
Ouvrage
L'État de siège
Le spectacle met la peur, la bureaucratie et l'obéissance à l'épreuve d'une révolte solidaire.
- Rédaction
- 1948
Sources et précision
Le tri suit la première publication du porteur acquis.
Confiance A · preuve directe
- Prokopton42 corpus manifestation manifests
- Époque
- Époque contemporaine
- Langues
- Français · Anglais
- Volume
- 3 passages · 22 905 mots
Avant de lire
Ce que vous allez apprendre
Repérer les mécanismes administratifs de la terreur et le prix concret de leur refus.
Résumé court
Le spectacle met la peur, la bureaucratie et l'obéissance à l'épreuve d'une révolte solidaire.
Résumé long
Le spectacle met la peur, la bureaucratie et l'obéissance à l'épreuve d'une révolte solidaire. Les divisions canoniques du porteur français sont conservées. La représentation anglaise est une traduction IA non officielle, revue automatiquement et exclue de la citation directe.
Dans cet ouvrage
La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.
Ouvrage › Partie
Concepts abordés
Contexte historique
Le monde autour du texte
Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.
Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.



À quoi ressemblait le monde
Monde de 1989




- État technologique
- Micro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore.
- Sciences et savoirs
- Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales.
- Médecine et soins
- Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
- Transports
- Automobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises.
- Agriculture et alimentation
- Machines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
- Communication
- Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
- Mode vestimentaire
- Costumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.
Éditions, traductions et provenance
Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.
- Français
- Anglais Traduction générée par IA, non officielleCodex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30
Manifestes sources : albert_camus.letat_de_siege
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PROLOGUE
Ouverture musicale autour d’un thème sonore
rappelant la sirène d’alerte.
Le rideau se lève. La scène est complètement
obscure.
L’ouverture s’achève, mais le thème de
l’alerte demeure, comme un bourdonnement
lointain.
Soudain, au fond, surgissant du côté cour,
une comète se déplace lentement vers le côté
jardin.
Elle éclaire, en ombres chinoises, les murs
d’une ville fortifiée espagnole et la silhouette
de plusieurs personnages qui tournent le dos
au public, immobiles, la tête tendue vers la
comète. Quatre heures sonnent. Le dialogue est
à peu près incompréhensible, comme un marmonnement. - La fin du monde! - Non, homme! - Si le monde meurt... - Non, homme. Le monde, mais pas
l’Espagne! - Même l’Espagne peut mourir. - A genoux! - C’est la comète du mal! - Pas l’Espagne, homme, pas l’Espagne!
Deux ou trois têtes se tournent. Un
ou deux personnages se déplacent avec
précaution, puis tout redevient immobile.
Le bourdonnement se fait alors
plus intense, devient strident et se développe
musicalement comme une parole
intelligible et menaçante. En même
temps, la comète grandit démesurément.
Brusquement, un cri terrible de
femme qui, d’un coup, fait taire la
musique et réduit la comète à sa taille
normale. La femme s’enfuit en haletant.
Remue-ménage sur la place. Le
dialogue, plus sifflant et qu’on perçoit
mieux, n’est cependant pas encore
compréhensible. - C’est signe de guerre! - C’est sûr! - C’est signe de rien. - C’est selon. - Assez. C’est la chaleur. - La chaleur de Cadix. - Suffit. - Elle siffle trop fort. - Elle assourdit surtout. - C’est un sort sur la cité! - Aïe! Cadix! Un sort sur toi! - Silence! Silence!
Ils fixent de nouveau la comète, lorsqu’on
entend, distinctement cette fois,
la voix d’un officier des gardes civils.
L’OFFICIER DES GARDES CIVILS
Rentrez chez vous! Vous avez vu ce que
vous avez vu, c’est suffisant. Du bruit pour
rien, voilà tout. Beaucoup de bruit et rien au
bout. A la fin, Cadix est toujours Cadix.
UNE VOIX
C’est un signe pourtant. Il n’y a pas de
signes pour rien.
UNE VOIX
Oh! le grand et terrible Dieu!
UNE VOIX
Bientôt la guerre, voilà le signe!
UNE VOIX
A notre époque, on ne croit plus aux
signes, galeux! On est trop intelligent, heureusement.
UNE VOIX
Oui, et c’est ainsi qu’on se fait casser la
tête. Bête comme cochon, voilà ce qu’on est.
Et les cochons, on les saigne!
L’OFFICIER
Rentrez chez vous! La guerre est notre
affaire, non la vôtre.
NADA
Aïe! Si tu disais vrai! Mais non, les officiers
meurent dans leur lit et l’estocade, elle
est pour nous!
UNE VOIX
Nada, voilà Nada. Voilà l’idiot!
UNE VOIX
Nada, tu dois savoir. Qu’est-ce que cela
signifie?
NADA (il est infirme.)
Ce que j’ai à dire, vous n’aimez pas l’entendre.
Vous en riez. Demandez à l’étudiant,
il sera bientôt docteur. Moi, je parle à ma
bouteille.
Il porte une bouteille à sa bouche.
UNE VOIX
Diego, qu’est-ce qu’il veut dire?
DIEGO
Que vous importe? Gardez votre cœur
ferme et ce sera assez.
UNE VOIX
Demandez à l’officier des gardes civils.
L’OFFICIER
La garde civile pense que vous troublez
l’ordre public.
NADA
La garde civile a de la chance. Elle a des
idées simples.
DIEGO
Regardez, ça recommence...
UNE VOIX
Ah! le grand et terrible Dieu.
Le bourdonnement recommence.
Deuxième passage de la comète. - Assez! - Suffit! - Cadix! - Elle siffle! - C’est un sort... - Sur la cité... - Silence! Silence!
Cinq heures sonnent. La comète disparaît.
Le jour se lève.
NADA, perché sur une borne et ricanant.
Et voilà! Moi, Nada, lumière de cette ville
par l’instruction et les connaissances, ivrogne
par dédain de toutes choses et par dégoût
des honneurs, raillé des hommes parce que
j’ai gardé la liberté du mépris, je tiens à vous
donner, après ce feu d’artifice, un avertissement
gratuit. Je vous informe donc que nous
y sommes et que, de plus en plus, nous allons
y être.
Remarquez bien que nous y étions déjà.
Mais il fallait un ivrogne pour s’en rendre
compte. Où sommes-nous donc? C’est à vous,
hommes de raison, de le deviner. Moi, mon
opinion est faite depuis toujours et je suis
ferme sur mes principes: la vie vaut la mort;
l’homme est du bois dont on fait les bûchers.
Croyez-moi vous allez avoir des ennuis. Cette
comète-là est mauvais signe. Elle vous alerte!
Cela vous paraît invraisemblable? Je m’y
attendais. Du moment que vous avez fait
vos trois repas, travaillé vos huit heures et
entretenu vos deux femmes, vous imaginez
que tout est dans l’ordre. Non, vous n’êtes
pas dans l’ordre, vous êtes dans le rang. Bien
alignés, la mine placide, vous voilà mûrs
pour la calamité; Allons, braves gens, l’avertissement
est donné, je suis en règle avec ma
conscience. Pour le reste, ne vous en faites
pas, on s’occupe de vous là-haut. Et vous
savez ce que ça donne: ils ne sont pas
commodes!
LE JUGE CASADO
Ne blasphème pas, Nada. Voilà déjà longtemps
que tu prends des libertés coupables
avec le ciel.
NADA
Ai-je parlé du ciel, juge? J’approuve ce
qu’il fait de toutes façons. Je suis juge à
ma manière. J’ai lu dans les livres qu’il
vaut mieux être le complice du ciel que sa
victime. J’ai l’impression d’ailleurs que le
ciel n’est pas en cause. Pour peu que les
hommes se mêlent de casser les vitres et les
têtes, vous vous apercevrez que le bon Dieu,
qui connaît pourtant la musique, n’est qu’un
enfant de chœur.
LE JUGE CASADO
Ce sont les libertins de ta sorte qui nous
attirent les alertes célestes. Car c’est une
alerte en effet. Mais elle est donnée à tous
ceux dont le cœur est corrompu. Craignez
tous que des effets plus terribles ne s’ensuivent
et priez Dieu qu’il pardonne vos
péchés. A genoux donc! A genoux, vous
dis-je!
Tous se mettent à genoux, sauf
Nada.
LE JUGE CASADO
Crains, Nada, crains et agenouille-toi.
NADA
Je ne le puis, ayant le genou raide. Quant
à craindre, j’ai tout prévu, même le pire, je
veux dire ta morale.
LE JUGE CASADO
Tu ne crois donc à rien, malheureux?
NADA
A rien de ce monde, sinon au vin. Et à
rien du ciel.
LE JUGE CASADO
Pardonnez-lui, mon Dieu, puisqu’il ne sait
ce qu’il dit et épargnez cette cité de vos
enfants.
NADA
Ite missa est. Diego, offre-moi une bouteille
à l’enseigne de la Comète. Et tu me
diras où en sont tes amours.
DIEGO
Je vais épouser la fille du juge, Nada. Et
je voudrais que désormais tu n’offenses plus
son père. C’est m’offenser aussi.
Trompettes. Un héraut entouré de
gardes.
LE HÉRAUT
Ordre du gouverneur. Que chacun se retire
et reprenne ses tâches. Les bons gouvernements
sont les gouvernements où rien ne se
passe. Or telle est la volonté du gouverneur
qu’il ne se passe rien en son gouvernement,
afin qu’il demeure aussi bon qu’il l’a toujours
été. Il est donc affirmé aux habitants de
Cadix que rien ne s’est passé en ce jour qui
vaille la peine qu’on s’alarme ou se dérange.
C’est pourquoi chacun, à partir de cette
sixième heure, devra tenir pour faux qu’aucune
comète se soit jamais montrée à l’horizon
de la cité. Tout contrevenant à cette
décision, tout habitant qui parlera de comètes
autrement que comme de phénomènes sidéraux
passés ou à venir sera donc puni avec
la rigueur de la loi.
Trompettes. Il se retire.
NADA
Eh bien! Diego, qu’en dis-tu? C’est une
trouvaille!
DIEGO
C’est une sottise! Mentir est toujours une
sottise.
NADA
Non, c’est une politique. Et que j’approuve
puisqu’elle vise à tout supprimer.
Ah! le bon gouverneur que nous avons là!
Si son budget est en déficit, si son ménage
est adultère, il annule le déficit et il nie l’accouplement.
Cocus, votre femme est fidèle,
paralytiques, vous pouvez marcher, et vous,
aveugles, regardez: c’est l’heure de la vérité!
DIEGO
N’annonce pas de malheur, vieille
chouette! L’heure de la vérité, c’est l’heure
de la mise à mort!
NADA
Justement. A mort le monde! Ah, si je
pouvais l’avoir tout entier devant moi,
comme un taureau qui tremble de toutes
ses pattes, avec ses petits yeux brûlants de
haine et son mufle rose où la bave met
une dentelle sale! Aïe! Quelle minute. Cette
vieille main n’hésiterait pas et le cordon
de la moelle serait tranché d’un coup et la
lourde bête foudroyée tomberait jusqu’à la
fin des temps à travers d’interminables
espaces!
DIEGO
Tu méprises trop de choses, Nada. Économise
ton mépris, tu en auras besoin.
NADA
Je n’ai besoin de rien. J’ai du mépris
jusqu’à la mort. Et rien de cette terre, ni
roi, ni comète, ni morale, ne seront jamais
au-dessus de moi!
DIEGO
Du calme! Ne monte pas si haut. On t’en
aimerait moins.
NADA
Je suis au-dessus de toutes choses, ne
désirant plus rien.
DIEGO
Personne n’est au-dessus de l’honneur.
NADA
Qu’est-ce que l’honneur, fils?
DIEGO
Ce qui me tient debout.
NADA
L’honneur est un phénomène sidéral passé
ou à venir. Supprimons.
DIEGO
Bien, Nada, mais il faut que je parte. Elle
m’attend. C’est pourquoi je ne crois pas à la
calamité que tu annonces. Je dois m’occuper
d’être heureux. C’est un long travail, qui
demande la paix des villes et des campagnes.
NADA
Je te l’ai déjà dit, fils, nous y sommes
déjà. N’espère rien. La comédie va commencer.
Et c’est à peine s’il me reste le temps de
courir au marché pour boire enfin à la mise
à mort universelle.
Tout s’éteint.
FIN DU PROLOGUE
Lumière. Animation générale. Les
gestes sont plus vifs, le mouvement se
précipite. Musique. Les boutiquiers
tirent leurs volets, écartant les premiers
plans du décor. La place du
marché apparaît. Le chœur du peuple,
conduit par les pêcheurs, la remplit
peu à peu, exultant.
LE CHŒUR
Il ne se passe rien, il ne se passera rien.
A la fraîche, à la fraîche! Ce n’est pas une
calamité, c’est l’abondance de l’été! (Cri
d’allégresse.) A peine si le printemps s’achève
et déjà l’orange dorée de l’été lancée à toute
vitesse à travers le ciel se hisse au sommet
de la saison et crève au-dessus de l’Espagne
dans un ruissellement de miel, pendant que
tous les fruits de tous les étés du monde, raisins
gluants, melons couleur de beurre, figues
pleines de sang, abricots en flammes, viennent
dans le même moment rouler aux étals de
nos marchés. (Cri d’allégresse.) O, fruits!
C’est ici qu’ils achèvent dans l’osier la longue
course précipitée qui les amène des campagnes
où ils ont commencé à s’alourdir
d’eau et de sucre au-dessus des prés bleus de
chaleur et parmi le jaillissement frais de
mille sources ensoleillées peu à peu réunies
en une seule eau de jeunesse aspirée par
les racines et les troncs, conduite jusqu’au
cœur des fruits où elle finit par couler lentement
comme une inépuisable fontaine mielleuse
qui les engraisse et les rend de plus en
plus pesants.
Lourds, de plus en plus lourds! Et si lourds
qu’à la fin les fruits coulent au fond de
l’eau du ciel, commencent de rouler à travers
l’herbe opulente, s’embarquent aux rivières,
cheminent le long de toutes les routes
et, des quatre coins de l’horizon, salués par
les rumeurs joyeuses du peuple et les clairons
de l’été (brèves trompettes) viennent en
foule aux cités humaines, témoigner que la
terre est douce et que le ciel nourricier reste
fidèle au rendez-vous de l’abondance. (Cri
général d’allégresse.) Non, il ne se passe rien.
Voici l’été, offrande et non calamité. Plus
tard l’hiver, le pain dur est pour demain!
Aujourd’hui, dorades, sardines, langoustines,
poisson, poisson frais venu des mers calmes,
fromage, fromage au romarin! Le lait des
chèvres mousse comme une lessive et, sur
les plateaux de marbre, la viande congestionnée
sous sa couronne de papier blanc, la
viande à odeur de luzerne, offre en même
temps le sang, la sève et le soleil à la rumination
de l’homme. A la coupe! A la coupe!
Buvons à la coupe des saisons. Buvons jusqu’à
l’oubli, il ne se passera rien!
Hourras. Cris de joie. Trompettes.
Musique et aux quatre coins du marché
de petites scènes se déroulent.
LE PREMIER MENDIANT
La charité, homme, la charité, grand-mère!
LE DEUXIÈME MENDIANT
Mieux vaut la faire tôt que jamais!
LE TROISIÈME MENDIANT
Vous nous comprenez!
LE PREMIER MENDIANT
Il ne s’est rien passé, c’est entendu.
LE DEUXIÈME MENDIANT
Mais il se passera peut-être quelque chose.
Il vole la montre du passant.
LE TROISIÈME MENDIANT
Faites toujours la charité. Deux précautions
valent mieux qu’une!
A la pêcherie.
LE PÊCHEUR
Une dorade fraîche comme un œillet! La
fleur des mers! et vous venez vous plaindre!
LA VIEILLE
Ta dorade, c’est du chien de mer!
LE PÊCHEUR
Du chien de mer! Jusqu’à ton arrivée,
sorcière, le chien de mer n’était jamais entré
dans cette boutique.
LA VIEILLE
Aïe, fils de ta mère! Regarde mes cheveux
blancs!
LE PÊCHEUR
Dehors, vieille comète!
Tout le monde s’immobilise, le doigt
sur la bouche.
A la fenêtre de Victoria. Victoria
derrière les barreaux et Diego.
DIEGO
Il y a si longtemps!
VICTORIA
Fou, nous nous sommes quittés à onze
heures, ce matin!
DIEGO
Oui, mais il y avait ton père!
VICTORIA
Mon père a dit oui. Nous étions sûrs qu’il
dirait non.
DIEGO
J’ai eu raison d’aller tout droit vers lui
et de le regarder en face.
VICTORIA
Tu as eu raison. Pendant qu’il réfléchissait,
je fermais les yeux, j’écoutais monter
en moi un galop lointain qui se rapprochait,
de plus en plus rapide et nombreux, jusqu’à
me faire trembler tout entière. Et puis le
père a dit oui. Alors j’ai ouvert les yeux.
C’était le premier matin du monde. Dans un
coin de la chambre où nous étions, j’ai vu les
chevaux noirs de l’amour, encore couverts
de frissons, mais désormais tranquilles. C’est
nous qu’ils attendaient.
DIEGO
Moi, je n’étais ni sourd ni aveugle. Mais
je n’entendais que le piaffement doux de
mon sang. Ma joie était soudain sans impatience.
O cité de lumière, voici qu’on t’a
remise à moi pour la vie, jusqu’à l’heure où
la terre nous appellera. Demain, nous partirons
ensemble et nous monterons la même
selle.
VICTORIA
Oui, parle notre langage même s’il paraît
fou aux autres. Demain, tu embrasseras ma
bouche. Je regarde la tienne et mes joues
brûlent. Dis, est-ce le vent du Sud?
DIEGO
C’est le vent du Sud et il me brûle aussi.
Où est la fontaine qui m’en guérira?
Il approche et, passant ses bras à
travers les barreaux, elle le serre aux
épaules.
VICTORIA
Ah! J’ai mal de tant t’aimer! Approche
encore.
DIEGO
Que tu es belle!
VICTORIA
Que tu es fort!
DIEGO
Avec quoi laves-tu ce visage pour le rendre
aussi blanc que l’amande?
VICTORIA
Je le lave avec de l’eau claire, l’amour y
ajoute sa grâce!
DIEGO
Tes cheveux sont frais comme la nuit!
VICTORIA
C’est que toutes les nuits je t’attends à
ma fenêtre.
DIEGO
Est-ce l’eau claire et la nuit qui ont laissé
sur toi l’odeur du citronnier?
VICTORIA
Non, c’est le vent de ton amour qui m’a
couverte de fleurs en un seul jour!
DIEGO
Les fleurs tomberont!
VICTORIA
Les fruits t’attendent!
DIEGO
L’hiver viendra!
VICTORIA
Mais avec toi. Te souviens-tu de ce que
tu m’as chanté la première fois. N’est-ce pas
toujours vrai?
DIEGO
Cent ans après que serai mort
La terre me demanderait
Si je t’ai enfin oubliée
Que je répondrais pas encore!
Elle se tait.
DIEGO
Tu ne dis rien?
VICTORIA
Le bonheur m’a prise à la gorge.
Sous la tente de l’astrologue.
L’ASTROLOGUE, à une femme.
Le soleil, ma belle, traverse le signe de la
Balance au moment de ta naissance, ce qui
autorise à te considérer comme Vénusienne,
ton signe ascendant étant le Taureau, dont
chacun sait qu’il est aussi gouverné par Vénus.
Ta nature est donc émotive, affectueuse
et agréable. Tu peux t’en réjouir, quoique le
Taureau prédispose au célibat et risque de
laisser sans emploi ces précieuses qualités.
Je vois d’ailleurs une conjonction Vénus-Saturne
qui est défavorable au mariage et
aux enfants. Cette conjonction présage aussi
des goûts bizarres et fait craindre les maux
affectant le ventre. Ne t’y attarde point cependant
et recherche le soleil qui renforcera
le mental et la moralité, et qui est souverain
quant aux flux du ventre. Choisis tes amis
parmi les taureaux, petite, et n’oublie pas
que ta position est bien orientée, facile et
favorable, et qu’elle peut te garder en joie.
C’est six francs.
Il reçoit l’argent.
LA FEMME
Merci. Tu es sûr de ce que tu m’as dit,
n’est-ce pas?
L’ASTROLOGUE
Toujours, petite, toujours! Attention, cependant!
Il ne s’est rien passé, ce matin,
bien entendu. Mais ce qui ne s’est point passé
peut bouleverser mon horoscope. Je ne suis
pas responsable de ce qui n’a pas eu lieu!
Elle part.
L’ASTROLOGUE
Demandez votre horoscope! Le passé, le
présent, l’avenir garanti par les astres fixes!
J’ai dit fixes! (A part.) Si les comètes s’en
mêlent, ce métier deviendra impossible. Il
faudra se faire gouverneur.
DES GITANS, ensemble.
Un ami qui te veut du bien...
Une brune qui sent l’orange...
Un grand voyage à Madrid...
L’héritage des Amériques...
UN SEUL
Après la mort de l’ami blond, tu recevras
une lettre brune.
Sur un tréteau, au fond, roulement
de tambour.
LES COMÉDIENS
Ouvrez vos beaux yeux, gracieuses dames
et vous, seigneurs, prêtez l’oreille! Les acteurs
que voici, les plus grands et les plus
réputés du royaume d’Espagne, et que j’ai
décidés, non sans peine, à quitter la cour
pour ce marché, vont jouer, pour vous complaire,
un acte sacré de l’immortel Pedro de
Lariba: Les Esprits. Pièce qui vous laissera
étonnés, et que les ailes du génie ont portée
d’un seul coup à la hauteur des chefs-d’œuvre
universels. Composition prodigieuse
que notre roi aimait à ce point qu’il se la
faisait jouer deux fois le jour et qu’il la
contemplerait encore si je n’avais représenté
à cette troupe sans égale l’intérêt et l’urgence
qu’il y avait à la faire connaître aussi
en ce marché, pour l’édification du public de
Cadix, le plus averti de toutes les Espagnes!
Approchez donc, la représentation va
commencer.
Elle commence en effet, mais on
n’entend pas les acteurs, dont la voix
est couverte par les bruits du marché. - A la fraîche, à la fraîche! - La femme-homard, moitié femme, moitié
poisson! - Sardines frites! Sardines frites! - Ici, le roi de l’évasion qui sort de toutes
les prisons! - Prends mes tomates, ma belle, elles
sont lisses comme ton cœur. - Dentelles et linge de noces! - Sans douleur et sans boniments, c’est
Pedro qui arrache les dents!
NADA, sortant ivre de la taverne.
Écrasez tout. Faites une purée des tomates
et du cœur! En prison, le roi de l’évasion
et cassons les dents de Pedro! A mort
l’astrologue qui n’aura pas prévu cela! Mangeons
la femme-homard et supprimons tout
le reste, sinon ce qui se boit!
Un marchand étranger, richement
vêtu, entre dans le marché au milieu
d’un grand concours de filles.
LE MARCHAND
Demandez, demandez le ruban de la Comète!
TOUS
Chut! Chut!
Ils vont lui expliquer sa folie à
l’oreille.
LE MARCHAND
Demandez, demandez le ruban sidéral!
Tous achètent du ruban.
Cris de joie. Musique. Le gouverneur
avec sa suite arrive au marché.
On s’installe.
LE GOUVERNEUR
Votre gouverneur vous salue et se réjouit
de vous voir assemblés comme de coutume
en ces lieux, au milieu des occupations qui
font la richesse et la paix de Cadix. Non,
décidément, rien n’est changé et cela est bon.
Le changement m’irrite, j’aime mes habitudes!
UN HOMME DU PEUPLE
Non, gouverneur, rien n’est vraiment
changé, nous autres, pauvres, pouvons te
l’assurer. Les fins de mois sont bien justes.
L’oignon, l’olive et le pain font notre subsistance
et quant à la poule au pot, nous
sommes contents de savoir que d’autres que
nous la mangent toujours le dimanche. Ce
matin, il y a eu du bruit dans la ville et au-dessus
de la ville. En vérité, nous avons eu
peur. Nous avons eu peur que quelque chose
fût changé, et que tout d’un coup les misérables
fussent contraints à se nourrir de chocolat.
Mais par tes soins, bon gouverneur,
on nous annonça qu’il ne s’était rien passé
et que nos oreilles avaient mal entendu. Du
coup, nous voici rassurés avec toi.
LE GOUVERNEUR
Le gouverneur s’en réjouit. Rien n’est bon
de ce qui est nouveau.
LES ALCADES
Le gouverneur a bien parlé! Rien n’est
bon de ce qui est nouveau. Nous autres,
alcades, mandatés par la sagesse et les ans,
voulons croire en particulier que nos bons
pauvres ne se sont pas donné un air d’ironie.
L’ironie est une vertu qui détruit. Un
bon gouverneur lui préfère les vices qui
construisent.
LE GOUVERNEUR
En attendant, que rien ne bouge! Je suis
le roi de l’immobilité!
LES IVROGNES DE LA TAVERNE, autour de Nada.
Oui, oui, oui! Non, non, non! Que rien
ne bouge, bon gouverneur! Tout tourne
autour de nous et c’est une grande souffrance!
Nous voulons l’immobilité! Que tout
mouvement soit arrêté! Que tout soit supprimé,
hors le vin et la folie.
LE CHŒUR
Rien n’est changé! Il ne se passe rien, il
ne s’est rien passé! Les saisons tournent
autour de leur pivot et dans le ciel suave
circulent des astres sages dont la tranquille
géométrie condamne ces étoiles folles et déréglées
qui incendient les prairies du ciel de
leur chevelure enflammée, troublent de leur
hurlement d’alerte la douce musique des
planètes, bousculent par le vent de leur
course les gravitations éternelles, font grincer
les constellations et préparent, à tous les
carrefours du ciel, de funestes collisions
d’astres. En vérité, tout est en ordre, le
monde s’équilibre! C’est le midi de l’année,
la saison haute et immobile! Bonheur,
bonheur! Voici l’été! Qu’importe le reste, le
bonheur est notre fierté.
LES ALCADES
Si le ciel a des habitudes, remerciez-en le
gouverneur puisqu’il est roi de l’habitude.
Lui non plus n’aime pas les cheveux fous.
Tout son royaume est bien peigné!
LE CHŒUR
Sages! Nous resterons sages, puisque rien ne
changera jamais. Que ferions-nous, cheveux
au vent, l’œil enflammé, la bouche stridente?
Nous serons fiers du bonheur des autres!
LES IVROGNES, autour de Nada.
Supprimez le mouvement, supprimez, supprimez!
Ne bougez pas, ne bougeons pas!
Laissons couler les heures, ce règne-ci sera
sans histoire! La saison immobile est la saison
de nos cœurs puisqu’elle est la plus
chaude et qu’elle nous porte à boire!
Mais le thème sonore de l’alerte qui
bourdonnait sourdement depuis un moment
monte tout d’un coup à l’aigu,
tandis que deux énormes coups mats résonnent.
Sur les tréteaux, un comédien,
s’avançant vers le public en continuant
sa pantomime, chancelle et tombe au
milieu de la joule qui l’entoure immédiatement.
Plus un mot, plus un geste:
le silence est complet.
Quelques secondes d’immobilité, et
c’est la précipitation générale.
Diego fend la foule qui s’écarte lentement
et découvre l’homme.
Deux médecins arrivent qui examinent
le corps, s’écartent et discutent
avec agitation.
Un jeune homme demande des explications
à l’un des médecins qui fait
des gestes de dénégation. Le jeune
homme le presse, et encouragé par la
foule, le pousse à répondre, le secoue,
se colle à lui dans le mouvement de
l’adjuration et se trouve, finalement,
lèvres à lèvres avec lui. Un bruit d’aspiration,
et il fait mine de prendre un
mot de la bouche du médecin. Il
s’écarte et, à grand-peine, comme si le
mot était trop grand pour sa bouche et
qu’il faille de longs efforts pour s’en
délivrer, il prononce: - La Peste.
Tout le monde plie les genoux et
chacun répète le mot de plus en plus
fort et de plus en plus rapidement pendant
que tous fuient, accomplissant de
larges courbes sur la scène autour du
gouverneur remonté sur son estrade.
Le mouvement s’accélère, se précipite,
s’affole jusqu’à ce que les gens s’immobilisent
en groupes, à la voix du
vieux curé.
LE CURÉ
A l’église, à l’église! Voici que la punition
arrive. Le vieux mal est sur la ville! C’est
lui que le ciel envoie depuis toujours aux
cités corrompues pour les châtier à mort de
leur péché mortel. Dans vos bouches menteuses,
vos cris seront écrasés et un sceau
brûlant va se poser sur votre cœur. Priez
maintenant le Dieu de justice pour qu’il
oublie et qu’il pardonne. Entrez dans l’église!
Entrez dans l’église!
Quelques-uns se précipitent dans
l’église. Les autres se tournent mécaniquement
à droite et à gauche
pendant que sonne la cloche des morts.
Au troisième plan, l’astrologue, comme
s’il faisait un rapport au gouverneur,
parle sur un ton très naturel.
L’ASTROLOGUE
Une conjonction maligne de planètes hostiles
vient de se dessiner sur le plan des
astres. Elle signifie et elle annonce sécheresse,
famine et peste à tout venant...
Mais un groupe de femmes couvre
tout de son caquet. - Il avait à la gorge une énorme bête
qui lui pompait le sang avec un gros bruit
de siphon! - C’était une araignée, une grosse araignée
noire! - Verte, elle était verte! - Non, c’était un lézard des algues! - Tu n’as rien vu! C’était un poulpe,
grand comme un petit d’homme. - Diego, où est Diego? - Il y aura tellement de morts qu’il ne
restera plus de vivants pour les enterrer! - Aïe! Si je pouvais partir! - Partir! Partir!
VICTORIA - Diego, où est Diego?
Pendant toute cette scène, le ciel s’est
rempli de signes et le bourdonnement
d’alerte s’est développé, accentuant la
terreur générale. Un homme, le visage
illuminé, sort d’une maison en criant:
«Dans quarante jours, la fin du
monde!» et de nouveau, la panique
déroule ses courbes, les gens répétant:
«Dans quarante jours, la fin du
monde.» Des gardes viennent arrêter
l’illuminé, mais de l’autre côté, sort
une sorcière qui distribue des remèdes.
LA SORCIÈRE
Mélisse, menthe, sauge, romarin, thym,
safran, écorce de citron, pâtes d’amande...
Attention, attention, ces remèdes sont infaillibles!
Mais une sorte de vent froid se lève,
pendant que le soleil commence à se
coucher et fait lever les têtes.
LA SORCIÈRE
Le vent! Voici le vent! Le fléau a horreur
du vent. Tout ira mieux, vous le verrez!
Dans le même temps, le vent tombe,
le bourdonnement remonte à l’aigu, les
deux coups mats résonnent, assourdissants
et un peu plus rapprochés. Deux
hommes s’abattent au milieu de la
foule. Tous fléchissent les genoux et
commencent à s’écarter des corps à
reculons. Seule demeure la sorcière
avec, à ses pieds, les deux hommes qui
portent des marques aux aines et à la
gorge. Les malades se tordent, font
deux ou trois gestes et meurent pendant
que la nuit descend lentement sur la
foule qui se déplace toujours vers l’extérieur,
laissant les cadavres au centre.
Obscurité.
Lumière à l’église. Projecteur au
palais du roi. Lumière dans la maison
du juge. La scène est alternée.
AU PALAIS
LE PREMIER ALCADE
Votre honneur, l’épidémie se déclenche
avec une rapidité qui déborde tous les secours.
Les quartiers sont plus contaminés qu’on ne
croit, ce qui m’incline à penser qu’il faut dissimuler
la situation et ne dire la vérité au
peuple à aucun prix. Du reste, et pour le
moment, la maladie s’attaque surtout aux
quartiers extérieurs qui sont pauvres et surpeuplés.
Dans notre malheur, ceci du moins
est satisfaisant.
Murmures d’approbation.
A L’ÉGLISE
LE CURÉ
Approchez et que chacun confesse en public
ce qu’il a fait de pire. Ouvrez vos cœurs,
maudits! Dites-vous les uns aux autres le
mal que vous avez fait et celui que vous
avez médité, ou sinon le poison du péché
vous étouffera et vous mènera en enfer aussi
sûrement que la pieuvre de la peste... Je
m’accuse pour ma part, d’avoir souvent manqué
de charité.
Trois confessions mimées suivront
pendant le dialogue qui suit.
AU PALAIS
LE GOUVERNEUR
Tout s’arrangera. L’ennuyeux, c’est que je
devais aller à la chasse. Ces choses-là arrivent
toujours quand on a quelque affaire importante.
Comment faire?
LE PREMIER ALCADE
Ne manquez point la chasse, ne serait-ce
que pour l’exemple. La ville doit savoir
quel front serein vous savez montrer dans
l’adversité.
A L’ÉGLISE
TOUS
Pardonnez-nous, mon Dieu, ce que nous
avons fait et ce que nous n’avons point fait!
DANS LA MAISON DU JUGE
Le juge lit des psaumes entouré de
sa famille.
LE JUGE
«Le seigneur est mon refuge et ma citadelle.
Car c’est lui qui me préserve du piège de
l’oiseleur.
Et de la peste meurtrière!»
LA FEMME
Casado, ne pouvons-nous sortir?
LE JUGE
Tu es beaucoup trop sortie dans ta vie,
femme. Cela n’a pas fait notre bonheur.
LA FEMME
Victoria n’est pas rentrée et je crains le
mal pour elle.
LE JUGE
Tu n’as pas toujours craint le mal pour
toi. Et tu y as perdu l’honneur. Reste, c’est
ici la maison tranquille au milieu du fléau.
J’ai tout prévu et, barricadés pour le temps
de la peste, nous attendrons la fin. Dieu
aidant, nous ne souffrirons de rien.
LA FEMME
Tu as raison, Casado. Mais nous ne sommes
pas les seuls. D’autres souffrent. Victoria
est peut-être en danger.
LE JUGE
Laisse les autres et pense à la maison.
Pense à ton fils, par exemple. Fais venir
toutes les provisions que tu pourras. Paye
le prix qu’il faut. Mais engrange, femme,
engrange! Le temps est venu d’engranger!
(Il lit:) «Le seigneur est mon refuge et
ma citadelle...»
A L’ÉGLISE
On reprend la suite.
LE CHŒUR
«Tu n’auras à craindre
Ni les terreurs de la nuit
Ni les flèches qui volent dans le jour
Ni la peste qui chemine dans l’ombre
Ni l’épidémie qui rampe en plein midi.»
UNE VOIX
Oh! le grand et terrible Dieu!
Lumière sur la place. Déambulations
du peuple sur le rythme d’une
copla.
LE CHŒUR
Tu as signé dans le sable
Tu as écrit sur la mer
Il ne reste que la peine.
Entre Victoria. Projecteur sur la
place.
VICTORIA
Diego, où est Diego?
UNE FEMME
Il est auprès des malades. Il soigne ceux
qui l’appellent.
Elle court à une extrémité de la
scène et se heurte à Diego qui porte le
masque des médecins de la peste. Elle
recule, poussant un cri.
DIEGO, doucement.
Je te fais donc si peur, Victoria?
VICTORIA, dans un cri.
Oh! Diego, c’est enfin toi! Enlève ce
masque et serre-moi contre toi. Contre toi,
contre toi et je serai sauvée de ce mal!
Il ne bouge pas.
VICTORIA
Qu’y a-t-il de changé entre nous, Diego?
Voici des heures que je te cherche, courant
à travers la ville, épouvantée à l’idée que
le mal pourrait te toucher aussi, et te voici
avec ce masque de tourment et de maladie.
Quitte-le, quitte-le, je t’en prie et prends-moi
contre toi! (Il enlève son masque.) Quand
je vois tes mains, ma bouche se dessèche.
Embrasse-moi!
Il ne bouge pas.
VICTORIA, plus bas.
Embrasse-moi, je meurs de soif. As-tu
oublié que hier seulement nous nous sommes
engagés l’un à l’autre. Toute la nuit, j’ai
attendu ce jour où tu devais m’embrasser de
toutes tes forces. Vite, vite!...
DIEGO
J’ai pitié, Victoria!
VICTORIA
Moi aussi, mais j’ai pitié de nous. Et c’est
pourquoi je t’ai cherché, criant dans les rues,
courant vers toi, mes bras tendus pour les
nouer aux tiens!
Elle avance vers lui.
DIEGO
Ne me touche pas, écarte-toi!
VICTORIA
Pourquoi?
DIEGO
Je ne me reconnais plus. Un homme ne
m’a jamais fait peur, mais ceci me dépasse,
l’honneur ne me sert de rien et je sens que
je m’abandonne. (Elle avance vers lui.) Ne
me touche pas. Peut-être déjà le mal est-il
en moi et je vais te le donner. Attends un
peu. Laisse-moi respirer, car je suis étranglé
de stupeur. Je ne sais même plus comment
prendre ces hommes et les retourner dans
leur lit. Mes mains tremblent d’horreur et la
pitié bouche mes yeux. (Des cris et des gémissements.)
Ils m’appellent pourtant, tu entends.
Il faut que j’y aille. Mais veille sur
toi, veille sur nous. Cela va finir, c’est sûr!
VICTORIA
Ne me quitte pas.
DIEGO
Cela va finir. Je suis trop jeune et je
t’aime trop. La mort me fait horreur.
VICTORIA, s’élançant vers lui.
Je suis vivante, moi!
DIEGO (il recule).
Quelle honte, Victoria, quelle honte.
VICTORIA
La honte, pourquoi la honte?
DIEGO
Il me semble que j’ai peur.
On entend des gémissements. Il court
dans leur direction.
Déambulations du peuple sur le
rythme d’une copla.
LE CHŒUR
Qui a raison et qui a tort?
Songe
Que tout ici-bas est mensonge
Il n’est rien de vrai que la mort.
Projecteur sur l’église et sur le palais
du gouverneur.
Psaumes et prières à l’église. Du
palais le premier alcade s’adresse au
peuple.
LE PREMIER ALCADE
Ordre du gouverneur. A partir de ce jour,
en signe de pénitence à l’endroit du malheur
commun et pour éviter les risques de contagion,
tout rassemblement public est interdit
et tout divertissement prohibé. Aussi bien...
UNE FEMME se met à hurler au milieu du peuple.
Là! Là! On cache un mort. Il ne faut pas
le laisser. Il va tout pourrir! Honte des
hommes! Il faut le porter en terre!
Désordre. Deux hommes s’en vont
entraînant la femme.
L’ALCADE
Aussi bien le gouverneur est en mesure de
rassurer les citadins sur l’évolution du fléau
inattendu qui s’est abattu sur la ville. De
l’avis de tous les médecins, il suffira que le
vent de mer se lève pour que la peste recule.
Dieu aidant...
Mais les deux énormes coups mats
l’interrompent suivis de deux autres
coups cependant que la cloche des morts
sonne à toute volée et que les prières
déferlent dans l’église. Puis seul règne
un silence terrifié au milieu duquel
entrent deux personnages étrangers, un
homme et une femme, que tous suivent
des yeux. L’homme est corpulent. Tête
nue. Il porte une sorte d’uniforme avec
une décoration. La femme porte aussi
un uniforme, mais avec un col et des
manchettes blancs. Elle a un bloc-notes
en main. Ils s’avancent jusque sous le
palais du gouverneur et saluent.
LE GOUVERNEUR
Que me voulez-vous, étrangers?
L’HOMME, sur le ton de la courtoisie.
Votre place.
TOUS
Quoi? Que dit-il?
LE GOUVERNEUR
Vous avez mal choisi votre moment, et
cette insolence peut vous coûter cher. Mais
sans doute aurons-nous mal compris. Qui
êtes-vous?
L’HOMME
Je vous le donne en mille!
LE PREMIER ALCADE
Je ne sais pas qui vous êtes, étranger, mais
je sais où vous allez finir!
L’HOMME, très calme.
Vous m’impressionnez. Qu’en pensez-vous,
chère amie. Faut-il donc leur dire qui je suis?
LA SECRÉTAIRE
D’habitude, nous y mettons plus de manières.
L’HOMME
Ces messieurs sont pourtant bien pressants.
LA SECRÉTAIRE
Sans doute ont-ils leurs raisons. Après
tout, nous sommes en visite et nous devons
nous plier aux usages de ces lieux.
L’HOMME
Je vous comprends. Mais cela ne mettra-t-il
pas un peu de désordre dans ces bons
esprits?
LA SECRÉTAIRE
Un désordre vaut mieux qu’une impolitesse.
L’HOMME
Vous êtes convaincante. Mais il me reste
quelques scrupules...
LA SECRÉTAIRE
De deux choses l’une...
L’HOMME
Je vous écoute...
LA SECRÉTAIRE
Ou vous le dites, ou vous ne le dites pas.
Si vous le dites, on le saura. Si vous ne le
dites pas, on l’apprendra.
L’HOMME
Cela m’éclaire tout à fait.
LE GOUVERNEUR
Cela suffit, en tout cas! Avant de prendre
les mesures qui conviennent, je vous somme
une dernière fois de dire qui vous êtes et ce
que vous voulez.
L’HOMME, toujours naturel.
Je suis la peste. Et vous?
LE GOUVERNEUR
La peste?
L’HOMME
Oui, et j’ai besoin de votre place. Je suis
désolé, croyez-le bien, mais je vais avoir
beaucoup à faire. Si je vous donnais deux
heures, par exemple? Cela vous suffirait-il
pour me passer les pouvoirs?
LE GOUVERNEUR
Cette fois-ci vous êtes allé trop loin et
vous serez puni de cette imposture. Gardes!
L’HOMME
Attendez! Je ne veux forcer personne. J’ai
pour principe d’être correct. Je comprends
que ma conduite paraisse surprenante, et,
en somme, vous ne me connaissez pas. Mais
je désire vraiment que vous me cédiez la
place sans m’obliger à faire mes preuves. Ne
pouvez-vous me croire sur parole?
LE GOUVERNEUR
Je n’ai pas de temps à perdre et cette
plaisanterie a déjà trop duré. Arrêtez cet
homme!
L’HOMME
Il faut donc se résigner. Mais tout cela est
bien ennuyeux. Chère amie, voudriez-vous
procéder à une radiation?
Il tend le bras vers un des gardes. La
secrétaire raye ostensiblement quelque
chose sur son bloc-notes. Le coup mat
retentit. Le garde tombe. La secrétaire
l’examine.
LA SECRÉTAIRE
Tout est en ordre, Votre Honneur. Les
trois marques sont là. (Aux autres, aimablement.)
Une marque, et vous êtes suspect.
Deux, vous voilà contaminé. Trois, la radiation
est prononcée. Rien n’est plus simple.
L’HOMME
Ah! J’oubliais de vous présenter ma secrétaire.
Vous la connaissez du reste. Mais on
rencontre tant de gens...
LA SECRÉTAIRE
Ils sont excusables! Et puis, on finit toujours
par me reconnaître.
L’HOMME
Une heureuse nature, vous voyez! Gaie,
contente, propre de sa personne...
LA SECRÉTAIRE
Je n’y ai pas de mérite. Le travail est plus
facile au milieu des fleurs fraîches et des
sourires.
L’HOMME
Ce principe est excellent. Mais revenons
à nos moutons! (Au gouverneur.) Vous ai-je
donné une preuve suffisante de mon sérieux?
Vous ne dites rien? Bon, je vous ai effrayé,
naturellement. Mais c’est tout à fait contre
mon gré, croyez-le bien. J’aurais préféré un
arrangement à l’amiable, une convention
basée sur la confiance réciproque, garantie
par votre parole et la mienne, un accord
conclu dans l’honneur en quelque sorte.
Après tout, il n’est pas trop tard pour bien
faire. Le délai de deux heures vous paraît-il
suffisant?
Le gouverneur secoue la tête en
signe de dénégation.
L’HOMME, en se tournant vers la secrétaire.
Comme c’est désagréable!
LA SECRÉTAIRE, secouant la tête.
Un obstiné! Quel contretemps!
L’HOMME, au gouverneur.
Je tiens pourtant à obtenir votre consentement.
Je ne veux rien faire sans votre
accord, ce serait contraire à mes principes.
Ma collaboratrice va donc procéder à autant
de radiations qu’il sera nécessaire pour obtenir
de vous une libre approbation à la petite
réforme que je propose. Êtes-vous prête,
chère amie?
LA SECRÉTAIRE
Le temps de tailler mon crayon qui s’est
épointé et tout sera pour le mieux dans le
meilleur des mondes.
L’HOMME (il soupire.)
Sans votre optimisme, ce métier me serait
bien pénible!
LA SECRÉTAIRE, taillant son crayon.
La parfaite secrétaire est sûre que tout
peut toujours s’arranger, qu’il n’y a pas
d’erreur de comptabilité qui ne finisse par
se réparer, ni de rendez-vous manqué qui
ne puisse se retrouver. Point de malheur qui
n’ait son bon côté. La guerre elle-même a ses
vertus et il n’est pas jusqu’aux cimetières qui
ne puissent être de bonnes affaires lorsque
les concessions à perpétuité sont dénoncées
tous les dix ans.
L’HOMME
Vous parlez d’or... Votre crayon a-t-il sa
pointe?
LA SECRÉTAIRE
Il l’a et nous pouvons commencer.
L’HOMME
Allons!
L’homme désigne Nada qui s’est
avancé mais Nada éclate d’un rire
d’ivrogne.
LA SECRÉTAIRE
Puis-je vous signaler que celui-ci a le
genre qui ne croit à rien et que ce genre-là
nous est bien utile?
L’HOMME
Très juste. Prenons donc un des alcades.
Panique chez les alcades.
LE GOUVERNEUR
Arrêtez!
LA SECRÉTAIRE
Bon signe, Votre Honneur!
L’HOMME, empressé.
Puis-je quelque chose pour vous, gouverneur.
LE GOUVERNEUR
Si je vous cède la place, moi, les miens et
les alcades aurons-nous la vie sauve?
L’HOMME
Mais naturellement, voyons, c’est l’usage!
Le gouverneur confère avec les
alcades, puis se tourne vers le peuple.
LE GOUVERNEUR
Peuple de Cadix, vous comprenez, j’en
suis sûr, que tout est changé maintenant?
Dans votre intérêt même, il convient peut-être
que je laisse cette ville à la puissance
nouvelle qui vient de s’y manifester. L’accord
que je conclus avec elle évitera sans
doute le pire et vous aurez ainsi la certitude
de conserver hors de vos murs un gouvernement
qui pourra un jour vous être utile?
Ai-je besoin de vous dire que je n’obéis pas,
parlant ainsi, au souci de ma sécurité, mais...
L’HOMME
Pardonnez-moi de vous interrompre. Mais
je serais heureux de vous voir préciser publiquement
que vous consentez de plein gré à
ces utiles dispositions et qu’il s’agit naturellement
d’un accord libre.
Le gouverneur regarde de leur côté.
La secrétaire porte le crayon à sa
bouche.
LE GOUVERNEUR
Bien entendu, c’est dans la liberté que je
conclus ce nouvel accord.
Il balbutie, recule et s’enfuit.
L’exode commence.
L’HOMME, au premier alcade.
S’il vous plaît, ne partez pas si vite! J’ai
besoin d’un homme qui ait la confiance du
peuple et par l’intermédiaire duquel je puisse
faire connaître mes volontés. (Le premier
alcade hésite.) Vous acceptez naturellement...
(A la secrétaire.) Chère amie...
LE PREMIER ALCADE
Mais naturellement, c’est un grand honneur.
L’HOMME
Parfait. Dans ces conditions, chère amie,
vous allez communiquer à l’alcade ceux de
nos arrêtés qu’il faut faire connaître à ces
bonnes gens afin qu’ils commencent de vivre
dans la réglementation.
LA SECRÉTAIRE
Ordonnance conçue et publiée par le premier
alcade et ses conseillers...
LE PREMIER ALCADE
Mais je n’ai rien conçu encore...
LA SECRÉTAIRE
C’est une peine qu’on vous épargne. Et
il me semble que vous devriez être flatté
que nos services se donnent la peine de rédiger
ce que vous allez ainsi avoir l’honneur
de signer.
LE PREMIER ALCADE
Sans doute, mais...
LA SECRÉTAIRE
Ordonnance donc faisant office d’acte promulgué
en pleine obéissance des volontés de
notre bien-aimé souverain, pour la réglementation
et assistance charitable des citoyens
atteints d’infection et pour la désignation
de toutes les règles et de toutes les personnes
telles que surveillants, gardiens, exécuteurs
et fossoyeurs dont le serment sera d’appliquer
strictement les ordres qui leur seront
donnés.
LE PREMIER ALCADE
Qu’est ce langage, je vous prie?
LA SECRÉTAIRE
C’est pour les habituer à un peu d’obscurité.
Moins ils comprendront, mieux ils marcheront.
Ceci dit, voici les ordonnances que
vous allez faire crier par la ville l’une après
l’autre, afin que la digestion en soit facilitée,
même aux esprits les plus lents. Voici nos
messagers. Leurs visages aimables aideront à
fixer le souvenir de leurs paroles.
Les messagers se présentent.
LE PEUPLE
Le gouverneur s’en va, le gouverneur
s’en va!
NADA
Selon son droit, peuple, selon son droit.
L’État, c’est lui, et il faut protéger l’État.
LE PEUPLE
L’État, c’était lui, et maintenant, il n’est
plus rien. Puisqu’il s’en va, c’est la Peste qui
est l’État.
NADA
Qu’est-ce que ça peut vous faire? Peste ou
gouverneur, c’est toujours l’État.
Le peuple déambule et semble chercher
des sorties. Un messager se
détache.
LE PREMIER MESSAGER
Toutes les maisons infectées devront être
marquées au milieu de la porte d’une étoile
noire d’un pied de rayon, ornée de cette
inscription. «Nous sommes tous frères.»
L’étoile devra rester jusqu’à la réouverture
de la maison, sous peine des rigueurs de
la loi.
Il se retire.
UNE VOIX
Quelle loi?
UNE AUTRE VOIX
La nouvelle, bien sûr.
LE CHŒUR
Nos maîtres disaient qu’ils nous protégeraient,
et voici pourtant que nous sommes
seuls. Des brumes affreuses commencent
à s’épaissir aux quatre coins de la ville,
dissipent peu à peu l’odeur des fruits et
des roses, ternissent la gloire de la saison,
étouffent la jubilation de l’été. Ah,
Cadix, cité marine! Hier encore, et par-dessus
le détroit, le vent du désert, plus
épais d’avoir passé sur les jardins africains,
venait alanguir nos filles. Mais le vent est
tombé, lui seul pouvait purifier la ville. Nos
maîtres disaient que rien ne se passerait
jamais et voici que l’autre avait raison, qu’il
se passe quelque chose, que nous y sommes
enfin et qu’il nous faut fuir, fuir sans tarder
avant que les portes se referment sur notre
malheur.
LE DEUXIÈME MESSAGER
Toutes les denrées de première nécessité
seront désormais à la disposition de la communauté,
c’est-à-dire qu’elles seront distribuées
en parts égales et infimes à tous ceux
qui pourront prouver leur loyale appartenance
à la nouvelle société.
La première porte se ferme.
LE TROISIÈME MESSAGER
Tous les feux devront être éteints à neuf
heures du soir et aucun particulier ne pourra
demeurer dans un lieu public ou circuler dans
les rues de la ville sans un laissez-passer en
due forme qui ne sera délivré que dans des
cas extrêmement rares et toujours de façon
arbitraire. Tout contrevenant à ces dispositions
sera puni des rigueurs de la loi.
DES VOIX, crescendo. - On va fermer les portes. - Les portes sont fermées. - Non, toutes ne sont pas fermées.
LE CHŒUR
Ah! Courons vers celles qui s’ouvrent encore.
Nous sommes les fils de la mer. C’est
là-bas, c’est là-bas qu’il nous faut arriver,
au pays sans murailles et sans portes, aux
plages vierges où le sable a la fraîcheur des
lèvres, et où le regard porte si loin qu’il se
fatigue. Courons à la rencontre du vent. A
la mer! La mer enfin, la mer libre, l’eau qui
lave, le vent qui affranchit!
DES VOIX
A la mer! A la mer!
L’exode se précipite.
LE QUATRIÈME MESSAGER
Il est sévèrement interdit de porter assistance
à toute personne frappée par la maladie,
si ce n’est en la dénonçant aux autorités
qui s’en chargeront. La dénonciation entre
membres d’une même famille est particulièrement
recommandée et sera récompensée par
l’attribution d’une double ration alimentaire,
dite ration civique.
La deuxième porte se ferme.
LE CHŒUR
A la mer! A la mer! La mer nous sauvera.
Que lui font les maladies et les guerres! Elle
a vu et recouvert bien des gouvernements!
Elle n’offre que des matins rouges et des
soirs verts et, du soir au matin, le froissement
interminable de ses eaux tout le long de
nuits débordantes d’étoiles!
O solitude, désert, baptême du sel! Être
seul devant la mer, dans le vent, face au
soleil, enfin libéré de ces villes scellées comme
des tombeaux et de ces faces humaines que
la peur a verrouillées. Vite! Vite! Qui me
délivrera de l’homme et de ses terreurs?
J’étais heureux sur le sommet de l’année,
abandonné parmi les fruits, la nature égale,
l’été bienveillant. J’aimais le monde, il y
avait l’Espagne et moi. Mais je n’entends
plus le bruit des vagues. Voici les clameurs,
la panique, l’insulte et la lâcheté, voici mes
frères épaissis par la sueur et l’angoisse, et
désormais trop lourds à porter. Qui me
rendra les mers d’oubli, l’eau calme du large,
ses routes liquides et ses sillages recouverts.
A la mer! A la mer, avant que les portes se
ferment!
UNE VOIX
Vite! Ne touche pas celui-ci qui était près
du mort!
UNE VOIX
Il est marqué!
UNE VOIX
A l’écart! A l’écart!
Ils le frappent. La troisième porte
se ferme.
UNE VOIX
Oh! Le grand et terrible Dieu!
UNE VOIX
Vite! Prends ce qu’il faut, le matelas et
la cage des oiseaux! N’oublie pas le collier
du chien! Le pot de menthe fraîche aussi.
Nous en mâcherons jusqu’à la mer!
UNE VOIX
Au voleur! Au voleur! Il a pris la nappe
brodée de mon mariage!
On poursuit. On atteint. On frappe.
La quatrième porte se ferme.
UNE VOIX
Cache cela, veux-tu, cache nos provisions!
UNE VOIX
Je n’ai rien pour la route, donne-moi un
pain, frère? Je te donnerai ma guitare incrustée
de nacre.
UNE VOIX
Ce pain-ci est pour mes enfants, non
pour ceux qui se disent mes frères. Il y a
des degrés dans la parenté.
UNE VOIX
Un pain, tout mon argent pour un seul
pain!
La cinquième porte se ferme.
LE CHŒUR
Vite! Une seule porte reste ouverte! Le
fléau va plus vite que nous. Il hait la mer
et ne veut pas que nous la retrouvions. Les
nuits sont calmes, les étoiles filent au-dessus
du mât. Que ferait ici la peste? Elle veut
nous garder sous elle, elle nous aime à sa
manière. Elle veut que nous soyons heureux
comme elle l’entend, non comme nous le
voulons. Ce sont les plaisirs forcés, la vie
froide, le bonheur à perpétuité. Tout se
fixe, nous ne sentons plus sur nos lèvres
l’ancienne fraîcheur du vent.
UNE VOIX
Prêtre, ne me quitte pas, je suis ton pauvre.
Le prêtre fuit.
LE PAUVRE
Il fuit! il fuit! Garde-moi près de toi!
C’est ton rôle de t’occuper de moi! Si je te
perds, alors j’ai tout perdu!
Le prêtre s’échappe. Le pauvre
tombe en criant.
LE PAUVRE
Chrétiens d’Espagne, vous êtes abandonnés!
LE CINQUIÈME MESSAGER, (il détache ses paroles).
Enfin, et ceci sera le résumé.
La Peste et sa secrétaire, devant le
premier alcade, sourient et approuvent
en se congratulant.
LE CINQUIÈME MESSAGER
Afin d’éviter toute contagion par la communication
de l’air, les paroles mêmes pouvant
être le véhicule de l’infection, il est
ordonné à chacun des habitants de garder
constamment dans la bouche un tampon
imbibé de vinaigre qui les préservera du mal
en même temps qu’il les entraînera à la
discrétion et au silence.
A partir de ce moment chacun met
un mouchoir dans sa bouche et le
nombre des voix diminue en même
temps que l’ampleur de l’orchestre. Le
chœur commencé à plusieurs voix
finira en une seule voix jusqu’à la
pantomime finale qui se déroule dans
un silence complet, les bouches des personnages
gonflées et fermées.
La dernière porte claque à toute
volée.
LE CHŒUR
Malheur! Malheur! Nous sommes seuls,
la Peste et nous! La dernière porte s’est
refermée! Nous n’entendons plus rien. La
mer est désormais trop loin. A présent, nous
sommes dans la douleur et nous avons à
tourner en rond dans cette ville étroite, sans
arbres et sans eaux, cadenassée de hautes
portes lisses, couronnée de foules hurlantes,
Cadix enfin comme une arène noire et rouge
où vont s’accomplir les meurtres rituels.
Frères, cette détresse est plus grande que
notre faute, nous n’avons pas mérité cette
prison! Notre cœur n’était pas innocent, mais
nous aimions le monde et ses étés: ceci aurait
dû nous sauver! Les vents sont en panne et
le ciel est vide! Nous allons nous taire pour
longtemps. Mais une dernière fois, avant
que nos bouches se ferment sous le bâillon
de la terreur, nous crierons dans le désert.
Gémissements et silence.
De l’orchestre, il ne reste plus que
les cloches. Le bourdonnement de la
comète reprend doucement. Dans le palais
du gouverneur réapparaissent la
Peste et sa secrétaire. La secrétaire
avance, rayant un nom à chaque pas,
tandis que la batterie scande chacun de
ses gestes. Nada ricane et la première
charrette de morts passe en grinçant.
La Peste se dresse au sommet du
décor et fait un signe. Tout s’arrête,
mouvements et bruits.
La Peste parle.
LA PESTE
Moi, je règne, c’est un fait, c’est donc un
droit. Mais c’est un droit qu’on ne discute
pas: vous devez vous adapter.
Du reste, ne vous y trompez pas, si je
règne c’est à ma manière et il serait plus
juste de dire que je fonctionne. Vous autres,
Espagnols, êtes un peu romanesques et vous
me verriez volontiers sous l’aspect d’un roi
noir ou d’un somptueux insecte. Il vous faut
du pathétique, c’est connu! Eh bien! non.
Je n’ai pas de sceptre, moi, et j’ai pris l’air
d’un sous-officier. C’est la façon que j’ai de
vous vexer, car il est bon que vous soyez
vexés: vous avez tout à apprendre. Votre
roi a les ongles noirs et l’uniforme strict. Il
ne trône pas, il siège. Son palais est une
caserne, son pavillon de chasse, un tribunal.
L’état de siège est proclamé.
C’est pourquoi, notez cela, lorsque j’arrive,
le pathétique s’en va. Il est interdit, le
pathétique, avec quelques autres balançoires
comme la ridicule angoisse du bonheur, le
visage stupide des amoureux, la contemplation
égoïste des paysages et la coupable ironie.
A la place de tout cela, j’apporte l’organisation.
Ça vous gênera un peu au début,
mais vous finirez par comprendre qu’une
bonne organisation vaut mieux qu’un mauvais
pathétique. Et pour illustrer cette belle
pensée, je commence par séparer les hommes
des femmes: ceci aura force de loi.
Ainsi font les gardes.
Vos singeries ont fait leur temps. Il s’agit
maintenant d’être sérieux!
Je suppose que vous m’avez déjà compris.
A partir d’aujourd’hui, vous allez apprendre
à mourir dans l’ordre. Jusqu’ici vous mouriez
à l’espagnole, un peu au hasard, au jugé
pour ainsi dire. Vous mourriez parce qu’il
avait fait froid après qu’il eut fait chaud,
parce que vos mulets bronchaient, parce que
la ligne des Pyrénées était bleue, parce qu’au
printemps le fleuve Guadalquivir est attirant
pour le solitaire, ou parce qu’il y a des imbéciles
mal embouchés qui tuent pour le profit
ou pour l’honneur, quand il est tellement
plus distingué de tuer pour les plaisirs de la
logique. Oui, vous mourriez mal. Un mort
par-ci, un mort par-là, celui-ci dans son lit,
celui-là dans l’arène: c’était du libertinage.
Mais heureusement, ce désordre va être
administré. Une seule mort pour tous et
selon le bel ordre d’une liste. Vous aurez vos
fiches, vous ne mourrez plus par caprice. Le
destin, désormais s’est assagi, il a pris ses
bureaux. Vous serez dans la statistique et
vous allez enfin servir à quelque chose. Parce
que j’oubliais de vous le dire, vous mourrez,
c’est entendu, mais vous serez incinérés ensuite,
ou même avant: c’est plus propre et
ça fait partie du plan. Espagne d’abord!
Se mettre en rangs pour bien mourir, voilà
donc le principal! A ce prix vous aurez ma
faveur. Mais attention aux idées déraisonnables,
aux fureurs de l’âme, comme vous
dites, aux petites fièvres qui font les grandes
révoltes. J’ai supprimé ces complaisances et
j’ai mis la logique à leur place. J’ai horreur
de la différence et de la déraison. A partir
d’aujourd’hui, vous serez donc raisonnables,
c’est-à-dire que vous aurez votre insigne.
Marqués aux aines, vous porterez publiquement
sous l’aisselle l’étoile du bubon qui vous
désignera pour être frappés. Les autres, ceux
qui, persuadés que ça ne les concerne pas,
font la queue aux arènes du dimanche,
s’écarteront de vous qui serez suspects. Mais
n’ayez aucune amertume: ça les concerne.
Ils sont sur la liste et je n’oublie personne.
Tous suspects, c’est le bon commencement.
Du reste, tout cela n’empêche pas la sentimentalité.
J’aime les oiseaux, les premières
violettes, la bouche fraîche des jeunes filles.
De loin en loin, c’est rafraîchissant et il est
bien vrai que je suis idéaliste. Mon cœur...
Mais je sens que je m’attendris et je ne veux
pas aller plus loin. Résumons-nous seulement.
Je vous apporte le silence, l’ordre et
l’absolue justice. Je ne vous demande pas
de m’en remercier, ce que je fais pour vous
étant bien naturel. Mais j’exige votre collaboration
active. Mon ministère est commencé.
RIDEAU