Illustration symbolique de L'État de siège dans la bibliothèque Prokopton42.com

Ouvrage

L'État de siège

Le spectacle met la peur, la bureaucratie et l'obéissance à l'épreuve d'une révolte solidaire.

Rédaction
1948
Sources et précision

Le tri suit la première publication du porteur acquis.

Confiance A · preuve directe

  • Prokopton42 corpus manifestation manifests
Langues
Français · Anglais
Volume
3 passages · 22 905 mots

Avant de lire

Ce que vous allez apprendre

Repérer les mécanismes administratifs de la terreur et le prix concret de leur refus.

Résumé court

Le spectacle met la peur, la bureaucratie et l'obéissance à l'épreuve d'une révolte solidaire.

Résumé long

Le spectacle met la peur, la bureaucratie et l'obéissance à l'épreuve d'une révolte solidaire. Les divisions canoniques du porteur français sont conservées. La représentation anglaise est une traduction IA non officielle, revue automatiquement et exclue de la citation directe.

Dans cet ouvrage

La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.

Ouvrage › Partie

  1. Partie 1
  2. Partie 2
  3. Partie 3

Concepts abordés

Contexte historique

Le monde autour du texte

Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.

Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.

Reconstitution moderne de Porteur visuel de L'État de siège pour L'État de siège sur Prokopton42.com
Porteur visuel de L'État de siègeCouverture du porteur acquis, montrée comme objet éditorial et non comme première édition.Faded Page acquired manifestation
Reconstitution moderne de Un bureau de rédaction à Paris pour L'État de siège sur Prokopton42.com
Un bureau de rédaction à ParisReconstitution moderne ancrée dans le travail documenté de Camus à Combat. Le bureau et les papiers sont inventés et ne portent aucun texte lisible.Nobel Prize: Albert Camus biographical
Reconstitution moderne de Avant la cérémonie Nobel pour L'État de siège sur Prokopton42.com
Avant la cérémonie NobelReconstitution moderne d’un moment calme non attesté à Stockholm. Elle ne reproduit aucune photographie connue et n’affirme aucun lieu précis.Nobel Prize: Albert Camus biographical

À quoi ressemblait le monde

Monde de 1989

Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de L'État de siège : Techniques, sciences et soins
Techniques, sciences et soinsMicro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore. Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales. Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de L'État de siège : Se déplacer et communiquer
Se déplacer et communiquerAutomobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises. Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de L'État de siège : Cultiver et se nourrir
Cultiver et se nourrirMachines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de L'État de siège : S’habiller, femmes et hommes
S’habiller, femmes et hommesCostumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.
État technologique
Micro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore.
Sciences et savoirs
Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales.
Médecine et soins
Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
Transports
Automobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises.
Agriculture et alimentation
Machines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
Communication
Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
Mode vestimentaire
Costumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.

Éditions, traductions et provenance

Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.

  • Français
  • Anglais Traduction générée par IA, non officielleCodex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30

Manifestes sources : albert_camus.letat_de_siege

Lecteur

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L'État de siègepart.1
PROLOGUE

Ouverture musicale autour d’un thème sonore

rappelant la sirène d’alerte.

Le rideau se lève. La scène est complètement

obscure.

L’ouverture s’achève, mais le thème de

l’alerte demeure, comme un bourdonnement

lointain.

Soudain, au fond, surgissant du côté cour,

une comète se déplace lentement vers le côté

jardin.

Elle éclaire, en ombres chinoises, les murs

d’une ville fortifiée espagnole et la silhouette

de plusieurs personnages qui tournent le dos

au public, immobiles, la tête tendue vers la

comète. Quatre heures sonnent. Le dialogue est

à peu près incompréhensible, comme un marmonnement. - La fin du monde! - Non, homme! - Si le monde meurt... - Non, homme. Le monde, mais pas

l’Espagne! - Même l’Espagne peut mourir. - A genoux! - C’est la comète du mal! - Pas l’Espagne, homme, pas l’Espagne!

Deux ou trois têtes se tournent. Un

ou deux personnages se déplacent avec

précaution, puis tout redevient immobile.

Le bourdonnement se fait alors

plus intense, devient strident et se développe

musicalement comme une parole

intelligible et menaçante. En même

temps, la comète grandit démesurément.

Brusquement, un cri terrible de

femme qui, d’un coup, fait taire la

musique et réduit la comète à sa taille

normale. La femme s’enfuit en haletant.

Remue-ménage sur la place. Le

dialogue, plus sifflant et qu’on perçoit

mieux, n’est cependant pas encore

compréhensible. - C’est signe de guerre! - C’est sûr! - C’est signe de rien. - C’est selon. - Assez. C’est la chaleur. - La chaleur de Cadix. - Suffit. - Elle siffle trop fort. - Elle assourdit surtout. - C’est un sort sur la cité! - Aïe! Cadix! Un sort sur toi! - Silence! Silence!

Ils fixent de nouveau la comète, lorsqu’on

entend, distinctement cette fois,

la voix d’un officier des gardes civils.

L’OFFICIER DES GARDES CIVILS

Rentrez chez vous! Vous avez vu ce que

vous avez vu, c’est suffisant. Du bruit pour

rien, voilà tout. Beaucoup de bruit et rien au

bout. A la fin, Cadix est toujours Cadix.

UNE VOIX

C’est un signe pourtant. Il n’y a pas de

signes pour rien.

UNE VOIX

Oh! le grand et terrible Dieu!

UNE VOIX

Bientôt la guerre, voilà le signe!

UNE VOIX

A notre époque, on ne croit plus aux

signes, galeux! On est trop intelligent, heureusement.

UNE VOIX

Oui, et c’est ainsi qu’on se fait casser la

tête. Bête comme cochon, voilà ce qu’on est.

Et les cochons, on les saigne!

L’OFFICIER

Rentrez chez vous! La guerre est notre

affaire, non la vôtre.

NADA

Aïe! Si tu disais vrai! Mais non, les officiers

meurent dans leur lit et l’estocade, elle

est pour nous!

UNE VOIX

Nada, voilà Nada. Voilà l’idiot!

UNE VOIX

Nada, tu dois savoir. Qu’est-ce que cela

signifie?

NADA (il est infirme.)

Ce que j’ai à dire, vous n’aimez pas l’entendre.

Vous en riez. Demandez à l’étudiant,

il sera bientôt docteur. Moi, je parle à ma

bouteille.

Il porte une bouteille à sa bouche.

UNE VOIX

Diego, qu’est-ce qu’il veut dire?

DIEGO

Que vous importe? Gardez votre cœur

ferme et ce sera assez.

UNE VOIX

Demandez à l’officier des gardes civils.

L’OFFICIER

La garde civile pense que vous troublez

l’ordre public.

NADA

La garde civile a de la chance. Elle a des

idées simples.

DIEGO

Regardez, ça recommence...

UNE VOIX

Ah! le grand et terrible Dieu.

Le bourdonnement recommence.

Deuxième passage de la comète. - Assez! - Suffit! - Cadix! - Elle siffle! - C’est un sort... - Sur la cité... - Silence! Silence!

Cinq heures sonnent. La comète disparaît.

Le jour se lève.

NADA, perché sur une borne et ricanant.

Et voilà! Moi, Nada, lumière de cette ville

par l’instruction et les connaissances, ivrogne

par dédain de toutes choses et par dégoût

des honneurs, raillé des hommes parce que

j’ai gardé la liberté du mépris, je tiens à vous

donner, après ce feu d’artifice, un avertissement

gratuit. Je vous informe donc que nous

y sommes et que, de plus en plus, nous allons

y être.

Remarquez bien que nous y étions déjà.

Mais il fallait un ivrogne pour s’en rendre

compte. Où sommes-nous donc? C’est à vous,

hommes de raison, de le deviner. Moi, mon

opinion est faite depuis toujours et je suis

ferme sur mes principes: la vie vaut la mort;

l’homme est du bois dont on fait les bûchers.

Croyez-moi vous allez avoir des ennuis. Cette

comète-là est mauvais signe. Elle vous alerte!

Cela vous paraît invraisemblable? Je m’y

attendais. Du moment que vous avez fait

vos trois repas, travaillé vos huit heures et

entretenu vos deux femmes, vous imaginez

que tout est dans l’ordre. Non, vous n’êtes

pas dans l’ordre, vous êtes dans le rang. Bien

alignés, la mine placide, vous voilà mûrs

pour la calamité; Allons, braves gens, l’avertissement

est donné, je suis en règle avec ma

conscience. Pour le reste, ne vous en faites

pas, on s’occupe de vous là-haut. Et vous

savez ce que ça donne: ils ne sont pas

commodes!

LE JUGE CASADO

Ne blasphème pas, Nada. Voilà déjà longtemps

que tu prends des libertés coupables

avec le ciel.

NADA

Ai-je parlé du ciel, juge? J’approuve ce

qu’il fait de toutes façons. Je suis juge à

ma manière. J’ai lu dans les livres qu’il

vaut mieux être le complice du ciel que sa

victime. J’ai l’impression d’ailleurs que le

ciel n’est pas en cause. Pour peu que les

hommes se mêlent de casser les vitres et les

têtes, vous vous apercevrez que le bon Dieu,

qui connaît pourtant la musique, n’est qu’un

enfant de chœur.

LE JUGE CASADO

Ce sont les libertins de ta sorte qui nous

attirent les alertes célestes. Car c’est une

alerte en effet. Mais elle est donnée à tous

ceux dont le cœur est corrompu. Craignez

tous que des effets plus terribles ne s’ensuivent

et priez Dieu qu’il pardonne vos

péchés. A genoux donc! A genoux, vous

dis-je!

Tous se mettent à genoux, sauf

Nada.

LE JUGE CASADO

Crains, Nada, crains et agenouille-toi.

NADA

Je ne le puis, ayant le genou raide. Quant

à craindre, j’ai tout prévu, même le pire, je

veux dire ta morale.

LE JUGE CASADO

Tu ne crois donc à rien, malheureux?

NADA

A rien de ce monde, sinon au vin. Et à

rien du ciel.

LE JUGE CASADO

Pardonnez-lui, mon Dieu, puisqu’il ne sait

ce qu’il dit et épargnez cette cité de vos

enfants.

NADA

Ite missa est. Diego, offre-moi une bouteille

à l’enseigne de la Comète. Et tu me

diras où en sont tes amours.

DIEGO

Je vais épouser la fille du juge, Nada. Et

je voudrais que désormais tu n’offenses plus

son père. C’est m’offenser aussi.

Trompettes. Un héraut entouré de

gardes.

LE HÉRAUT

Ordre du gouverneur. Que chacun se retire

et reprenne ses tâches. Les bons gouvernements

sont les gouvernements où rien ne se

passe. Or telle est la volonté du gouverneur

qu’il ne se passe rien en son gouvernement,

afin qu’il demeure aussi bon qu’il l’a toujours

été. Il est donc affirmé aux habitants de

Cadix que rien ne s’est passé en ce jour qui

vaille la peine qu’on s’alarme ou se dérange.

C’est pourquoi chacun, à partir de cette

sixième heure, devra tenir pour faux qu’aucune

comète se soit jamais montrée à l’horizon

de la cité. Tout contrevenant à cette

décision, tout habitant qui parlera de comètes

autrement que comme de phénomènes sidéraux

passés ou à venir sera donc puni avec

la rigueur de la loi.

Trompettes. Il se retire.

NADA

Eh bien! Diego, qu’en dis-tu? C’est une

trouvaille!

DIEGO

C’est une sottise! Mentir est toujours une

sottise.

NADA

Non, c’est une politique. Et que j’approuve

puisqu’elle vise à tout supprimer.

Ah! le bon gouverneur que nous avons là!

Si son budget est en déficit, si son ménage

est adultère, il annule le déficit et il nie l’accouplement.

Cocus, votre femme est fidèle,

paralytiques, vous pouvez marcher, et vous,

aveugles, regardez: c’est l’heure de la vérité!

DIEGO

N’annonce pas de malheur, vieille

chouette! L’heure de la vérité, c’est l’heure

de la mise à mort!

NADA

Justement. A mort le monde! Ah, si je

pouvais l’avoir tout entier devant moi,

comme un taureau qui tremble de toutes

ses pattes, avec ses petits yeux brûlants de

haine et son mufle rose où la bave met

une dentelle sale! Aïe! Quelle minute. Cette

vieille main n’hésiterait pas et le cordon

de la moelle serait tranché d’un coup et la

lourde bête foudroyée tomberait jusqu’à la

fin des temps à travers d’interminables

espaces!

DIEGO

Tu méprises trop de choses, Nada. Économise

ton mépris, tu en auras besoin.

NADA

Je n’ai besoin de rien. J’ai du mépris

jusqu’à la mort. Et rien de cette terre, ni

roi, ni comète, ni morale, ne seront jamais

au-dessus de moi!

DIEGO

Du calme! Ne monte pas si haut. On t’en

aimerait moins.

NADA

Je suis au-dessus de toutes choses, ne

désirant plus rien.

DIEGO

Personne n’est au-dessus de l’honneur.

NADA

Qu’est-ce que l’honneur, fils?

DIEGO

Ce qui me tient debout.

NADA

L’honneur est un phénomène sidéral passé

ou à venir. Supprimons.

DIEGO

Bien, Nada, mais il faut que je parte. Elle

m’attend. C’est pourquoi je ne crois pas à la

calamité que tu annonces. Je dois m’occuper

d’être heureux. C’est un long travail, qui

demande la paix des villes et des campagnes.

NADA

Je te l’ai déjà dit, fils, nous y sommes

déjà. N’espère rien. La comédie va commencer.

Et c’est à peine s’il me reste le temps de

courir au marché pour boire enfin à la mise

à mort universelle.

Tout s’éteint.

FIN DU PROLOGUE

Lumière. Animation générale. Les

gestes sont plus vifs, le mouvement se

précipite. Musique. Les boutiquiers

tirent leurs volets, écartant les premiers

plans du décor. La place du

marché apparaît. Le chœur du peuple,

conduit par les pêcheurs, la remplit

peu à peu, exultant.

LE CHŒUR

Il ne se passe rien, il ne se passera rien.

A la fraîche, à la fraîche! Ce n’est pas une

calamité, c’est l’abondance de l’été! (Cri

d’allégresse.) A peine si le printemps s’achève

et déjà l’orange dorée de l’été lancée à toute

vitesse à travers le ciel se hisse au sommet

de la saison et crève au-dessus de l’Espagne

dans un ruissellement de miel, pendant que

tous les fruits de tous les étés du monde, raisins

gluants, melons couleur de beurre, figues

pleines de sang, abricots en flammes, viennent

dans le même moment rouler aux étals de

nos marchés. (Cri d’allégresse.) O, fruits!

C’est ici qu’ils achèvent dans l’osier la longue

course précipitée qui les amène des campagnes

où ils ont commencé à s’alourdir

d’eau et de sucre au-dessus des prés bleus de

chaleur et parmi le jaillissement frais de

mille sources ensoleillées peu à peu réunies

en une seule eau de jeunesse aspirée par

les racines et les troncs, conduite jusqu’au

cœur des fruits où elle finit par couler lentement

comme une inépuisable fontaine mielleuse

qui les engraisse et les rend de plus en

plus pesants.

Lourds, de plus en plus lourds! Et si lourds

qu’à la fin les fruits coulent au fond de

l’eau du ciel, commencent de rouler à travers

l’herbe opulente, s’embarquent aux rivières,

cheminent le long de toutes les routes

et, des quatre coins de l’horizon, salués par

les rumeurs joyeuses du peuple et les clairons

de l’été (brèves trompettes) viennent en

foule aux cités humaines, témoigner que la

terre est douce et que le ciel nourricier reste

fidèle au rendez-vous de l’abondance. (Cri

général d’allégresse.) Non, il ne se passe rien.

Voici l’été, offrande et non calamité. Plus

tard l’hiver, le pain dur est pour demain!

Aujourd’hui, dorades, sardines, langoustines,

poisson, poisson frais venu des mers calmes,

fromage, fromage au romarin! Le lait des

chèvres mousse comme une lessive et, sur

les plateaux de marbre, la viande congestionnée

sous sa couronne de papier blanc, la

viande à odeur de luzerne, offre en même

temps le sang, la sève et le soleil à la rumination

de l’homme. A la coupe! A la coupe!

Buvons à la coupe des saisons. Buvons jusqu’à

l’oubli, il ne se passera rien!

Hourras. Cris de joie. Trompettes.

Musique et aux quatre coins du marché

de petites scènes se déroulent.

LE PREMIER MENDIANT

La charité, homme, la charité, grand-mère!

LE DEUXIÈME MENDIANT

Mieux vaut la faire tôt que jamais!

LE TROISIÈME MENDIANT

Vous nous comprenez!

LE PREMIER MENDIANT

Il ne s’est rien passé, c’est entendu.

LE DEUXIÈME MENDIANT

Mais il se passera peut-être quelque chose.

Il vole la montre du passant.

LE TROISIÈME MENDIANT

Faites toujours la charité. Deux précautions

valent mieux qu’une!

A la pêcherie.

LE PÊCHEUR

Une dorade fraîche comme un œillet! La

fleur des mers! et vous venez vous plaindre!

LA VIEILLE

Ta dorade, c’est du chien de mer!

LE PÊCHEUR

Du chien de mer! Jusqu’à ton arrivée,

sorcière, le chien de mer n’était jamais entré

dans cette boutique.

LA VIEILLE

Aïe, fils de ta mère! Regarde mes cheveux

blancs!

LE PÊCHEUR

Dehors, vieille comète!

Tout le monde s’immobilise, le doigt

sur la bouche.

A la fenêtre de Victoria. Victoria

derrière les barreaux et Diego.

DIEGO

Il y a si longtemps!

VICTORIA

Fou, nous nous sommes quittés à onze

heures, ce matin!

DIEGO

Oui, mais il y avait ton père!

VICTORIA

Mon père a dit oui. Nous étions sûrs qu’il

dirait non.

DIEGO

J’ai eu raison d’aller tout droit vers lui

et de le regarder en face.

VICTORIA

Tu as eu raison. Pendant qu’il réfléchissait,

je fermais les yeux, j’écoutais monter

en moi un galop lointain qui se rapprochait,

de plus en plus rapide et nombreux, jusqu’à

me faire trembler tout entière. Et puis le

père a dit oui. Alors j’ai ouvert les yeux.

C’était le premier matin du monde. Dans un

coin de la chambre où nous étions, j’ai vu les

chevaux noirs de l’amour, encore couverts

de frissons, mais désormais tranquilles. C’est

nous qu’ils attendaient.

DIEGO

Moi, je n’étais ni sourd ni aveugle. Mais

je n’entendais que le piaffement doux de

mon sang. Ma joie était soudain sans impatience.

O cité de lumière, voici qu’on t’a

remise à moi pour la vie, jusqu’à l’heure où

la terre nous appellera. Demain, nous partirons

ensemble et nous monterons la même

selle.

VICTORIA

Oui, parle notre langage même s’il paraît

fou aux autres. Demain, tu embrasseras ma

bouche. Je regarde la tienne et mes joues

brûlent. Dis, est-ce le vent du Sud?

DIEGO

C’est le vent du Sud et il me brûle aussi.

Où est la fontaine qui m’en guérira?

Il approche et, passant ses bras à

travers les barreaux, elle le serre aux

épaules.

VICTORIA

Ah! J’ai mal de tant t’aimer! Approche

encore.

DIEGO

Que tu es belle!

VICTORIA

Que tu es fort!

DIEGO

Avec quoi laves-tu ce visage pour le rendre

aussi blanc que l’amande?

VICTORIA

Je le lave avec de l’eau claire, l’amour y

ajoute sa grâce!

DIEGO

Tes cheveux sont frais comme la nuit!

VICTORIA

C’est que toutes les nuits je t’attends à

ma fenêtre.

DIEGO

Est-ce l’eau claire et la nuit qui ont laissé

sur toi l’odeur du citronnier?

VICTORIA

Non, c’est le vent de ton amour qui m’a

couverte de fleurs en un seul jour!

DIEGO

Les fleurs tomberont!

VICTORIA

Les fruits t’attendent!

DIEGO

L’hiver viendra!

VICTORIA

Mais avec toi. Te souviens-tu de ce que

tu m’as chanté la première fois. N’est-ce pas

toujours vrai?

DIEGO

Cent ans après que serai mort

La terre me demanderait

Si je t’ai enfin oubliée

Que je répondrais pas encore!

Elle se tait.

DIEGO

Tu ne dis rien?

VICTORIA

Le bonheur m’a prise à la gorge.

Sous la tente de l’astrologue.

L’ASTROLOGUE, à une femme.

Le soleil, ma belle, traverse le signe de la

Balance au moment de ta naissance, ce qui

autorise à te considérer comme Vénusienne,

ton signe ascendant étant le Taureau, dont

chacun sait qu’il est aussi gouverné par Vénus.

Ta nature est donc émotive, affectueuse

et agréable. Tu peux t’en réjouir, quoique le

Taureau prédispose au célibat et risque de

laisser sans emploi ces précieuses qualités.

Je vois d’ailleurs une conjonction Vénus-Saturne

qui est défavorable au mariage et

aux enfants. Cette conjonction présage aussi

des goûts bizarres et fait craindre les maux

affectant le ventre. Ne t’y attarde point cependant

et recherche le soleil qui renforcera

le mental et la moralité, et qui est souverain

quant aux flux du ventre. Choisis tes amis

parmi les taureaux, petite, et n’oublie pas

que ta position est bien orientée, facile et

favorable, et qu’elle peut te garder en joie.

C’est six francs.

Il reçoit l’argent.

LA FEMME

Merci. Tu es sûr de ce que tu m’as dit,

n’est-ce pas?

L’ASTROLOGUE

Toujours, petite, toujours! Attention, cependant!

Il ne s’est rien passé, ce matin,

bien entendu. Mais ce qui ne s’est point passé

peut bouleverser mon horoscope. Je ne suis

pas responsable de ce qui n’a pas eu lieu!

Elle part.

L’ASTROLOGUE

Demandez votre horoscope! Le passé, le

présent, l’avenir garanti par les astres fixes!

J’ai dit fixes! (A part.) Si les comètes s’en

mêlent, ce métier deviendra impossible. Il

faudra se faire gouverneur.

DES GITANS, ensemble.

Un ami qui te veut du bien...

Une brune qui sent l’orange...

Un grand voyage à Madrid...

L’héritage des Amériques...

UN SEUL

Après la mort de l’ami blond, tu recevras

une lettre brune.

Sur un tréteau, au fond, roulement

de tambour.

LES COMÉDIENS

Ouvrez vos beaux yeux, gracieuses dames

et vous, seigneurs, prêtez l’oreille! Les acteurs

que voici, les plus grands et les plus

réputés du royaume d’Espagne, et que j’ai

décidés, non sans peine, à quitter la cour

pour ce marché, vont jouer, pour vous complaire,

un acte sacré de l’immortel Pedro de

Lariba: Les Esprits. Pièce qui vous laissera

étonnés, et que les ailes du génie ont portée

d’un seul coup à la hauteur des chefs-d’œuvre

universels. Composition prodigieuse

que notre roi aimait à ce point qu’il se la

faisait jouer deux fois le jour et qu’il la

contemplerait encore si je n’avais représenté

à cette troupe sans égale l’intérêt et l’urgence

qu’il y avait à la faire connaître aussi

en ce marché, pour l’édification du public de

Cadix, le plus averti de toutes les Espagnes!

Approchez donc, la représentation va

commencer.

Elle commence en effet, mais on

n’entend pas les acteurs, dont la voix

est couverte par les bruits du marché. - A la fraîche, à la fraîche! - La femme-homard, moitié femme, moitié

poisson! - Sardines frites! Sardines frites! - Ici, le roi de l’évasion qui sort de toutes

les prisons! - Prends mes tomates, ma belle, elles

sont lisses comme ton cœur. - Dentelles et linge de noces! - Sans douleur et sans boniments, c’est

Pedro qui arrache les dents!

NADA, sortant ivre de la taverne.

Écrasez tout. Faites une purée des tomates

et du cœur! En prison, le roi de l’évasion

et cassons les dents de Pedro! A mort

l’astrologue qui n’aura pas prévu cela! Mangeons

la femme-homard et supprimons tout

le reste, sinon ce qui se boit!

Un marchand étranger, richement

vêtu, entre dans le marché au milieu

d’un grand concours de filles.

LE MARCHAND

Demandez, demandez le ruban de la Comète!

TOUS

Chut! Chut!

Ils vont lui expliquer sa folie à

l’oreille.

LE MARCHAND

Demandez, demandez le ruban sidéral!

Tous achètent du ruban.

Cris de joie. Musique. Le gouverneur

avec sa suite arrive au marché.

On s’installe.

LE GOUVERNEUR

Votre gouverneur vous salue et se réjouit

de vous voir assemblés comme de coutume

en ces lieux, au milieu des occupations qui

font la richesse et la paix de Cadix. Non,

décidément, rien n’est changé et cela est bon.

Le changement m’irrite, j’aime mes habitudes!

UN HOMME DU PEUPLE

Non, gouverneur, rien n’est vraiment

changé, nous autres, pauvres, pouvons te

l’assurer. Les fins de mois sont bien justes.

L’oignon, l’olive et le pain font notre subsistance

et quant à la poule au pot, nous

sommes contents de savoir que d’autres que

nous la mangent toujours le dimanche. Ce

matin, il y a eu du bruit dans la ville et au-dessus

de la ville. En vérité, nous avons eu

peur. Nous avons eu peur que quelque chose

fût changé, et que tout d’un coup les misérables

fussent contraints à se nourrir de chocolat.

Mais par tes soins, bon gouverneur,

on nous annonça qu’il ne s’était rien passé

et que nos oreilles avaient mal entendu. Du

coup, nous voici rassurés avec toi.

LE GOUVERNEUR

Le gouverneur s’en réjouit. Rien n’est bon

de ce qui est nouveau.

LES ALCADES

Le gouverneur a bien parlé! Rien n’est

bon de ce qui est nouveau. Nous autres,

alcades, mandatés par la sagesse et les ans,

voulons croire en particulier que nos bons

pauvres ne se sont pas donné un air d’ironie.

L’ironie est une vertu qui détruit. Un

bon gouverneur lui préfère les vices qui

construisent.

LE GOUVERNEUR

En attendant, que rien ne bouge! Je suis

le roi de l’immobilité!

LES IVROGNES DE LA TAVERNE, autour de Nada.

Oui, oui, oui! Non, non, non! Que rien

ne bouge, bon gouverneur! Tout tourne

autour de nous et c’est une grande souffrance!

Nous voulons l’immobilité! Que tout

mouvement soit arrêté! Que tout soit supprimé,

hors le vin et la folie.

LE CHŒUR

Rien n’est changé! Il ne se passe rien, il

ne s’est rien passé! Les saisons tournent

autour de leur pivot et dans le ciel suave

circulent des astres sages dont la tranquille

géométrie condamne ces étoiles folles et déréglées

qui incendient les prairies du ciel de

leur chevelure enflammée, troublent de leur

hurlement d’alerte la douce musique des

planètes, bousculent par le vent de leur

course les gravitations éternelles, font grincer

les constellations et préparent, à tous les

carrefours du ciel, de funestes collisions

d’astres. En vérité, tout est en ordre, le

monde s’équilibre! C’est le midi de l’année,

la saison haute et immobile! Bonheur,

bonheur! Voici l’été! Qu’importe le reste, le

bonheur est notre fierté.

LES ALCADES

Si le ciel a des habitudes, remerciez-en le

gouverneur puisqu’il est roi de l’habitude.

Lui non plus n’aime pas les cheveux fous.

Tout son royaume est bien peigné!

LE CHŒUR

Sages! Nous resterons sages, puisque rien ne

changera jamais. Que ferions-nous, cheveux

au vent, l’œil enflammé, la bouche stridente?

Nous serons fiers du bonheur des autres!

LES IVROGNES, autour de Nada.

Supprimez le mouvement, supprimez, supprimez!

Ne bougez pas, ne bougeons pas!

Laissons couler les heures, ce règne-ci sera

sans histoire! La saison immobile est la saison

de nos cœurs puisqu’elle est la plus

chaude et qu’elle nous porte à boire!

Mais le thème sonore de l’alerte qui

bourdonnait sourdement depuis un moment

monte tout d’un coup à l’aigu,

tandis que deux énormes coups mats résonnent.

Sur les tréteaux, un comédien,

s’avançant vers le public en continuant

sa pantomime, chancelle et tombe au

milieu de la joule qui l’entoure immédiatement.

Plus un mot, plus un geste:

le silence est complet.

Quelques secondes d’immobilité, et

c’est la précipitation générale.

Diego fend la foule qui s’écarte lentement

et découvre l’homme.

Deux médecins arrivent qui examinent

le corps, s’écartent et discutent

avec agitation.

Un jeune homme demande des explications

à l’un des médecins qui fait

des gestes de dénégation. Le jeune

homme le presse, et encouragé par la

foule, le pousse à répondre, le secoue,

se colle à lui dans le mouvement de

l’adjuration et se trouve, finalement,

lèvres à lèvres avec lui. Un bruit d’aspiration,

et il fait mine de prendre un

mot de la bouche du médecin. Il

s’écarte et, à grand-peine, comme si le

mot était trop grand pour sa bouche et

qu’il faille de longs efforts pour s’en

délivrer, il prononce: - La Peste.

Tout le monde plie les genoux et

chacun répète le mot de plus en plus

fort et de plus en plus rapidement pendant

que tous fuient, accomplissant de

larges courbes sur la scène autour du

gouverneur remonté sur son estrade.

Le mouvement s’accélère, se précipite,

s’affole jusqu’à ce que les gens s’immobilisent

en groupes, à la voix du

vieux curé.

LE CURÉ

A l’église, à l’église! Voici que la punition

arrive. Le vieux mal est sur la ville! C’est

lui que le ciel envoie depuis toujours aux

cités corrompues pour les châtier à mort de

leur péché mortel. Dans vos bouches menteuses,

vos cris seront écrasés et un sceau

brûlant va se poser sur votre cœur. Priez

maintenant le Dieu de justice pour qu’il

oublie et qu’il pardonne. Entrez dans l’église!

Entrez dans l’église!

Quelques-uns se précipitent dans

l’église. Les autres se tournent mécaniquement

à droite et à gauche

pendant que sonne la cloche des morts.

Au troisième plan, l’astrologue, comme

s’il faisait un rapport au gouverneur,

parle sur un ton très naturel.

L’ASTROLOGUE

Une conjonction maligne de planètes hostiles

vient de se dessiner sur le plan des

astres. Elle signifie et elle annonce sécheresse,

famine et peste à tout venant...

Mais un groupe de femmes couvre

tout de son caquet. - Il avait à la gorge une énorme bête

qui lui pompait le sang avec un gros bruit

de siphon! - C’était une araignée, une grosse araignée

noire! - Verte, elle était verte! - Non, c’était un lézard des algues! - Tu n’as rien vu! C’était un poulpe,

grand comme un petit d’homme. - Diego, où est Diego? - Il y aura tellement de morts qu’il ne

restera plus de vivants pour les enterrer! - Aïe! Si je pouvais partir! - Partir! Partir!

VICTORIA - Diego, où est Diego?

Pendant toute cette scène, le ciel s’est

rempli de signes et le bourdonnement

d’alerte s’est développé, accentuant la

terreur générale. Un homme, le visage

illuminé, sort d’une maison en criant:

«Dans quarante jours, la fin du

monde!» et de nouveau, la panique

déroule ses courbes, les gens répétant:

«Dans quarante jours, la fin du

monde.» Des gardes viennent arrêter

l’illuminé, mais de l’autre côté, sort

une sorcière qui distribue des remèdes.

LA SORCIÈRE

Mélisse, menthe, sauge, romarin, thym,

safran, écorce de citron, pâtes d’amande...

Attention, attention, ces remèdes sont infaillibles!

Mais une sorte de vent froid se lève,

pendant que le soleil commence à se

coucher et fait lever les têtes.

LA SORCIÈRE

Le vent! Voici le vent! Le fléau a horreur

du vent. Tout ira mieux, vous le verrez!

Dans le même temps, le vent tombe,

le bourdonnement remonte à l’aigu, les

deux coups mats résonnent, assourdissants

et un peu plus rapprochés. Deux

hommes s’abattent au milieu de la

foule. Tous fléchissent les genoux et

commencent à s’écarter des corps à

reculons. Seule demeure la sorcière

avec, à ses pieds, les deux hommes qui

portent des marques aux aines et à la

gorge. Les malades se tordent, font

deux ou trois gestes et meurent pendant

que la nuit descend lentement sur la

foule qui se déplace toujours vers l’extérieur,

laissant les cadavres au centre.

Obscurité.

Lumière à l’église. Projecteur au

palais du roi. Lumière dans la maison

du juge. La scène est alternée.

AU PALAIS

LE PREMIER ALCADE

Votre honneur, l’épidémie se déclenche

avec une rapidité qui déborde tous les secours.

Les quartiers sont plus contaminés qu’on ne

croit, ce qui m’incline à penser qu’il faut dissimuler

la situation et ne dire la vérité au

peuple à aucun prix. Du reste, et pour le

moment, la maladie s’attaque surtout aux

quartiers extérieurs qui sont pauvres et surpeuplés.

Dans notre malheur, ceci du moins

est satisfaisant.

Murmures d’approbation.

A L’ÉGLISE

LE CURÉ

Approchez et que chacun confesse en public

ce qu’il a fait de pire. Ouvrez vos cœurs,

maudits! Dites-vous les uns aux autres le

mal que vous avez fait et celui que vous

avez médité, ou sinon le poison du péché

vous étouffera et vous mènera en enfer aussi

sûrement que la pieuvre de la peste... Je

m’accuse pour ma part, d’avoir souvent manqué

de charité.

Trois confessions mimées suivront

pendant le dialogue qui suit.

AU PALAIS

LE GOUVERNEUR

Tout s’arrangera. L’ennuyeux, c’est que je

devais aller à la chasse. Ces choses-là arrivent

toujours quand on a quelque affaire importante.

Comment faire?

LE PREMIER ALCADE

Ne manquez point la chasse, ne serait-ce

que pour l’exemple. La ville doit savoir

quel front serein vous savez montrer dans

l’adversité.

A L’ÉGLISE

TOUS

Pardonnez-nous, mon Dieu, ce que nous

avons fait et ce que nous n’avons point fait!

DANS LA MAISON DU JUGE

Le juge lit des psaumes entouré de

sa famille.

LE JUGE

«Le seigneur est mon refuge et ma citadelle.

Car c’est lui qui me préserve du piège de

l’oiseleur.

Et de la peste meurtrière!»

LA FEMME

Casado, ne pouvons-nous sortir?

LE JUGE

Tu es beaucoup trop sortie dans ta vie,

femme. Cela n’a pas fait notre bonheur.

LA FEMME

Victoria n’est pas rentrée et je crains le

mal pour elle.

LE JUGE

Tu n’as pas toujours craint le mal pour

toi. Et tu y as perdu l’honneur. Reste, c’est

ici la maison tranquille au milieu du fléau.

J’ai tout prévu et, barricadés pour le temps

de la peste, nous attendrons la fin. Dieu

aidant, nous ne souffrirons de rien.

LA FEMME

Tu as raison, Casado. Mais nous ne sommes

pas les seuls. D’autres souffrent. Victoria

est peut-être en danger.

LE JUGE

Laisse les autres et pense à la maison.

Pense à ton fils, par exemple. Fais venir

toutes les provisions que tu pourras. Paye

le prix qu’il faut. Mais engrange, femme,

engrange! Le temps est venu d’engranger!

(Il lit:) «Le seigneur est mon refuge et

ma citadelle...»

A L’ÉGLISE

On reprend la suite.

LE CHŒUR

«Tu n’auras à craindre

Ni les terreurs de la nuit

Ni les flèches qui volent dans le jour

Ni la peste qui chemine dans l’ombre

Ni l’épidémie qui rampe en plein midi.»

UNE VOIX

Oh! le grand et terrible Dieu!

Lumière sur la place. Déambulations

du peuple sur le rythme d’une

copla.

LE CHŒUR

Tu as signé dans le sable

Tu as écrit sur la mer

Il ne reste que la peine.

Entre Victoria. Projecteur sur la

place.

VICTORIA

Diego, où est Diego?

UNE FEMME

Il est auprès des malades. Il soigne ceux

qui l’appellent.

Elle court à une extrémité de la

scène et se heurte à Diego qui porte le

masque des médecins de la peste. Elle

recule, poussant un cri.

DIEGO, doucement.

Je te fais donc si peur, Victoria?

VICTORIA, dans un cri.

Oh! Diego, c’est enfin toi! Enlève ce

masque et serre-moi contre toi. Contre toi,

contre toi et je serai sauvée de ce mal!

Il ne bouge pas.

VICTORIA

Qu’y a-t-il de changé entre nous, Diego?

Voici des heures que je te cherche, courant

à travers la ville, épouvantée à l’idée que

le mal pourrait te toucher aussi, et te voici

avec ce masque de tourment et de maladie.

Quitte-le, quitte-le, je t’en prie et prends-moi

contre toi! (Il enlève son masque.) Quand

je vois tes mains, ma bouche se dessèche.

Embrasse-moi!

Il ne bouge pas.

VICTORIA, plus bas.

Embrasse-moi, je meurs de soif. As-tu

oublié que hier seulement nous nous sommes

engagés l’un à l’autre. Toute la nuit, j’ai

attendu ce jour où tu devais m’embrasser de

toutes tes forces. Vite, vite!...

DIEGO

J’ai pitié, Victoria!

VICTORIA

Moi aussi, mais j’ai pitié de nous. Et c’est

pourquoi je t’ai cherché, criant dans les rues,

courant vers toi, mes bras tendus pour les

nouer aux tiens!

Elle avance vers lui.

DIEGO

Ne me touche pas, écarte-toi!

VICTORIA

Pourquoi?

DIEGO

Je ne me reconnais plus. Un homme ne

m’a jamais fait peur, mais ceci me dépasse,

l’honneur ne me sert de rien et je sens que

je m’abandonne. (Elle avance vers lui.) Ne

me touche pas. Peut-être déjà le mal est-il

en moi et je vais te le donner. Attends un

peu. Laisse-moi respirer, car je suis étranglé

de stupeur. Je ne sais même plus comment

prendre ces hommes et les retourner dans

leur lit. Mes mains tremblent d’horreur et la

pitié bouche mes yeux. (Des cris et des gémissements.)

Ils m’appellent pourtant, tu entends.

Il faut que j’y aille. Mais veille sur

toi, veille sur nous. Cela va finir, c’est sûr!

VICTORIA

Ne me quitte pas.

DIEGO

Cela va finir. Je suis trop jeune et je

t’aime trop. La mort me fait horreur.

VICTORIA, s’élançant vers lui.

Je suis vivante, moi!

DIEGO (il recule).

Quelle honte, Victoria, quelle honte.

VICTORIA

La honte, pourquoi la honte?

DIEGO

Il me semble que j’ai peur.

On entend des gémissements. Il court

dans leur direction.

Déambulations du peuple sur le

rythme d’une copla.

LE CHŒUR

Qui a raison et qui a tort?

Songe

Que tout ici-bas est mensonge

Il n’est rien de vrai que la mort.

Projecteur sur l’église et sur le palais

du gouverneur.

Psaumes et prières à l’église. Du

palais le premier alcade s’adresse au

peuple.

LE PREMIER ALCADE

Ordre du gouverneur. A partir de ce jour,

en signe de pénitence à l’endroit du malheur

commun et pour éviter les risques de contagion,

tout rassemblement public est interdit

et tout divertissement prohibé. Aussi bien...

UNE FEMME se met à hurler au milieu du peuple.

Là! Là! On cache un mort. Il ne faut pas

le laisser. Il va tout pourrir! Honte des

hommes! Il faut le porter en terre!

Désordre. Deux hommes s’en vont

entraînant la femme.

L’ALCADE

Aussi bien le gouverneur est en mesure de

rassurer les citadins sur l’évolution du fléau

inattendu qui s’est abattu sur la ville. De

l’avis de tous les médecins, il suffira que le

vent de mer se lève pour que la peste recule.

Dieu aidant...

Mais les deux énormes coups mats

l’interrompent suivis de deux autres

coups cependant que la cloche des morts

sonne à toute volée et que les prières

déferlent dans l’église. Puis seul règne

un silence terrifié au milieu duquel

entrent deux personnages étrangers, un

homme et une femme, que tous suivent

des yeux. L’homme est corpulent. Tête

nue. Il porte une sorte d’uniforme avec

une décoration. La femme porte aussi

un uniforme, mais avec un col et des

manchettes blancs. Elle a un bloc-notes

en main. Ils s’avancent jusque sous le

palais du gouverneur et saluent.

LE GOUVERNEUR

Que me voulez-vous, étrangers?

L’HOMME, sur le ton de la courtoisie.

Votre place.

TOUS

Quoi? Que dit-il?

LE GOUVERNEUR

Vous avez mal choisi votre moment, et

cette insolence peut vous coûter cher. Mais

sans doute aurons-nous mal compris. Qui

êtes-vous?

L’HOMME

Je vous le donne en mille!

LE PREMIER ALCADE

Je ne sais pas qui vous êtes, étranger, mais

je sais où vous allez finir!

L’HOMME, très calme.

Vous m’impressionnez. Qu’en pensez-vous,

chère amie. Faut-il donc leur dire qui je suis?

LA SECRÉTAIRE

D’habitude, nous y mettons plus de manières.

L’HOMME

Ces messieurs sont pourtant bien pressants.

LA SECRÉTAIRE

Sans doute ont-ils leurs raisons. Après

tout, nous sommes en visite et nous devons

nous plier aux usages de ces lieux.

L’HOMME

Je vous comprends. Mais cela ne mettra-t-il

pas un peu de désordre dans ces bons

esprits?

LA SECRÉTAIRE

Un désordre vaut mieux qu’une impolitesse.

L’HOMME

Vous êtes convaincante. Mais il me reste

quelques scrupules...

LA SECRÉTAIRE

De deux choses l’une...

L’HOMME

Je vous écoute...

LA SECRÉTAIRE

Ou vous le dites, ou vous ne le dites pas.

Si vous le dites, on le saura. Si vous ne le

dites pas, on l’apprendra.

L’HOMME

Cela m’éclaire tout à fait.

LE GOUVERNEUR

Cela suffit, en tout cas! Avant de prendre

les mesures qui conviennent, je vous somme

une dernière fois de dire qui vous êtes et ce

que vous voulez.

L’HOMME, toujours naturel.

Je suis la peste. Et vous?

LE GOUVERNEUR

La peste?

L’HOMME

Oui, et j’ai besoin de votre place. Je suis

désolé, croyez-le bien, mais je vais avoir

beaucoup à faire. Si je vous donnais deux

heures, par exemple? Cela vous suffirait-il

pour me passer les pouvoirs?

LE GOUVERNEUR

Cette fois-ci vous êtes allé trop loin et

vous serez puni de cette imposture. Gardes!

L’HOMME

Attendez! Je ne veux forcer personne. J’ai

pour principe d’être correct. Je comprends

que ma conduite paraisse surprenante, et,

en somme, vous ne me connaissez pas. Mais

je désire vraiment que vous me cédiez la

place sans m’obliger à faire mes preuves. Ne

pouvez-vous me croire sur parole?

LE GOUVERNEUR

Je n’ai pas de temps à perdre et cette

plaisanterie a déjà trop duré. Arrêtez cet

homme!

L’HOMME

Il faut donc se résigner. Mais tout cela est

bien ennuyeux. Chère amie, voudriez-vous

procéder à une radiation?

Il tend le bras vers un des gardes. La

secrétaire raye ostensiblement quelque

chose sur son bloc-notes. Le coup mat

retentit. Le garde tombe. La secrétaire

l’examine.

LA SECRÉTAIRE

Tout est en ordre, Votre Honneur. Les

trois marques sont là. (Aux autres, aimablement.)

Une marque, et vous êtes suspect.

Deux, vous voilà contaminé. Trois, la radiation

est prononcée. Rien n’est plus simple.

L’HOMME

Ah! J’oubliais de vous présenter ma secrétaire.

Vous la connaissez du reste. Mais on

rencontre tant de gens...

LA SECRÉTAIRE

Ils sont excusables! Et puis, on finit toujours

par me reconnaître.

L’HOMME

Une heureuse nature, vous voyez! Gaie,

contente, propre de sa personne...

LA SECRÉTAIRE

Je n’y ai pas de mérite. Le travail est plus

facile au milieu des fleurs fraîches et des

sourires.

L’HOMME

Ce principe est excellent. Mais revenons

à nos moutons! (Au gouverneur.) Vous ai-je

donné une preuve suffisante de mon sérieux?

Vous ne dites rien? Bon, je vous ai effrayé,

naturellement. Mais c’est tout à fait contre

mon gré, croyez-le bien. J’aurais préféré un

arrangement à l’amiable, une convention

basée sur la confiance réciproque, garantie

par votre parole et la mienne, un accord

conclu dans l’honneur en quelque sorte.

Après tout, il n’est pas trop tard pour bien

faire. Le délai de deux heures vous paraît-il

suffisant?

Le gouverneur secoue la tête en

signe de dénégation.

L’HOMME, en se tournant vers la secrétaire.

Comme c’est désagréable!

LA SECRÉTAIRE, secouant la tête.

Un obstiné! Quel contretemps!

L’HOMME, au gouverneur.

Je tiens pourtant à obtenir votre consentement.

Je ne veux rien faire sans votre

accord, ce serait contraire à mes principes.

Ma collaboratrice va donc procéder à autant

de radiations qu’il sera nécessaire pour obtenir

de vous une libre approbation à la petite

réforme que je propose. Êtes-vous prête,

chère amie?

LA SECRÉTAIRE

Le temps de tailler mon crayon qui s’est

épointé et tout sera pour le mieux dans le

meilleur des mondes.

L’HOMME (il soupire.)

Sans votre optimisme, ce métier me serait

bien pénible!

LA SECRÉTAIRE, taillant son crayon.

La parfaite secrétaire est sûre que tout

peut toujours s’arranger, qu’il n’y a pas

d’erreur de comptabilité qui ne finisse par

se réparer, ni de rendez-vous manqué qui

ne puisse se retrouver. Point de malheur qui

n’ait son bon côté. La guerre elle-même a ses

vertus et il n’est pas jusqu’aux cimetières qui

ne puissent être de bonnes affaires lorsque

les concessions à perpétuité sont dénoncées

tous les dix ans.

L’HOMME

Vous parlez d’or... Votre crayon a-t-il sa

pointe?

LA SECRÉTAIRE

Il l’a et nous pouvons commencer.

L’HOMME

Allons!

L’homme désigne Nada qui s’est

avancé mais Nada éclate d’un rire

d’ivrogne.

LA SECRÉTAIRE

Puis-je vous signaler que celui-ci a le

genre qui ne croit à rien et que ce genre-là

nous est bien utile?

L’HOMME

Très juste. Prenons donc un des alcades.

Panique chez les alcades.

LE GOUVERNEUR

Arrêtez!

LA SECRÉTAIRE

Bon signe, Votre Honneur!

L’HOMME, empressé.

Puis-je quelque chose pour vous, gouverneur.

LE GOUVERNEUR

Si je vous cède la place, moi, les miens et

les alcades aurons-nous la vie sauve?

L’HOMME

Mais naturellement, voyons, c’est l’usage!

Le gouverneur confère avec les

alcades, puis se tourne vers le peuple.

LE GOUVERNEUR

Peuple de Cadix, vous comprenez, j’en

suis sûr, que tout est changé maintenant?

Dans votre intérêt même, il convient peut-être

que je laisse cette ville à la puissance

nouvelle qui vient de s’y manifester. L’accord

que je conclus avec elle évitera sans

doute le pire et vous aurez ainsi la certitude

de conserver hors de vos murs un gouvernement

qui pourra un jour vous être utile?

Ai-je besoin de vous dire que je n’obéis pas,

parlant ainsi, au souci de ma sécurité, mais...

L’HOMME

Pardonnez-moi de vous interrompre. Mais

je serais heureux de vous voir préciser publiquement

que vous consentez de plein gré à

ces utiles dispositions et qu’il s’agit naturellement

d’un accord libre.

Le gouverneur regarde de leur côté.

La secrétaire porte le crayon à sa

bouche.

LE GOUVERNEUR

Bien entendu, c’est dans la liberté que je

conclus ce nouvel accord.

Il balbutie, recule et s’enfuit.

L’exode commence.

L’HOMME, au premier alcade.

S’il vous plaît, ne partez pas si vite! J’ai

besoin d’un homme qui ait la confiance du

peuple et par l’intermédiaire duquel je puisse

faire connaître mes volontés. (Le premier

alcade hésite.) Vous acceptez naturellement...

(A la secrétaire.) Chère amie...

LE PREMIER ALCADE

Mais naturellement, c’est un grand honneur.

L’HOMME

Parfait. Dans ces conditions, chère amie,

vous allez communiquer à l’alcade ceux de

nos arrêtés qu’il faut faire connaître à ces

bonnes gens afin qu’ils commencent de vivre

dans la réglementation.

LA SECRÉTAIRE

Ordonnance conçue et publiée par le premier

alcade et ses conseillers...

LE PREMIER ALCADE

Mais je n’ai rien conçu encore...

LA SECRÉTAIRE

C’est une peine qu’on vous épargne. Et

il me semble que vous devriez être flatté

que nos services se donnent la peine de rédiger

ce que vous allez ainsi avoir l’honneur

de signer.

LE PREMIER ALCADE

Sans doute, mais...

LA SECRÉTAIRE

Ordonnance donc faisant office d’acte promulgué

en pleine obéissance des volontés de

notre bien-aimé souverain, pour la réglementation

et assistance charitable des citoyens

atteints d’infection et pour la désignation

de toutes les règles et de toutes les personnes

telles que surveillants, gardiens, exécuteurs

et fossoyeurs dont le serment sera d’appliquer

strictement les ordres qui leur seront

donnés.

LE PREMIER ALCADE

Qu’est ce langage, je vous prie?

LA SECRÉTAIRE

C’est pour les habituer à un peu d’obscurité.

Moins ils comprendront, mieux ils marcheront.

Ceci dit, voici les ordonnances que

vous allez faire crier par la ville l’une après

l’autre, afin que la digestion en soit facilitée,

même aux esprits les plus lents. Voici nos

messagers. Leurs visages aimables aideront à

fixer le souvenir de leurs paroles.

Les messagers se présentent.

LE PEUPLE

Le gouverneur s’en va, le gouverneur

s’en va!

NADA

Selon son droit, peuple, selon son droit.

L’État, c’est lui, et il faut protéger l’État.

LE PEUPLE

L’État, c’était lui, et maintenant, il n’est

plus rien. Puisqu’il s’en va, c’est la Peste qui

est l’État.

NADA

Qu’est-ce que ça peut vous faire? Peste ou

gouverneur, c’est toujours l’État.

Le peuple déambule et semble chercher

des sorties. Un messager se

détache.

LE PREMIER MESSAGER

Toutes les maisons infectées devront être

marquées au milieu de la porte d’une étoile

noire d’un pied de rayon, ornée de cette

inscription. «Nous sommes tous frères.»

L’étoile devra rester jusqu’à la réouverture

de la maison, sous peine des rigueurs de

la loi.

Il se retire.

UNE VOIX

Quelle loi?

UNE AUTRE VOIX

La nouvelle, bien sûr.

LE CHŒUR

Nos maîtres disaient qu’ils nous protégeraient,

et voici pourtant que nous sommes

seuls. Des brumes affreuses commencent

à s’épaissir aux quatre coins de la ville,

dissipent peu à peu l’odeur des fruits et

des roses, ternissent la gloire de la saison,

étouffent la jubilation de l’été. Ah,

Cadix, cité marine! Hier encore, et par-dessus

le détroit, le vent du désert, plus

épais d’avoir passé sur les jardins africains,

venait alanguir nos filles. Mais le vent est

tombé, lui seul pouvait purifier la ville. Nos

maîtres disaient que rien ne se passerait

jamais et voici que l’autre avait raison, qu’il

se passe quelque chose, que nous y sommes

enfin et qu’il nous faut fuir, fuir sans tarder

avant que les portes se referment sur notre

malheur.

LE DEUXIÈME MESSAGER

Toutes les denrées de première nécessité

seront désormais à la disposition de la communauté,

c’est-à-dire qu’elles seront distribuées

en parts égales et infimes à tous ceux

qui pourront prouver leur loyale appartenance

à la nouvelle société.

La première porte se ferme.

LE TROISIÈME MESSAGER

Tous les feux devront être éteints à neuf

heures du soir et aucun particulier ne pourra

demeurer dans un lieu public ou circuler dans

les rues de la ville sans un laissez-passer en

due forme qui ne sera délivré que dans des

cas extrêmement rares et toujours de façon

arbitraire. Tout contrevenant à ces dispositions

sera puni des rigueurs de la loi.

DES VOIX, crescendo. - On va fermer les portes. - Les portes sont fermées. - Non, toutes ne sont pas fermées.

LE CHŒUR

Ah! Courons vers celles qui s’ouvrent encore.

Nous sommes les fils de la mer. C’est

là-bas, c’est là-bas qu’il nous faut arriver,

au pays sans murailles et sans portes, aux

plages vierges où le sable a la fraîcheur des

lèvres, et où le regard porte si loin qu’il se

fatigue. Courons à la rencontre du vent. A

la mer! La mer enfin, la mer libre, l’eau qui

lave, le vent qui affranchit!

DES VOIX

A la mer! A la mer!

L’exode se précipite.

LE QUATRIÈME MESSAGER

Il est sévèrement interdit de porter assistance

à toute personne frappée par la maladie,

si ce n’est en la dénonçant aux autorités

qui s’en chargeront. La dénonciation entre

membres d’une même famille est particulièrement

recommandée et sera récompensée par

l’attribution d’une double ration alimentaire,

dite ration civique.

La deuxième porte se ferme.

LE CHŒUR

A la mer! A la mer! La mer nous sauvera.

Que lui font les maladies et les guerres! Elle

a vu et recouvert bien des gouvernements!

Elle n’offre que des matins rouges et des

soirs verts et, du soir au matin, le froissement

interminable de ses eaux tout le long de

nuits débordantes d’étoiles!

O solitude, désert, baptême du sel! Être

seul devant la mer, dans le vent, face au

soleil, enfin libéré de ces villes scellées comme

des tombeaux et de ces faces humaines que

la peur a verrouillées. Vite! Vite! Qui me

délivrera de l’homme et de ses terreurs?

J’étais heureux sur le sommet de l’année,

abandonné parmi les fruits, la nature égale,

l’été bienveillant. J’aimais le monde, il y

avait l’Espagne et moi. Mais je n’entends

plus le bruit des vagues. Voici les clameurs,

la panique, l’insulte et la lâcheté, voici mes

frères épaissis par la sueur et l’angoisse, et

désormais trop lourds à porter. Qui me

rendra les mers d’oubli, l’eau calme du large,

ses routes liquides et ses sillages recouverts.

A la mer! A la mer, avant que les portes se

ferment!

UNE VOIX

Vite! Ne touche pas celui-ci qui était près

du mort!

UNE VOIX

Il est marqué!

UNE VOIX

A l’écart! A l’écart!

Ils le frappent. La troisième porte

se ferme.

UNE VOIX

Oh! Le grand et terrible Dieu!

UNE VOIX

Vite! Prends ce qu’il faut, le matelas et

la cage des oiseaux! N’oublie pas le collier

du chien! Le pot de menthe fraîche aussi.

Nous en mâcherons jusqu’à la mer!

UNE VOIX

Au voleur! Au voleur! Il a pris la nappe

brodée de mon mariage!

On poursuit. On atteint. On frappe.

La quatrième porte se ferme.

UNE VOIX

Cache cela, veux-tu, cache nos provisions!

UNE VOIX

Je n’ai rien pour la route, donne-moi un

pain, frère? Je te donnerai ma guitare incrustée

de nacre.

UNE VOIX

Ce pain-ci est pour mes enfants, non

pour ceux qui se disent mes frères. Il y a

des degrés dans la parenté.

UNE VOIX

Un pain, tout mon argent pour un seul

pain!

La cinquième porte se ferme.

LE CHŒUR

Vite! Une seule porte reste ouverte! Le

fléau va plus vite que nous. Il hait la mer

et ne veut pas que nous la retrouvions. Les

nuits sont calmes, les étoiles filent au-dessus

du mât. Que ferait ici la peste? Elle veut

nous garder sous elle, elle nous aime à sa

manière. Elle veut que nous soyons heureux

comme elle l’entend, non comme nous le

voulons. Ce sont les plaisirs forcés, la vie

froide, le bonheur à perpétuité. Tout se

fixe, nous ne sentons plus sur nos lèvres

l’ancienne fraîcheur du vent.

UNE VOIX

Prêtre, ne me quitte pas, je suis ton pauvre.

Le prêtre fuit.

LE PAUVRE

Il fuit! il fuit! Garde-moi près de toi!

C’est ton rôle de t’occuper de moi! Si je te

perds, alors j’ai tout perdu!

Le prêtre s’échappe. Le pauvre

tombe en criant.

LE PAUVRE

Chrétiens d’Espagne, vous êtes abandonnés!

LE CINQUIÈME MESSAGER, (il détache ses paroles).

Enfin, et ceci sera le résumé.

La Peste et sa secrétaire, devant le

premier alcade, sourient et approuvent

en se congratulant.

LE CINQUIÈME MESSAGER

Afin d’éviter toute contagion par la communication

de l’air, les paroles mêmes pouvant

être le véhicule de l’infection, il est

ordonné à chacun des habitants de garder

constamment dans la bouche un tampon

imbibé de vinaigre qui les préservera du mal

en même temps qu’il les entraînera à la

discrétion et au silence.

A partir de ce moment chacun met

un mouchoir dans sa bouche et le

nombre des voix diminue en même

temps que l’ampleur de l’orchestre. Le

chœur commencé à plusieurs voix

finira en une seule voix jusqu’à la

pantomime finale qui se déroule dans

un silence complet, les bouches des personnages

gonflées et fermées.

La dernière porte claque à toute

volée.

LE CHŒUR

Malheur! Malheur! Nous sommes seuls,

la Peste et nous! La dernière porte s’est

refermée! Nous n’entendons plus rien. La

mer est désormais trop loin. A présent, nous

sommes dans la douleur et nous avons à

tourner en rond dans cette ville étroite, sans

arbres et sans eaux, cadenassée de hautes

portes lisses, couronnée de foules hurlantes,

Cadix enfin comme une arène noire et rouge

où vont s’accomplir les meurtres rituels.

Frères, cette détresse est plus grande que

notre faute, nous n’avons pas mérité cette

prison! Notre cœur n’était pas innocent, mais

nous aimions le monde et ses étés: ceci aurait

dû nous sauver! Les vents sont en panne et

le ciel est vide! Nous allons nous taire pour

longtemps. Mais une dernière fois, avant

que nos bouches se ferment sous le bâillon

de la terreur, nous crierons dans le désert.

Gémissements et silence.

De l’orchestre, il ne reste plus que

les cloches. Le bourdonnement de la

comète reprend doucement. Dans le palais

du gouverneur réapparaissent la

Peste et sa secrétaire. La secrétaire

avance, rayant un nom à chaque pas,

tandis que la batterie scande chacun de

ses gestes. Nada ricane et la première

charrette de morts passe en grinçant.

La Peste se dresse au sommet du

décor et fait un signe. Tout s’arrête,

mouvements et bruits.

La Peste parle.

LA PESTE

Moi, je règne, c’est un fait, c’est donc un

droit. Mais c’est un droit qu’on ne discute

pas: vous devez vous adapter.

Du reste, ne vous y trompez pas, si je

règne c’est à ma manière et il serait plus

juste de dire que je fonctionne. Vous autres,

Espagnols, êtes un peu romanesques et vous

me verriez volontiers sous l’aspect d’un roi

noir ou d’un somptueux insecte. Il vous faut

du pathétique, c’est connu! Eh bien! non.

Je n’ai pas de sceptre, moi, et j’ai pris l’air

d’un sous-officier. C’est la façon que j’ai de

vous vexer, car il est bon que vous soyez

vexés: vous avez tout à apprendre. Votre

roi a les ongles noirs et l’uniforme strict. Il

ne trône pas, il siège. Son palais est une

caserne, son pavillon de chasse, un tribunal.

L’état de siège est proclamé.

C’est pourquoi, notez cela, lorsque j’arrive,

le pathétique s’en va. Il est interdit, le

pathétique, avec quelques autres balançoires

comme la ridicule angoisse du bonheur, le

visage stupide des amoureux, la contemplation

égoïste des paysages et la coupable ironie.

A la place de tout cela, j’apporte l’organisation.

Ça vous gênera un peu au début,

mais vous finirez par comprendre qu’une

bonne organisation vaut mieux qu’un mauvais

pathétique. Et pour illustrer cette belle

pensée, je commence par séparer les hommes

des femmes: ceci aura force de loi.

Ainsi font les gardes.

Vos singeries ont fait leur temps. Il s’agit

maintenant d’être sérieux!

Je suppose que vous m’avez déjà compris.

A partir d’aujourd’hui, vous allez apprendre

à mourir dans l’ordre. Jusqu’ici vous mouriez

à l’espagnole, un peu au hasard, au jugé

pour ainsi dire. Vous mourriez parce qu’il

avait fait froid après qu’il eut fait chaud,

parce que vos mulets bronchaient, parce que

la ligne des Pyrénées était bleue, parce qu’au

printemps le fleuve Guadalquivir est attirant

pour le solitaire, ou parce qu’il y a des imbéciles

mal embouchés qui tuent pour le profit

ou pour l’honneur, quand il est tellement

plus distingué de tuer pour les plaisirs de la

logique. Oui, vous mourriez mal. Un mort

par-ci, un mort par-là, celui-ci dans son lit,

celui-là dans l’arène: c’était du libertinage.

Mais heureusement, ce désordre va être

administré. Une seule mort pour tous et

selon le bel ordre d’une liste. Vous aurez vos

fiches, vous ne mourrez plus par caprice. Le

destin, désormais s’est assagi, il a pris ses

bureaux. Vous serez dans la statistique et

vous allez enfin servir à quelque chose. Parce

que j’oubliais de vous le dire, vous mourrez,

c’est entendu, mais vous serez incinérés ensuite,

ou même avant: c’est plus propre et

ça fait partie du plan. Espagne d’abord!

Se mettre en rangs pour bien mourir, voilà

donc le principal! A ce prix vous aurez ma

faveur. Mais attention aux idées déraisonnables,

aux fureurs de l’âme, comme vous

dites, aux petites fièvres qui font les grandes

révoltes. J’ai supprimé ces complaisances et

j’ai mis la logique à leur place. J’ai horreur

de la différence et de la déraison. A partir

d’aujourd’hui, vous serez donc raisonnables,

c’est-à-dire que vous aurez votre insigne.

Marqués aux aines, vous porterez publiquement

sous l’aisselle l’étoile du bubon qui vous

désignera pour être frappés. Les autres, ceux

qui, persuadés que ça ne les concerne pas,

font la queue aux arènes du dimanche,

s’écarteront de vous qui serez suspects. Mais

n’ayez aucune amertume: ça les concerne.

Ils sont sur la liste et je n’oublie personne.

Tous suspects, c’est le bon commencement.

Du reste, tout cela n’empêche pas la sentimentalité.

J’aime les oiseaux, les premières

violettes, la bouche fraîche des jeunes filles.

De loin en loin, c’est rafraîchissant et il est

bien vrai que je suis idéaliste. Mon cœur...

Mais je sens que je m’attendris et je ne veux

pas aller plus loin. Résumons-nous seulement.

Je vous apporte le silence, l’ordre et

l’absolue justice. Je ne vous demande pas

de m’en remercier, ce que je fais pour vous

étant bien naturel. Mais j’exige votre collaboration

active. Mon ministère est commencé.

RIDEAU

Avant de lire

Ce que vous allez apprendre

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