenirs, quand on m’en donne l’occasion.
MARTHA, avec impatience.
Le cœur n’a rien à faire ici.
JAN, sans paraître avoir entendu, à la mère.
Vous paraissez bien désabusée. Il y a donc si
longtemps que vous habitez cet hôtel?
LA MÈRE
Il y a des années et des années de cela. Tellement
d’années que je n’en sais plus le commencement et
que j’ai oublié ce que j’étais alors. Celle-ci est ma
fille.
MARTHA
Mère, vous n’avez pas de raison de raconter ces
choses.
LA MÈRE
C’est vrai, Martha.
JAN, très vite.
Laissez donc. Je comprends si bien votre sentiment,
Madame. C’est celui qu’on trouve au bout
d’une vie de travail. Mais peut-être tout serait-il
changé si vous aviez été aidée comme doit l’être
toute femme et si vous aviez reçu l’appui d’un bras
d’homme.
LA MÈRE
Oh! je l’ai reçu dans le temps, mais il y avait
trop à faire. Mon mari et moi y suffisions à peine.
Nous n’avions même pas le temps de penser l’un
à l’autre et, avant même qu’il fût mort, je crois
que je l’avais oublié.
JAN
Oui, je comprends cela. Mais... (avec un temps
d’hésitation) un fils qui vous aurait prêté son bras,
vous ne l’auriez peut-être pas oublié?
MARTHA
Mère, vous savez que nous avons beaucoup à
faire.
LA MÈRE
Un fils! Oh! je suis une trop vieille femme! Les
vieilles femmes désapprennent même d’aimer leur
fils. Le cœur s’use, Monsieur.
JAN
Il est vrai. Mais je sais qu’il n’oublie jamais.
MARTHA, se plaçant entre eux et avec décision.
Un fils qui entrerait ici trouverait ce que n’importe
quel client est assuré d’y trouver: une indifférence
bienveillante. Tous les hommes que nous
avons reçus s’en sont accommodés. Ils ont payé leur
chambre et reçu une clé. Ils n’ont pas parlé de leur
cœur. (Un temps.) Cela simplifiait notre travail.
LA MÈRE
Laisse cela.
JAN, réfléchissant.
Et sont-ils restés longtemps ainsi?
MARTHA
Quelques-uns très longtemps. Nous avons fait
ce qu’il fallait pour qu’ils restent. D’autres, qui
étaient moins riches, sont partis le lendemain. Nous
n’avons rien fait pour eux.
JAN
J’ai beaucoup d’argent et je désire rester un peu
dans cet hôtel, si vous m’y acceptez. J’ai oublié
de vous dire que je pouvais payer d’avance.
LA MÈRE
Oh! ce n’est pas cela que nous demandons!
MARTHA
Si vous êtes riche, cela est bien. Mais ne parlez
plus de votre cœur. Nous ne pouvons rien pour
lui. J’ai failli vous demander de partir, tant votre
ton me lassait. Prenez votre clé, assurez-vous de
votre chambre. Mais sachez que vous êtes dans une
maison sans ressources pour le cœur. Trop d’années
grises ont passé sur ce petit village et sur nous.
Elles ont peu à peu refroidi cette maison. Elles
nous ont enlevé le goût de la sympathie. Je vous le
dis encore, vous n’aurez rien ici qui ressemble à de
l’intimité. Vous aurez ce que nous réservons toujours
à nos rares voyageurs, et ce que nous leur
réservons n’a rien à voir avec les passions du cœur.
Prenez votre clé (elle la lui tend), et n’oubliez
pas ceci: nous vous accueillons, par intérêt, tranquillement,
et, si nous vous conservons, ce sera
par intérêt, tranquillement.
Il prend la clé; elle sort, il la regarde sortir.
LA MÈRE
N’y faites pas trop attention, Monsieur. Mais il
est vrai qu’il y a des sujets qu’elle n’a jamais pu
supporter.
Elle se lève et il veut l’aider.
Laissez, mon fils, je ne suis pas infirme. Voyez
ces mains qui sont encore fortes. Elles pourraient
maintenir les jambes d’un homme.
Un temps. Il regarde sa clé.
Ce sont mes paroles qui vous donnent à réfléchir?
JAN
Non, pardonnez-moi, je vous ai à peine entendue.
Mais pourquoi m’avez-vous appelé «mon fils»?
LA MÈRE
Oh! je suis confuse! Ce n’était pas par familiarité,
croyez-le. C’était une manière de parler.
JAN
Je comprends. (Un temps.) Puis-je monter dans
ma chambre?
LA MÈRE
Allez, Monsieur. Le vieux domestique vous attend
dans le couloir.
Il la regarde et veut parler.
Avez-vous besoin de quelque chose?
JAN, hésitant.
Non, Madame. Mais... je vous remercie de votre
accueil.
SCÈNE VII
La mère est seule. Elle se rassied, pose ses mains
sur la table, et les contemple.
LA MÈRE
Pourquoi lui avoir parlé de mes mains? Si, pourtant,
il les avait regardées, peut-être aurait-il compris
ce que lui disait Martha.
Il aurait compris, il serait parti. Mais il ne
comprend pas. Mais il veut mourir. Et moi je
voudrais seulement qu’il s’en aille pour que je
puisse, encore ce soir, me coucher et dormir. Trop
vieille! Je suis trop vieille pour refermer à nouveau
mes mains autour de ses chevilles et contenir le
balancement de son corps, tout le long du chemin
qui mène à la rivière. Je suis trop vieille pour
ce dernier effort qui le jettera dans l’eau et qui
me laissera les bras ballants, la respiration coupée
et les muscles noués, sans force pour essuyer sur
ma figure l’eau qui aura jailli sous le poids du
dormeur. Je suis trop vieille! Allons, allons! la
victime est parfaite. Je dois lui donner le sommeil
que je souhaitais pour ma propre nuit. Et c’est...
Entre brusquement Martha.
SCÈNE VIII
MARTHA
A quoi rêvez-vous encore? Vous savez pourtant
que nous avons beaucoup à faire.
LA MÈRE
Je pensais à cet homme. Ou plutôt, je pensais
à moi.
MARTHA
Il vaut mieux penser à demain. Soyez positive.
LA MÈRE
C’est le mot de ton père, Martha, je le reconnais.
Mais je voudrais être sûre que c’est la dernière fois
que nous serons obligées d’être positives. Bizarre!
Lui disait cela pour chasser la peur du gendarme
et toi, tu en uses seulement pour dissiper la petite
envie d’honnêteté qui vient de me venir.
MARTHA
Ce que vous appelez une envie d’honnêteté, c’est
seulement une envie de dormir. Suspendez votre
fatigue jusqu’à demain et, ensuite, vous pourrez
vous laisser aller.
LA MÈRE
Je sais que tu as raison. Mais avoue que ce
voyageur ne ressemble pas aux autres.
MARTHA
Oui, il est trop distrait, il exagère l’allure de
l’innocence. Que deviendrait le monde si les
condamnés se mettaient à confier au bourreau leurs
peines de cœur? C’est un principe qui n’est pas
bon. Et puis son indiscrétion m’irrite. Je veux
en finir.
LA MÈRE
C’est cela qui n’est pas bon. Auparavant, nous
n’apportions ni colère ni compassion à notre travail;
nous avions l’indifférence qu’il fallait. Aujourd’hui,
moi, je suis fatiguée, et te voilà irritée. Faut-il
donc s’entêter quand les choses se présentent mal
et passer par-dessus tout pour un peu plus d’argent?
MARTHA
Non, pas pour l’argent, mais pour l’oubli de ce
pays et pour une maison devant la mer. Si vous
êtes fatiguée de votre vie, moi, je suis lasse à mourir
de cet horizon fermé, et je sens que je ne pourrai
pas y vivre un mois de plus. Nous sommes toutes
deux excédées de cette auberge, et vous, qui êtes
vieille, voulez seulement fermer les yeux et oublier.
Mais moi, qui me sens encore dans le cœur un
peu des désirs de mes vingt ans, je veux faire en
sorte de les quitter pour toujours, même si, pour
cela, il faut entrer un peu plus avant dans la vie
que nous voulons déserter. Et il faut bien que
vous m’y aidiez, vous qui m’avez mise au monde
dans un pays de nuages et non sur une terre de
soleil!
LA MÈRE
Je ne sais pas, Martha, si, dans un sens, il ne
vaudrait pas mieux, pour moi, être oubliée comme
je l’ai été par ton frère, plutôt que de m’entendre
parler sur ce ton.
MARTHA
Vous savez bien que je ne voulais pas vous
peiner. (Un temps, et farouche.) Que ferais-je sans
vous à mes côtés, que deviendrais-je loin de vous?
Moi, du moins, je ne saurais pas vous oublier et,
si le poids de cette vie me fait quelquefois manquer
au respect que je vous dois, je vous en demande
pardon.
LA MÈRE
Tu es une bonne fille et j’imagine aussi qu’une
vieille femme est parfois difficile à comprendre.
Mais je veux profiter de ce moment pour te dire
cela que, depuis tout à l’heure, j’essaie de te dire:
pas ce soir...
MARTHA
Eh quoi! nous attendrons demain? Vous savez
bien que nous n’avons jamais procédé ainsi, qu’il
ne faut pas lui laisser le temps de voir du monde
et qu’il faut agir pendant que nous l’avons sous
la main.
LA MÈRE
Je ne sais pas. Mais pas ce soir. Laissons-lui cette
nuit. Donnons-nous ce sursis. C’est par lui peut-être
que nous nous sauverons.
MARTHA
Nous n’avons que faire d’être sauvées, ce langage
est ridicule. Tout ce que vous pouvez espérer,
c’est d’obtenir, en travaillant ce soir, le droit de
vous endormir ensuite.
LA MÈRE
C’était cela que j’appelais être sauvée: dormir.
MARTHA
Alors, je vous le jure, ce salut est entre nos
mains. Mère, nous devons nous décider. Ce sera
ce soir ou ce ne sera pas.
Rideau