
Ouvrage
Discours diogéniques de Dion Chrysostome
Dion Chrysostome met en scène Diogène pour interroger royauté, liberté et richesse. Ces discours impériaux utilisent le Cynique comme personnage exemplaire et provocateur; ils témoignent d’une réception tardive, non d’une transcription de ses paroles.
- Rédaction
- fin du Ier ou début du IIe siècle apr. J.-C.
Sources et précision
La plage décrit la composition ou la constitution du texte, distincte de la date des éditions présentes.
Confiance C · plage probable
- Époque
- Antiquité
- Langues
- Grec ancien · Anglais · Français
- Volume
- 5 passages · 26 042 mots
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Ce que vous allez apprendre
Analyser le renversement cynique des valeurs, comprendre l’usage politique de Diogène par Dion et distinguer réception impériale et témoignage contemporain.
Résumé court
Dion Chrysostome met en scène Diogène pour interroger royauté, liberté et richesse. Ces discours impériaux utilisent le Cynique comme personnage exemplaire et provocateur; ils témoignent d’une réception tardive, non d’une transcription de ses paroles.
Résumé long
Les rencontres imaginées entre Diogène et des puissants opposent l’autonomie du philosophe aux dépendances du souverain. Besoins réduits, franchise et maîtrise de soi servent à renverser les signes ordinaires de la puissance et de la pauvreté.
Le cadre oratoire compte autant que la doctrine. Dion adapte la figure cynique aux questions politiques de son époque et construit des scènes persuasives. Il faut donc étudier ce que ces textes disent du cynisme tout en maintenant la distance avec le Diogène historique.
Dans cet ouvrage
La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.
Ouvrage › Référence du témoin
Concepts abordés
Contexte historique
Le monde autour du texte
Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.
Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.



À quoi ressemblait le monde
Monde grec classique, Ve siècle av. J.-C.




- État technologique
- Le bronze, le fer, la céramique, les grues simples et la charpente navale soutiennent les villes. La force vient encore surtout des humains, des animaux, du vent et de l’eau.
- Sciences et savoirs
- Géométrie, astronomie, enquête sur la nature et argumentation rationnelle progressent, sans instruments de mesure modernes ni expérimentation standardisée.
- Médecine et soins
- Des praticiens observent symptômes, régime et saisons; sanctuaires et rites de guérison restent également fréquentés.
- Transports
- La marche et les animaux dominent à terre. Les voiliers et les trières relient les îles, les ports et les colonies.
- Agriculture et alimentation
- Petites exploitations, céréales, vigne, olivier, chèvres et moutons structurent l’alimentation; les récoltes restent vulnérables au climat et à la guerre.
- Communication
- La parole publique, les messagers et les lettres manuscrites portent les nouvelles. Théâtre, place civique et banquet sont des médias sociaux majeurs.
- Mode vestimentaire
- Femmes et hommes drapent laine ou lin en chitons, péplos et manteaux. Les vêtements sont attachés, ceinturés et adaptés au statut plutôt que taillés comme aujourd’hui.
Éditions, traductions et provenance
Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.
- Grec ancienoriginal
- Anglaistranslation
- Français Traduction générée par IA, non officielleCodex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-11
Manifestes sources : diogenes.dio_orations
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LacusCurtius • Dion Chrysostome ; Discours 4 courriel : Bill Thayer Aide Haut Accueil précédent : Discours 3
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Dion Chrysostome
Discours
Quatrième discours sur la royauté
Dans le quatrième Discours, Alexandre le Grand est représenté conversant avec Diogène, qui lui dit que le véritable roi est fils de Zeus, comme l'affirme Homère. Il poursuit ensuite en exposant la doctrine cynique selon laquelle cette filiation se manifeste par les qualités de l'esprit et du caractère, non par la puissance militaire ni par l'étendue de la domination. Il conclut en dépeignant avec force l'esprit d'avidité, l'esprit de l'amour du plaisir et l'esprit d'ambition, qui gouvernent la vie des hommes ordinaires. L'allusion finale à l'heureuse fortune de ceux qui reçurent à leur naissance un bon daimôn, ou génie, a conduit à la conjecture raisonnable que ce discours fut prononcé devant Trajan le jour de son anniversaire, le 18 septembre 103 apr. J.-C.
Quatrième discours sur la royauté
On raconte qu'un jour Alexandre, alors qu'il n'était pas trop occupé, rencontra Diogène,1 qui, lui, avait du temps en abondance. Le premier était roi de Macédoine et de bien d'autres pays encore, tandis que l'autre était un exilé de Sinope ;2 et nombreux sont ceux qui, racontant cette rencontre oralement ou par écrit, n'accordent pas moins d'admiration et de mérite à Alexandre qu'à Diogène, parce que, bien qu'il régnât sur tant de peuples et possédât une puissance supérieure à celle de tout autre homme de son temps, il ne dédaigna pas de converser avec un pauvre doué d'intelligence et d'endurance.
2 Tous les hommes sans exception éprouvent en effet un plaisir naturel à voir la sagesse honorée par la puissance et la force suprêmes ; aussi ne se bornent-ils pas à rapporter les faits dans de tels cas, mais y ajoutent-ils de leur cru des ornements extravagants. Bien plus, ils dépouillent leurs sages de tout le reste, richesse, honneurs et vigueur physique, afin que la haute estime dont ils jouissent paraisse due à leur seule intelligence.
3 C'est pourquoi j'aimerais raconter aujourd'hui quelle fut, selon toute vraisemblance, la nature de leur entretien, puisqu'il se trouve que rien d'autre ne réclame mon attention.
4 Il faut expliquer qu'Alexandre passait communément pour le plus ambitieux des hommes et le plus grand amoureux de la gloire. Il tenait à laisser le plus grand nom parmi les Grecs et les barbares et aspirait à être honoré non seulement, pourrait-on dire, par l'humanité entière, mais encore, si cela était possible, par les oiseaux du ciel et les bêtes des montagnes.
5 En outre, il méprisait tous les autres hommes et pensait que nul n'était pour lui un rival dangereux en cette matière : ni le roi de Perse, ni le Scythe, ni l'Indien, ni aucun homme ou aucune cité parmi les Grecs.
6 Il voyait en effet que tous avaient l'âme presque entièrement ruinée par le luxe et l'oisiveté, et qu'ils étaient esclaves de l'argent et du plaisir. Mais pour ce qui est de Diogène, lorsqu'Alexandre entendait parler des propos que cet homme tenait, des actes qu'il accomplissait et de la manière dont il supportait son exil, il le méprisait parfois pour sa pauvreté et sa tenue misérable, ce qui était assez naturel puisqu'il était lui-même jeune et avait été élevé dans le luxe royal ; 7 pourtant, il admirait et enviait souvent son courage et son endurance, et surtout sa grande renommée, car tous les Grecs le connaissaient et l'admiraient pour ce qu'il était, et personne ne pouvait l'égaler en distinction.
8 Alexandre avait besoin de sa phalange macédonienne, de sa cavalerie thessalienne, de Thraces, de Péoniens et de beaucoup d'autres hommes pour aller où il voulait et obtenir ce qu'il désirait ; Diogène, lui, allait sans escorte, en parfaite sécurité, de nuit comme de jour, partout où il lui plaisait.
9 Alexandre avait encore besoin d'énormes quantités d'or et d'argent pour exécuter chacun de ses projets ; de plus, s'il voulait maintenir dans la soumission les Macédoniens et les autres Grecs, il devait sans cesse gagner par des paroles et des présents la faveur de leurs dirigeants et du peuple ; 10 Diogène, en revanche, n'amadouait personne par la flatterie, mais disait à chacun la vérité et, quoiqu'il ne possédât pas une seule drachme, réussissait à faire ce qui lui plaisait, n'échouait en rien de ce qu'il entreprenait, était le seul homme à mener la vie qu'il jugeait la meilleure et la plus heureuse, et n'aurait pas accepté le trône d'Alexandre ni la richesse des Mèdes et des Perses en échange de sa propre pauvreté.
11 Alexandre, irrité à la pensée qu'un homme menant une vie si aisée et si libre de soucis allait le surpasser tout en n'étant pas moins célèbre que lui, et songeant peut-être aussi qu'il tirerait quelque profit d'un entretien avec cet homme, désirait depuis longtemps le voir et converser avec lui ; 12 lorsqu'il fut arrivé à Corinthe, qu'il eut reçu les ambassades grecques et réglé aussi les affaires des alliés, il dit à ses compagnons qu'il souhaitait prendre un peu de loisir et partit. Je ne dirai pas qu'il se rendit à la cour3 de Diogène, car celui-ci n'avait de cour, ni grande ni petite, pas plus qu'il n'avait de maison ni de foyer à lui comme les gens aisés ; 13 il faisait des cités sa demeure et avait coutume d'habiter leurs édifices publics et les sanctuaires consacrés aux dieux, prenant pour pierre de foyer le vaste monde, qui est après tout le foyer commun et le nourricier de l'homme.
14 Ce jour-là, Diogène se trouvait tout seul au Cranéion,4 car il n'avait aucun disciple ni autour de lui cette foule dont s'entourent les sophistes, les joueurs de flûte et les maîtres de chœur. Le roi s'approcha donc de lui tandis qu'il était assis et le salua. L'autre leva vers lui un regard terrible, pareil à celui d'un lion, et lui ordonna de s'écarter un peu, car Diogène était précisément en train de se chauffer au soleil.
15 Alexandre fut aussitôt ravi de l'audace et du calme de cet homme, que sa présence ne frappait pas de stupeur. Il est en quelque sorte naturel que les courageux aiment les courageux, tandis que les lâches les regardent avec méfiance et les haïssent comme des ennemis, mais accueillent les êtres vils et les apprécient. Aux premiers, la vérité et la franchise sont donc les choses les plus agréables au monde ; aux seconds, la flatterie et la tromperie. Ceux-ci prêtent volontiers l'oreille à ceux qui cherchent à leur plaire dans leurs rapports avec eux ; ceux-là, à ceux qui ont égard à la vérité.
16 Après un bref silence, Diogène demanda au roi qui il était et dans quel dessein il venait le trouver. « Était-ce, dit-il, pour prendre quelque chose qui m'appartient ? »
« Mais possèdes-tu quelque chose ? répondit l'autre. As-tu un bien que tu pourrais partager avec quelqu'un ? »
« Beaucoup de choses, répondit-il, et de très précieuses, auxquelles je ne suis nullement assuré que tu puisses jamais avoir part. Ce ne sont pourtant ni les glaives, ni les chaudrons, ni les cratères, ni les lits et les tables que Darius5 possède, à ce que rapportent certains auteurs, en Perse. »
17 « Quoi, rétorqua l'autre, ne connais-tu pas le roi Alexandre ? »
« J'entends certes beaucoup de gens prononcer son nom, dit-il, pareils à autant de choucas qui voltigent, mais je ne connais pas l'homme, car je ne connais pas son esprit. »
« Eh bien, répondit Alexandre, tu vas maintenant connaître aussi son esprit, puisque je suis venu précisément pour te permettre de me connaître à fond et pour te voir. »
18 « Il te serait difficile de me voir, reprit l'autre, tout comme il est difficile aux hommes dont les yeux sont faibles de voir la lumière. Mais dis-moi ceci : es-tu l'Alexandre qu'ils appellent bâtard ? »
À ces mots, le roi rougit et manifesta de la colère, mais il se maîtrisa et regretta de s'être abaissé à converser avec un homme qu'il jugeait à la fois grossier et imposteur.
19 Cependant, Diogène, remarquant son embarras, voulut changer son coup, comme font les joueurs de dés. Aussi, lorsque le roi lui demanda : « Qu'est-ce qui t'a donné l'idée de m'appeler bâtard ? », il répondit : « Ce qui me l'a donnée ? Mais j'entends dire que ta propre mère l'affirme à ton sujet. N'est-ce pas Olympias6 qui a dit que Philippe n'est pas ton père, mais un dragon, ou Ammon, ou quelque dieu, demi-dieu ou bête sauvage ? Or, dans ce cas, tu serais certainement bâtard. »
20 Alexandre sourit alors et fut plus satisfait que jamais, jugeant que Diogène, loin d'être grossier, était le plus délicat des hommes et le seul qui sût réellement faire un compliment.
« Eh bien, dit-il, crois-tu cette histoire vraie ou fausse ? »
21 « C'est incertain, répondit Diogène ; car si tu es maître de toi et connais l'art royal de Zeus, rien ne t'empêche d'être fils de Zeus ; 22 voilà en effet ce qu'Homère, à ce qu'ils prétendent, affirme : Zeus est le père non seulement des dieux, mais aussi des hommes, quoique ni des esclaves ni d'aucun homme vil et sans noblesse. Mais si tu es lâche, ami du luxe et d'une nature servile, tu n'as aucun lien de parenté avec les dieux ni avec les hommes de bien.
23 Jadis, me semble-t-il, ceux de Thèbes qu'on appelait les “Hommes Semés”7 portaient sur le corps ce qui paraissait être une marque de lance, signe de leur origine, et celui qui ne la portait pas n'était pas tenu pour l'un des “Hommes Semés”. Ne crois-tu pas que, dans l'âme des descendants de Zeus aussi, se trouve un signe grâce auquel ceux qui savent juger reconnaîtront s'ils sont ou non de sa semence ? »
Cette pensée enchanta naturellement Alexandre.
24 Il posa alors à Diogène la question suivante : « Comment, dit-il, pourrait-on être le meilleur roi ? »
L'autre le regarda sévèrement et répondit : « Mais nul ne peut être un mauvais roi, pas plus qu'il ne peut être un mauvais homme de bien ; car le roi est le meilleur des hommes, puisqu'il est le plus courageux, le plus juste et le plus humain, et qu'aucun labeur ni aucun appétit ne peut le vaincre.
25 Crois-tu qu'un homme soit cocher s'il ne sait pas conduire, pilote s'il ignore l'art de gouverner un navire, ou médecin s'il ne sait pas guérir ? C'est impossible, quand bien même tous les Grecs et les barbares l'acclameraient comme tel et le chargeraient de diadèmes, de sceptres et de tiares, comme autant de colliers que l'on met aux enfants abandonnés de peur qu'on ne puisse les reconnaître. Par conséquent, de même qu'on ne peut piloter qu'à la manière des pilotes, nul ne peut être roi qu'à la manière d'un roi. »
26 Alors Alexandre, craignant de se découvrir finalement ignorant de la science royale, demanda : « Et qui, selon toi, enseigne cet art, ou bien où faut-il aller pour l'apprendre ? »
27 Diogène répondit : « Eh bien, tu le connais si les paroles d'Olympias sont vraies et si tu es fils de Zeus, car c'est Zeus qui, le premier et au plus haut degré, possède cette connaissance et la transmet à qui il veut ; tous ceux à qui il la transmet sont fils de Zeus et portent ce nom.8
28 Crois-tu donc que ce soient les sophistes qui enseignent la royauté ? Non. La plupart d'entre eux ne savent même pas vivre, à plus forte raison être rois.
29 Ne sais-tu pas, poursuivit-il, que l'éducation est de deux sortes, l'une pour ainsi dire céleste, l'autre humaine ? La divine est grande, forte et aisée, tandis que l'humaine est petite, faible, pleine de pièges et passablement trompeuse ; il faut pourtant joindre celle-ci à l'autre pour que tout soit bien.
30 Cette espèce humaine est toutefois ce que la plupart des gens appellent “éducation”, entendant sans doute par là quelque chose qui concerne les enfants ;9 ils s'imaginent que celui qui possède le plus de connaissances littéraires, perses, grecques, syriennes ou phéniciennes, et qui a lu le plus de livres, est l'homme le plus sage et le mieux instruit. Mais lorsque les gens découvrent parmi eux des scélérats, des lâches ou des avares, ils déclarent que ce fait est aussi insignifiant que l'individu lui-même.10 L'autre sorte, les hommes l'appellent tantôt simplement éducation, tantôt “véritable virilité” et “grandeur d'âme”.
31 C'est pour cette raison que les anciens appelaient “fils de Zeus” ceux qui avaient reçu la bonne éducation et possédaient une âme virile, ayant été formés sur le modèle du grand Héraclès. Quiconque, noble par nature, possède cette éducation supérieure acquiert facilement l'autre également : il n'a que peu de choses à apprendre en quelques leçons,11 uniquement les plus grandes et les plus importantes ; déjà initié, il les conserve précieusement dans son âme.
32 Dès lors, rien ne peut l'en dépouiller, ni le temps, ni quelque sophiste retors, ni même celui qui voudrait les consumer par le feu. Si cet homme était brûlé, comme Héraclès, dit-on, se brûla lui-même, ses principes demeureraient pourtant dans son âme, de même que, je crois, les dents des corps incinérés restent, dit-on, intactes quoique le reste du corps ait été consumé par les flammes.
33 Car il ne doit pas apprendre, mais seulement se ressouvenir ; aussitôt après, il sait et reconnaît, comme s'il avait eu ces principes dans l'esprit dès le commencement. En outre, s'il rencontre un homme qui connaît pour ainsi dire le chemin, celui-ci le dirige aisément, et dès qu'il a reçu l'indication, il poursuit sa route. Mais s'il tombe sur quelque sophiste ignorant et charlatan, celui-ci l'épuisera en le menant çà et là, le traînant tantôt vers l'est, tantôt vers l'ouest, tantôt vers le sud, sans rien savoir lui-même et se contentant de conjecturer, après avoir été lui-même depuis longtemps égaré au loin par des imposteurs de son espèce.
34 Il en va exactement de même à la chasse. Lorsque des chiens indisciplinés et sans dressage ne sentent aucune odeur et ne retrouvent pas la piste, ils égarent les autres en aboyant et en se comportant comme s'ils savaient et voyaient ; beaucoup, surtout les plus sots, suivent ces chiens qui aboient au hasard. 35 Dans cette meute, ceux qui ne donnent pas de voix et restent silencieux ne sont trompés qu'eux-mêmes, mais les chiens les plus impétueux et les plus stupides, imitant les premiers, font grand bruit et s'efforcent de tromper les autres. De même, autour de ceux qu'on appelle sophistes, tu trouveras parfois une foule si nombreuse d'imbéciles qui les accompagnent, et tu découvriras que ton sophiste ne diffère pas le moins du monde d'un eunuque lubrique. »
36 À ces mots, Alexandre se demanda pourquoi il comparait le sophiste à un eunuque et l'interrogea.
« Parce que, répondit-il, les eunuques les plus débauchés, protestant de leur virilité et de leur passion pour les femmes, couchent avec elles et les importunent, sans que rien n'en résulte, même s'ils restent auprès d'elles nuit et jour.
37 De même, dans les écoles des sophistes, tu trouveras beaucoup d'hommes qui vieillissent dans leur ignorance et errent dans leurs discussions avec bien plus d'impuissance qu'Ulysse, selon Homère, n'erra jamais sur la haute mer ; n'importe lequel d'entre eux trouverait plus vite le chemin de l'Hadès, comme le fit ce héros, qu'il ne deviendrait homme de bien à force de parler et d'écouter.
38 Quant à toi, puisque tu es né avec une heureuse nature, si tu rencontres un homme intelligent, un seul jour te suffira pour saisir son sujet et son art, et tu n'auras plus aucun besoin de subtilités creuses ni de discussions. Mais si tu n'as pas la chance de recevoir pour maître un disciple de Zeus ou un homme semblable à Zeus, qui te dise immédiatement et clairement quel est ton devoir, rien n'en résultera pour toi, même si tu gaspilles ta vie entière à étudier sans dormir et à jeûner dans les écoles des misérables sophistes.
39 Je ne suis pas le premier à le dire, Homère l'a dit avant moi. Ne connais-tu donc pas les poèmes homériques ? »
Alexandre tirait une immense fierté de connaître, comme de droit, l'intégralité du premier poème, l'Iliade, et une grande partie de l'Odyssée également.12 Il demanda donc avec étonnement : « Mais où Homère a-t-il discouru de ces choses ? »
« Dans le passage, répondit Diogène, où il appelle Minos13 le compagnon de Zeus.
40 “Être compagnon” ne signifie-t-il pas “fréquenter” ? Il dit donc que Minos fréquentait Zeus, ce qui revient presque à l'appeler son disciple. T'imagines-tu qu'il fréquentait Zeus en élève dans un autre dessein que d'apprendre la justice et les devoirs d'un roi ? Remarque-le bien, Minos passe pour avoir été l'homme le plus juste du monde.
41 De nouveau, lorsqu'Homère dit que les rois sont “nourris par Zeus” et “chers à Zeus”, crois-tu qu'il entende par cette nourriture autre chose que l'enseignement et l'instruction que j'ai qualifiés14 de divins ? Ou crois-tu qu'il veuille dire que les rois sont nourris par Zeus comme par une nourrice, de lait, de vin et d'aliments variés, plutôt que de connaissance et de vérité ?
42 Et de même, il entend15 que l'amitié n'est rien d'autre qu'une identité de volonté et de dessein, c'est-à-dire une certaine communauté de pensée. Telle est aussi, je suppose, l'opinion commune : les amis partagent véritablement les mêmes pensées et ne sont en désaccord sur rien.
43 Celui qui est ami de Zeus et partage ses pensées peut-il donc concevoir quelque désir injuste ou former quelque projet méchant et honteux ? Homère paraît encore répondre clairement à cette question lorsque, pour louer un roi, il l'appelle “pasteur des peuples”.
44 Car la fonction du berger consiste simplement à surveiller, garder et protéger les troupeaux, non, par les dieux, à les égorger, les dépecer et les écorcher. Il est vrai qu'un berger achète parfois, comme un boucher, de nombreux moutons et les emmène ;16 mais il existe entre les fonctions du boucher et du berger toute la différence du monde, presque la même qu'entre la monarchie et la tyrannie.
45 Par exemple, lorsque Xerxès17 et Darius18 descendirent de Suse,19 poussant une puissante multitude de Perses, de Mèdes, de Saces,20 d'Arabes et d'Égyptiens vers notre terre grecque afin de les mener à leur perte, agissaient-ils en rois ou en bouchers, conduisant ce butin vers son futur massacre ? »
46 Alexandre dit : « Apparemment, tu ne tiens même pas le Grand Roi pour un roi, n'est-ce pas ? »
Diogène répondit en souriant : « Pas plus, Alexandre, que je ne tiens mon petit doigt pour un roi. »
« Mais ne serai-je pas un grand roi, demanda Alexandre, quand je l'aurai renversé ? »
« Oui, mais non pour cette raison, répondit Diogène ; 47 car même lorsque les garçons jouent au jeu auquel ils donnent eux-mêmes le nom de “rois”, le vainqueur n'est pas réellement roi. Les garçons savent bien que le vainqueur qui porte le titre de “roi” n'est que le fils d'un cordonnier ou d'un charpentier ; il devrait apprendre le métier de son père, mais il a fait l'école buissonnière et joue maintenant avec les autres garçons, s'imaginant que c'est précisément alors qu'il s'occupe d'une affaire sérieuse ; 48 quelquefois même, le “roi” est un esclave qui a fui son maître. Peut-être faites-vous, vous autres rois, quelque chose de semblable : chacun de vous a ses camarades de jeu, les partisans empressés de son camp ; lui, ses Perses et les autres peuples d'Asie, toi, tes Macédoniens et les autres Grecs. Comme ces garçons cherchent à se frapper mutuellement avec la balle, et que celui qui est touché perd, tu vises maintenant Darius et lui te vise ; peut-être le toucheras-tu et l'élimineras-tu, car je crois que tu vises mieux.
49 Alors ceux qui étaient d'abord de son côté passeront dans le tien, se prosterneront devant toi, et tu seras appelé roi de tous. »
Alexandre fut de nouveau blessé et contrarié, car il ne se souciait aucunement de vivre s'il ne pouvait être roi de l'Europe, de l'Asie, de la Libye et de toutes les îles qui pourraient se trouver dans l'océan.
50 Son état d'esprit était, vois-tu, l'opposé de celui que, selon Homère, possédait l'ombre d'Achille. Ce héros disait qu'il préférait vivre dans la servitude :
Auprès d'un pauvre homme qui n'aurait que peu de ressources,
Plutôt que de régner sur tous ceux qui sont descendus
Chez les morts. »21
Mais Alexandre, je n'en doute pas, aurait choisi de mourir et de gouverner ne fût-ce qu'un tiers des morts plutôt que de devenir simplement un dieu et de vivre éternellement, à moins, bien entendu, qu'il ne devînt roi des autres dieux.
51 Peut-être Zeus était-il aussi le seul qu'il n'aurait pas méprisé, et cela parce que les hommes l'appellent roi. Voilà pourquoi Diogène tenait à le réprimander à fond.
Le roi répondit : « Diogène, tu sembles plaisanter. Si je capture Darius, et par surcroît le pays des Indiens, rien ne m'empêchera d'être le plus grand roi qui ait jamais vécu. Que me restera-t-il à conquérir lorsque je serai devenu maître de Babylone, de Suse, d'Ecbatane et de l'empire des Indes ? »
52 L'autre, voyant qu'il brûlait d'ambition et que, de tout son cœur, il était emporté à toute vitesse dans cette direction, comme les grues qui, en volant, étendent
leur corps dans la direction où elles se précipitent, s'écria :
53 « Non, dans l'état d'esprit où tu te trouves, tu ne posséderas pas la moindre chose de plus que n'importe qui d'autre, et tu ne seras pas véritablement roi, même si tu franchis d'un bond les murailles de Babylone et prends ainsi la ville, au lieu de percer les remparts du dehors ou de les miner par-dessous, 54 ni même si tu imites Cyrus et t'y glisses comme un serpent d'eau par la voie du fleuve,22 pénétrant de la même façon à l'intérieur des murailles de Suse et de Bactres, ni même si tu traverses l'océan à la nage et annexes un autre continent plus vaste que l'Asie. »
55 « Et quel ennemi me restera-t-il, dit-il, si je soumets les peuples que j'ai mentionnés ? »
« Le plus difficile de tous à vaincre, répondit Diogène. Un homme qui ne parle pas perse ou mède comme Darius, je suppose, mais macédonien et grec. »
Alexandre fut troublé et profondément inquiet, craignant que l'autre ne connût en Macédoine ou en Grèce quelqu'un qui se préparait à lui faire la guerre ; 56 il demanda : « Qui est cet ennemi que j'ai en Grèce ou en Macédoine ? »
« Quoi, tu ne le sais pas, toi qui crois en savoir plus que quiconque ? »
« Dans ce cas, veux-tu bien me le dire ? demanda-t-il. Ne me le cache pas. »
« Depuis longtemps, j'essaie de te le dire, mais tu n'entends pas que tu es toi-même ton pire ennemi et ton adversaire le plus acharné tant que tu es mauvais et insensé. Et cet homme est précisément celui que tu connais moins que tout autre.
57 Car aucun homme insensé et mauvais ne se connaît lui-même ; autrement, Apollon n'aurait pas donné pour premier commandement : “Connais-toi toi-même !”23, considérant cette tâche comme la plus difficile pour chaque homme.
58 Ne crois-tu donc pas que la folie est la plus grande et la plus grave de toutes les maladies, un fléau pour ceux qui en sont atteints, et que l'insensé est son propre pire malheur ? N'admets-tu pas que celui qui nuit le plus à un homme et lui cause le plus de maux est son pire ennemi et adversaire ? Devant mes paroles, mets-toi en rage et piaffe, dit-il, 59 tiens-moi pour la pire des canailles, calomnie-moi devant le monde entier et, si tel est ton plaisir, transperce-moi de ta lance ; car je suis le seul homme dont tu obtiendras la vérité, et tu ne l'apprendras de personne d'autre. Tous sont moins honnêtes que moi et plus serviles. »
60 Ainsi parla Diogène, comptant pour rien la possibilité d'être châtié, mais pleinement convaincu que rien ne lui arriverait. Il savait en effet qu'Alexandre était esclave de la gloire et ne ferait jamais un mauvais geste lorsque celle-ci était en jeu.
61 Il poursuivit donc en disant au roi qu'il ne possédait même pas l'insigne de la royauté. Alexandre demanda avec étonnement : « Ne viens-tu pas de déclarer que le roi n'a besoin d'aucun insigne ? »
« Assurément, répondit-il ; j'accorde qu'il n'a nul besoin d'insignes extérieurs, tels que tiares et vêtements de pourpre. Ces choses ne servent à rien ; 62 mais l'insigne que donne la nature est absolument indispensable. »
« Et quel est cet insigne ? » demanda Alexandre.
« C'est l'insigne que porte le roi des abeilles, répondit-il. N'as-tu pas entendu dire qu'il existe parmi les abeilles un roi établi par la nature, qui ne détient pas sa charge en vertu de ce que vous autres, qui faites remonter votre lignée à Héraclès, appelez l'hérédité ? »
« Quel est cet insigne ? » demanda Alexandre.
63 « N'as-tu pas entendu les cultivateurs dire, demanda l'autre, que c'est la seule abeille qui n'ait pas d'aiguillon, puisqu'elle n'a besoin d'aucune arme contre personne ? Car aucune autre abeille ne contestera son droit à la royauté ni ne le combattra quand il porte cet insigne. J'ai pourtant l'impression que non seulement tu te promènes tout armé, mais que tu dors même ainsi.
64 Ne sais-tu pas, poursuivit-il, que porter des armes est chez un homme un signe de peur ? Or aucun homme qui a peur n'aurait jamais la moindre chance de devenir roi, pas plus qu'un esclave. »
À ces mots, Alexandre faillit lancer sa lance.
65 Par ces paroles, Diogène s'efforçait de l'encourager à placer sa confiance dans les bonnes actions et le dévouement à la justice, non dans les armes.
« Mais toi, poursuivit-il, tu portes aussi dans ton âme un caractère acéré, aiguillon difficile à contenir, comme nous le voyons, et qui te contraint.
66 Ne vas-tu pas déposer cette armure que tu portes maintenant, revêtir une tunique d'ouvrier24 et servir ceux qui valent mieux que toi, au lieu de te promener coiffé d'un ridicule diadème ? Peut-être te poussera-t-il bientôt une crête ou une tiare, comme aux coqs ? N'as-tu jamais entendu parler de la fête des Saces25 que célèbrent les Perses, contre lesquels tu te prépares maintenant à partir en campagne ? »
67 Alexandre lui demanda aussitôt à quoi elle ressemblait, car il souhaitait tout savoir des Perses.
« Eh bien, expliqua-t-il, ils prennent l'un de leurs prisonniers condamné à mort, le placent sur le trône du roi, lui donnent les vêtements royaux et lui permettent, pendant ces jours-là, de donner des ordres, de boire et festoyer, et de folâtrer avec les concubines royales ; personne ne l'empêche de faire tout ce qui lui plaît. Mais ensuite, ils le dépouillent, le fouettent, puis le pendent.
68 Que crois-tu donc que cela signifie, et quel est le but de cette coutume perse ? N'est-ce pas montrer que des hommes insensés et mauvais acquièrent souvent cette puissance et ce titre royaux, puis, après une période d'insolence effrénée, connaissent la fin la plus honteuse et la plus misérable ?
69 Aussi, lorsque cet homme est délivré de ses chaînes, il est probable, s'il est insensé et ignore le sens de cette procédure, qu'il se réjouisse et se félicite de ce qui lui arrive ; mais s'il comprend, il éclate probablement en lamentations, refuse d'avancer sans protester et préférerait rester dans ses fers comme auparavant.
70 Par conséquent, homme pervers, ne tente pas d'être roi avant d'être parvenu à la sagesse. Et dans l'intervalle, ajouta-t-il, il vaut mieux ne pas commander aux autres, mais vivre dans la solitude, vêtu d'une peau de mouton. »
« Toi, répliqua Alexandre, m'ordonnes-tu, à moi Alexandre, de la race d'Héraclès, de revêtir une peau de mouton, moi, le chef des Grecs et le roi des Macédoniens ? »
71 « Assurément, répondit-il, comme le fit ton ancêtre. »
« Quel ancêtre ? » demanda-t-il.
« Archélaos.26 Archélaos n'était-il pas chevrier et n'est-il pas entré en Macédoine en conduisant des chèvres ? Crois-tu qu'il le fit vêtu de pourpre plutôt que d'une peau de mouton ? »
Alexandre s'apaisa, rit et dit : « Fais-tu allusion à l'histoire de l'oracle,27 Diogène ? »
72 L'autre grimaça et dit : « Un oracle, vraiment ! Tout ce que je sais, c'est qu'Archélaos était chevrier. Mais si tu renonces à ta vanité et à tes occupations présentes, tu seras roi, peut-être pas en paroles, mais en réalité ; et tu l'emporteras sur toutes les femmes comme sur tous les hommes, ainsi que le fit Héraclès, que tu revendiques comme ancêtre. »
73 Alexandre dit : « Les femmes, vraiment ! Dois-je comprendre que tu parles des Amazones ? »
« Non, les vaincre n'avait rien de difficile, répondit-il. Je parle de femmes d'une autre espèce, extrêmement dangereuses et sauvages. N'as-tu pas entendu le mythe libyen ? »28
Le roi répondit que non.
74 Diogène le lui raconta alors avec entrain et charme, parce qu'il voulait le remettre de bonne humeur, comme les nourrices qui, après avoir fouetté les enfants, leur racontent une histoire pour les consoler et leur plaire.
75 « Sois assuré, poursuivit-il, que tu ne seras jamais roi avant d'avoir apaisé ton esprit tutélaire29 et, en le traitant comme il convient, de l'avoir rendu impérieux, libre et royal, au lieu qu'il soit, comme à présent, servile, sans noblesse et vicieux. »
76 Alexandre s'émerveilla alors du courage et de l'intrépidité de cet homme ; le jugeant toutefois plus savant que les autres, il le supplia instamment de ne pas lui opposer de refus, mais de lui expliquer ce qu'était son esprit tutélaire et comment il devait l'apaiser. Il supposait qu'il allait entendre le nom de quelque divinité et apprendre quels sacrifices ou quelles purifications il lui faudrait accomplir.
77 Lorsque Diogène vit qu'il était vivement excité et que son esprit, tendu, débordait d'attente, il joua avec lui et le tirailla, dans l'espoir de pouvoir en quelque manière l'arracher à son orgueil et à sa soif de gloire, et le ramener un peu à la raison.
78 Il remarquait qu'Alexandre se réjouissait puis s'affligeait tour à tour de la même chose, et que son âme était aussi instable que le temps aux solstices, lorsque pluie et soleil sortent du même nuage. Il comprenait également qu'Alexandre méprisait sa manière de discuter avec lui, parce que le prince n'avait jamais entendu un véritable maître du discours, mais admirait le style des sophistes, qu'il trouvait élevé et distingué.
79 Désireux de gagner sa faveur et de lui montrer en même temps qu'il était parfaitement capable, quand il le voulait, de faire avancer son discours comme un cheval bien dressé et docile, il lui parla comme suit des esprits tutélaires, montrant que les bons et mauvais esprits qui apportent bonheur et malheur ne se trouvent pas hors de l'homme, 80 et que l'intelligence de chacun, elle et rien de plus, est l'esprit qui guide son possesseur ; que l'esprit de l'homme sage et bon est bon, celui de l'homme mauvais, mauvais ; pareillement, celui de l'homme libre est libre, celui de l'esclave, servile, celui de l'homme royal et magnanime, royal, celui de l'homme abject et vil, abject.
81 « Toutefois, pour ne pas provoquer une discussion fastidieuse en reprenant séparément chaque point, poursuivit-il, je mentionnerai les esprits les plus communs et les plus manifestes qui, d'une manière générale, mettent tout le monde en mouvement : tyrans et simples citoyens, riches et pauvres, nations et cités entières. »
Alors, il déploya toutes ses voiles et prononça le discours suivant avec beaucoup d'élévation et de courage.
82 « Nombreux, ô fils de Philippe, sont les vices et les influences corruptrices qui, en toutes circonstances, engendrent l'homme misérable, et ils sont presque plus nombreux que la langue ne saurait le dire. Car en vérité, comme le dit le poète :
“Il n'est parole si effrayante à prononcer,
Ni douleur, ni calamité envoyée par un dieu,
Dont l'homme mortel ne puisse porter le poids.”30
83 Or il existe, à parler sommairement, trois genres de vie dominants que la majorité adopte d'ordinaire, non, je t'assure, après mûre réflexion et examen, mais parce qu'elle se laisse emporter par le hasard et une impulsion irréfléchie. Il nous faut affirmer qu'il existe exactement le même nombre d'esprits que suit et sert la grande masse de l'humanité insensée, certains hommes suivant l'un, certains un autre, tout comme une troupe méchante et débauchée suit un chef mauvais et frénétique.
84 Parmi les genres de vie que j'ai mentionnés, le premier est luxueux et complaisant envers lui-même dans les plaisirs du corps ; le deuxième, à son tour, est avide d'acquérir et cupide ; le troisième est plus voyant et plus désordonné que les deux autres. Je veux parler de celui qui aime l'honneur et la gloire ; il manifeste un dérèglement ou une frénésie plus évident et plus violent, en s'abusant lui-même jusqu'à croire qu'il est épris de quelque noble idéal.
85 Allons donc, imitons les artistes habiles. Ils impriment la marque de leur pensée et de leur art sur presque toute chose, représentant sous forme humaine non seulement les divers dieux, mais encore tout le reste. Tantôt ils peignent les fleuves sous l'apparence d'hommes et les sources sous certaines formes féminines, ainsi que les îles, les cités et presque toutes choses, à l'exemple d'Homère, qui osa représenter le Scamandre31 parlant sous ses flots ; 86 et bien qu'ils ne puissent donner la parole à leurs figures, ils leur confèrent néanmoins des formes et des symboles appropriés à leur nature. Ainsi leurs dieux-fleuves sont généralement étendus, nus, portent de longues barbes flottantes et ont sur la tête des couronnes de tamaris ou de joncs.32
87 Montrons-nous donc en matière de discours nullement inférieurs ni moins compétents qu'ils ne le sont dans leurs différents arts, en modelant et dépeignant les caractères des trois esprits des trois vies. Nous ferons ainsi preuve d'un talent inverse et complémentaire de l'habileté et de la faculté divinatoire de ceux qu'on appelle physiognomonistes.
88 Ceux-ci savent déterminer et annoncer le caractère d'un homme d'après sa forme et son apparence ; nous nous proposons, à partir de ses habitudes et de ses actes, de tracer un type et une forme qui correspondent au travail du physiognomoniste, du moins si nous réussissons à saisir surtout les types moyens et inférieurs.
89 Puisque notre dessein est de montrer l'absurdité présente dans les vies humaines, rien d'inconvenant ni de répréhensible à ce qu'on nous voie imiter les poètes, les artistes ou, s'il le faut, les prêtres purificateurs,33 et nous efforcer de fournir de toutes parts des illustrations et des exemples, dans l'espoir de pouvoir détourner les âmes du mal, de l'illusion et des désirs mauvais, puis les conduire à aimer la vertu et à aspirer à une vie meilleure ; 90 nous pourrions aussi suivre l'usage de certains de ceux qui s'occupent d'initiations et de rites purificatoires,34 qui apaisent la colère d'Hécate35 et entreprennent de rendre la santé à une personne, puis, avant le processus de purification, exposent et désignent, si je comprends bien, les visions nombreuses et variées que la déesse, à ce qu'ils prétendent, envoie lorsqu'elle est irritée.
91 Eh bien, l'esprit avare convoite l'or, l'argent, les terres, le bétail, les immeubles et toutes sortes de biens. Un bon artiste ne le représenterait-il pas le regard baissé et sombre, humble et mesquin dans sa tenue, sordide et vêtu de haillons, n'aimant ni ses enfants, ni ses parents, ni sa patrie, ne reconnaissant d'autre parenté que celle de l'argent, et ne considérant les dieux que comme ce qui lui révèle de nombreux et vastes trésors, ou la mort de certains parents et alliés dont il pourrait hériter ? Il tient nos fêtes sacrées pour une pure perte et une dépense inutile, ne rit ni ne sourit jamais, 92 regarde chacun avec suspicion et le croit dangereux, se méfie de tout le monde, a le regard rapace, remue constamment les doigts en calculant, je suppose, ses propres biens ou ceux d'autrui ; il n'a ni goût ni capacité pour aucune autre chose, et se moque de l'éducation et des lettres, sauf lorsqu'elles concernent des estimations et des contrats. Il est l'amant encore plus aveugle de la richesse, que l'on décrit et représente avec raison comme aveugle ; 93 il est fou de toute espèce de possession et pense qu'il ne faut rien jeter. À la différence de la pierre magnétique,36 qui, dit-on, attire à elle le fer, il entasse aussi le cuivre et le plomb, et même le sable et la roche si quelqu'un les lui donne, considérant partout et presque en toute circonstance la possession comme plus profitable et meilleure que la non-possession. Cependant, c'est pour obtenir de l'argent qu'il montre le plus de frénésie et d'empressement, simplement parce que le succès est ici le plus rapide et le moins coûteux, puisque l'argent s'accumule jour et nuit et dépasse, je pense, les révolutions de la lune.37
94 Il ne se soucie nullement de l'aversion, de la haine et des malédictions ; il estime en outre que, si les autres sortes de biens peuvent être de jolis bibelots dont on s'amuse, l'argent est, pour le dire en peu de mots, l'essence même de la richesse.
95 Voilà donc ce qu'il cherche et poursuit de toutes les sources et par tous les moyens, sans jamais se demander si cela s'acquiert par des procédés honteux ou injustes, sinon dans la mesure où, observant les châtiments infligés aux brigands, il laisse la lâcheté prendre le dessus et devient prudent. Il a en effet l'âme d'un chien sans valeur, qui saisit des objets quand il espère ne pas être aperçu et contemple d'autres morceaux avec convoitise, mais s'en tient éloigné, quoique à regret, parce que les gardiens sont présents.
96 Qu'il soit donc un homme d'apparence insignifiante, servile, ne dormant jamais, ne souriant jamais, toujours en querelle et en lutte avec quelqu'un, fort semblable à un entremetteur qui, dans son vêtement comme dans son caractère, est effronté et sordide, vêtu d'un manteau coloré, parure de l'une de ses prostituées.
97 C'est un esprit infâme et répugnant, car il fait subir toutes les insultes et toutes les hontes possibles à ses amis et compagnons, ou plutôt à ses esclaves et subordonnés, qu'il les trouve sous le vêtement de simples citoyens ou sous celui de la royauté.
98 N'est-il pas manifeste que beaucoup de ceux qu'on appelle rois ne sont que des marchands, des collecteurs d'impôts et des tenanciers de maisons closes ? Affirmerons-nous que Dromon et Sarambos,38 parce qu'ils tiennent boutique à Athènes et que les Athéniens les appellent boutiquiers, portent justement ce nom, mais que l'ancien Darius,39 qui tenait boutique à Babylone et à Suse, et que les Perses appellent encore aujourd'hui boutiquier, ne l'a pas mérité ?
99 En outre, cet esprit possède une particularité que les autres ne partagent pas : bien qu'il gouverne et maîtrise parfois l'âme, il semble parfois docile, parce que la richesse est la servante et l'auxiliaire consentante de tout appétit et de tout intérêt.
100 Mais je parle à présent de l'esprit qui prend lui-même la tête et domine les facultés de son malheureux possesseur. Ni le plaisir ni la gloire ne motivent son acquisition de richesses, et il n'entend ni dépenser ni utiliser ce qu'il a amassé ; il maintient sa richesse hors de la circulation et sans usage, effectivement enfermée dans des caveaux secrets où le soleil ne pénètre pas.
101 Jusqu'ici, tout va bien. Le deuxième homme, et l'esprit tutélaire de cet homme, est celui qui proclame les orgies du Plaisir, admire et honore cette déesse, être véritablement féminin. Il a de nombreuses couleurs et de nombreuses formes, insatiable de tout ce qui chatouille les narines et le palais, et encore, me semble-t-il, de tout ce qui plaît aux yeux, de tout ce qui procure quelque plaisir à l'oreille, de toutes les choses apaisantes et agréables au toucher, telles que les bains chauds pris chaque jour, ou plutôt deux fois par jour, les onctions qui ne visent pas à soulager la fatigue, 102 ainsi que le port de robes molles et traînantes,40 le repos soutenu par des coussins et le service attentif de chaque appétit et de chaque désir. Il se voue passionnément à toutes ces choses, mais surtout, et avec la plus complète absence de retenue, à la folie aiguë et brûlante des jouissances sexuelles, par le commerce avec les femmes comme avec les hommes, ainsi que par d'autres obscénités indicibles et sans nom. Il se précipite indistinctement vers toutes et y entraîne aussi les autres, ne renonçant à aucune forme de luxure et n'en laissant aucune sans l'essayer.41
103 Il faut expliquer que nous traitons à présent comme un seul être cet esprit atteint de toutes ces maladies et de tous ces excès de l'âme ; car nous ne voulons pas réunir une immense galerie d'esprits lubriques, gloutons, ivrognes et d'innombrables autres, mais traiter comme un seul l'esprit intempérant et asservi au plaisir, 104 qui, pourvu que des ressources inépuisables affluent de quelque part, qu'elles viennent des coffres royaux ou d'une grande fortune privée, se vautre dans un bourbier profond et sans fond de débauche jusqu'à l'arrivée de la vieillesse. Faute de telles ressources, l'homme dissipe rapidement la fortune qu'il possédait au départ, ou se trouve réduit à une indigence impuissante et licencieuse ; dans la privation jointe au désir, il reste terriblement loin de satisfaire ses envies.
105 En outre, cet esprit a parfois fait adopter à ceux qu'il possède la vie et le vêtement des femmes, tout comme les mythes racontent que certains furent changés d'êtres humains en oiseaux ou en bêtes s'ils eurent le malheur de devenir esclaves d'un appétit de cette nature.
Mais ici encore, nos exemples présentent un contraste.
106 Il existe d'abord, dans cette catégorie, l'esprit faible et sans hardiesse, qui conduit aisément les hommes à des vices efféminés et à d'autres sortes d'inconduites entraînant perte et déshonneur, mais qui se garde entièrement de pousser sa victime jusqu'aux excès lorsque certaines jouissances sont suivies de châtiments qui infligent au coupable la mort, l'emprisonnement ou de lourdes amendes.
107 Il existe cependant l'esprit plus agressif et plus audacieux, qui contraint sa victime à franchir absolument toutes les limites, humaines et divines. Tandis que l'esprit faible et sans hardiesse, dès qu'il s'est compromis, reconnaît sa honteuse faiblesse en n'embrassant aucune occupation virile et en laissant les activités sociales et civiques à ceux qui ont mené une vie meilleure, 108 l'esprit hardi et impétueux, après avoir enduré maints revers et maintes humiliations, émerge, par un brusque tour de la roue de la Fortune,42 comme général ou comme meneur du peuple à la voix aiguë et perçante ; tel un acteur sur scène, il abandonne pour un temps son vêtement féminin, puis, s'étant emparé de celui d'un général ou d'un orateur, se pavane en maître chanteur et en objet
de terreur, regardant tout le monde dans les yeux.
109 Une apparence virile et grave convient-elle donc à un tel esprit, ou plutôt une apparence faible et efféminée ? Nous le revêtirons donc de sa tenue propre, non des vêtements courageux et terrifiants qu'il endosse souvent lorsqu'il joue un rôle.
110 Par les dieux, qu'il s'avance donc dans le luxe, exhalant la myrrhe et le vin, vêtu d'une robe couleur safran, riant abondamment sans aucune mesure, semblable à un fêtard ivre au milieu d'une débauche effrénée en plein midi, portant sur la tête et autour du cou des couronnes fanées, chancelant dans sa démarche, dansant et chantant une chanson efféminée et fausse. Qu'il soit conduit par des femmes effrontées et dissolues, 111 connues comme étant certains des désirs sensuels, chacune le tirant de son côté ; il ne repousse aucune d'elles et ne lui oppose aucun refus, mais la suit avec promptitude et beaucoup d'empressement.
112 Qu'elles s'avancent avec ardeur dans un grand fracas de cymbales et de flûtes, escortant cet être frénétique. Du milieu des femmes, qu'il pousse des cris plus aigus et plus passionnés que les leurs ; il est pâle et efféminé d'apparence, ne connaît ni l'air du ciel ni le labeur honnête, laisse tomber sa tête et lance des regards lubriques, ses yeux humides étudiant sans cesse son corps charnu, mais sans égard pour l'âme et ses commandements.
113 Si un sculpteur ou un peintre était contraint de représenter cet homme, il ne pourrait en créer de meilleure image que celle du roi syrien,43 qui passa sa vie dans son harem, avec des eunuques et des concubines, sans jamais voir ni armée, ni guerre, ni assemblée.
114 Que ses pas soient aussi guidés par l'Illusion, très belle et séduisante jeune fille parée des atours d'une prostituée, qui sourit, promet une profusion de biens et lui fait croire qu'elle le mène dans les bras mêmes du bonheur, jusqu'à ce qu'elle le précipite à l'improviste dans la fosse, dans un marais de boue infecte, puis le laisse s'y débattre avec ses couronnes et sa robe couleur safran.
115 Asservies à un tel tyran et subissant une telle tribulation, ces âmes errent à travers la vie. Lâches et impuissantes devant les épreuves, esclaves du plaisir, amoureuses du plaisir et préoccupées de la chair, elles continuent à mener une vie honteuse et répréhensible, non par choix, mais parce qu'elles s'y sont laissées dériver.
116 Et maintenant, abandonnant cet esprit, mon discours brûle, comme dans un concours, de faire entrer le troisième esprit, tel le héraut faisant entrer un chœur44 ; je veux parler de l'ambitieux. Il n'est guère empressé de concourir à présent, bien qu'il soit naturellement rival en toute chose et exige d'être le premier. Toutefois, l'épreuve actuelle ne porte pas sur quelque renommée ou honneur qui pourrait lui revenir, mais sur son déshonneur abondant et mérité.
117 Allons donc, quel vêtement et quelle apparence donnerons-nous à l'esprit ambitieux ? N'est-il pas manifeste qu'il devra, conformément à son caractère et à son ambition, être ailé et léger, flottant au gré des brises comme ces fils de Borée45 que les artistes ont conçus et peints, se tenant légèrement en équilibre dans les hauteurs et courant de compagnie avec les brises de leur père ?
118 Ceux-ci manifestaient leur propre puissance quand bon leur semblait ; pourtant, pendant un temps, ils naviguèrent avec les autres héros sur l'Argo, leur servant de compagnons de bord et accomplissant autant que quiconque les tâches ordinaires. Mais l'esprit qui préside aux hommes épris de gloire aspire toujours à s'élever et ne touche jamais la terre ni rien de bas ; non, il demeure haut et élevé 119 tant qu'il jouit d'un ciel calme et clair ou d'un zéphyr qui souffle doucement, se sentant de plus en plus heureux et montant jusqu'aux cieux mêmes. Mais souvent un nuage sombre l'enveloppe lorsque survient quelque impopularité ou quelque blâme de la part des nombreux hommes qu'il courtise et honore, et qu'il a établis maîtres de son propre bonheur.
120 Quant à sa sécurité, cet esprit ne doit nullement être classé avec les aigles, les grues ou quelque autre espèce ailée. On pourrait plutôt comparer son vol à l'essor violent et contre nature d'Icare,46 dont le père entreprit de fabriquer un dispositif qui se révéla funeste.
121 Ainsi le jeune homme, mû par la présomption de la jeunesse et désireux de s'élever au-dessus des astres, fut assez en sûreté pendant un bref moment ; mais lorsque les attaches se relâchèrent et que la cire fondit, il donna, par les circonstances de sa chute, son nom à la mer où il disparut à jamais.
122 Il en va de même de cet esprit d'ambition. Lorsqu'il place lui aussi sa confiance dans des ailes fragiles et véritablement aériennes, je veux dire dans les honneurs et les applaudissements distribués au hasard par la foule, il part en flottant pour son voyage périlleux et instable, emportant avec lui l'homme qui l'admire et le sert. Celui-ci paraît tantôt élevé et bienheureux à beaucoup, tantôt bas et misérable, non seulement aux autres, mais d'abord et surtout à lui-même.
123 Mais si quelqu'un ne tient pas à le concevoir et à le représenter pourvu d'ailes, qu'il le compare à Ixion, contraint à de cruelles et violentes girations tandis qu'une roue le fait rapidement tourner sans fin. En vérité, comparer la réputation à une roue ne serait ni déplacé ni très inférieur en justesse aux métaphores habiles et brillantes des rhéteurs : par son mouvement changeant, elle tourne très aisément et, dans ses révolutions, force l'âme à prendre toutes sortes de formes, plus réellement que le tour du potier n'affecte les objets qu'on y façonne.
124 Qui ne prendrait en pitié le caractère et la manière de vivre d'un tel homme, toujours tournant et virevoltant, flatteur des peuples et des foules, que ce soit dans les assemblées publiques ou dans les salles de conférence, ou dans sa prétendue amitié avec les tyrans ou les rois et les assiduités qu'il leur prodigue ? Je ne parle pourtant pas de l'homme qui, après avoir admirablement réglé sa propre vie, s'efforce, par la persuasion du discours jointe à la bienveillance et au sens de la justice, de former et de diriger une grande multitude d'hommes, et de les conduire vers le meilleur.
125 Finissons-en donc aussi avec cet esprit, car je préférerais à présent ne pas le doter d'un vêtement, d'une forme et de ses autres accessoires, ajoutant ainsi une foule immense et interminable de paroles.
126 Pour le dire brièvement, on pourrait donc le caractériser comme querelleur, insensé, présomptueux et en proie à la vaine gloire, à la jalousie et à toutes les émotions difficiles et sauvages de cette espèce. Il est en effet tout à fait inévitable que tous ces sentiments asociaux, sauvages et difficiles accompagnent le type d'âme qui recherche les honneurs ; 127 il est naturel qu'il change souvent d'avis et soit inconséquent, puisqu'il sert et courtise une chose si changeante, alternant entre joie et chagrin plus souvent et plus continuellement encore que ne le font, dit-on, les chasseurs. On affirme en effet que telle est leur expérience particulière et la plus constante : apercevoir le gibier, puis le perdre de nouveau.
128 Il en va ainsi des ambitieux. Lorsque leur viennent la bonne réputation et les louanges, leur âme grandit, se gonfle et montre une merveilleuse poussée, semblable au rejeton de l'olivier sacré47 d'Athènes qui, dit-on, enfla et atteignit sa taille complète en un seul jour. Mais, hélas, ils se flétrissent bientôt de nouveau, s'affaissent et meurent lorsque le blâme et l'opprobre les atteignent.
129 Et l'Illusion, la chose la plus persuasive qui se puisse imaginer, assaille aussi cet esprit. L'illusion de l'avare et celle de l'hédoniste ne pouvaient leur promettre avec certitude un brillant accomplissement et n'ouvraient pas à leurs dupes la porte de destinées élevées et splendides, mais leur murmuraient seulement les noms des biens à venir et les leur suggéraient. Il en va autrement de l'Illusion de l'ambition. Fascinant sa victime par ses charmes et ses sortilèges, elle lui dit qu'il aime tout ce qui est bon et le conduit vers la notoriété comme vers quelque vertu ou belle renommée.
130 Je serai donc tenté de faire ici encore une seconde allusion à la même histoire d'Ixion. On raconte que, dans son empressement à connaître l'union bienheureuse avec Héra, il étreignit un nuage sombre et lugubre, et devint le père d'une progéniture inutile et monstrueuse, l'étrange race hybride des centaures.
131 De la même manière, celui qui a été déçu dans son amour de la véritable renommée, puis s'est abandonné au désir de la notoriété, s'est en réalité uni, sans le savoir, à un nuage, au lieu de jouir du commerce de ce qui est divin et auguste. De telles fréquentations et unions ne peuvent rien produire d'utile ni de profitable, mais seulement des créations étranges et irrationnelles qui ressemblent aux centaures ; 132 je veux parler des actes politiques de certains démagogues et des traités des sophistes, car sophistes et démagogues sont de part et d'autre des meneurs purement mercenaires. Mais en disant cela, je distingue les généraux, les éducateurs et les hommes d'État de ceux que je viens de mentionner, lesquels peuvent tous être assignés à cet esprit d'ambition et comptés dans son parti et sa suite.
133 J'ai maintenant décrit ceux qui sont sous l'empire de chacun des esprits nommés ; mais très souvent, deux d'entre eux, ou tous, s'emparent du même individu, lui adressent des exigences contradictoires et menacent, s'il n'obéit pas, de lui infliger de lourdes peines.
134 L'esprit ami du plaisir lui ordonne de dépenser son argent en plaisirs et de n'épargner ni l'or, ni l'argent, ni rien de ce qu'il possède ; mais l'esprit avare et parcimonieux s'y oppose, le retient et menace de le faire périr de faim, de soif, dans la mendicité et le dénuement absolus, s'il écoute l'autre.
135 De nouveau, l'esprit épris de distinction lui conseille et l'encourage à sacrifier tout ce qu'il possède pour l'honneur, mais l'autre esprit s'y oppose et lui barre la route. En vérité, l'ami du plaisir et l'ami de la gloire ne peuvent jamais s'accorder ni tenir le même langage ; le premier méprise la gloire, la tient pour une sottise et cite souvent ces vers de Sardanapale :
“Ce que j'ai mangé, mes débauches, les joies que m'ont données mes amours,
Voilà seulement ce qui me reste. Tous mes autres biens ont disparu.”48
136 Cet esprit, surtout, place sans cesse la mort devant ses yeux et l'avertit qu'une fois mort, il ne pourra plus jouir d'aucun plaisir. Mais l'esprit qui courtise la gloire le conduit, oui, l'arrache au plaisir, en lui rappelant le blâme et le reproche qui seront son lot.
137 Ne sachant donc que faire, où se tourner ni où se cacher, il s'enfuit souvent dans les ténèbres et, sous leur couvert, essaie de plaire au deuxième esprit et de le servir ; 138 mais l'autre le découvre et le traîne en pleine lumière. Son âme, ainsi déchirée et distraite, toujours en guerre et en lutte incessante contre elle-même, ne peut qu'achever sa course dans une misère absolue. De même qu'une complication de maladies, qui paraissent souvent se contrarier les unes les autres, rend la guérison difficile et presque désespérée, telle doit être, à mon avis, la situation lorsque différentes affections de l'âme sont mêlées et entrelacées en une seule.
139 Mais allons, atteignons une pure harmonie, meilleure que celle dont nous jouissions auparavant, et célébrons le bon et sage esprit gardien, ou dieu, lui que les bienveillantes Moires décrétèrent que nous recevrions lorsque nous aurions acquis une saine éducation et la raison. »
Notes de l'éditeur de la Loeb :
1 Le célèbre philosophe cynique. ❦
2 Une ville importante sur la rive méridionale de l'Euxin, ou mer Noire. ❦
3 θύραι signifie littéralement « portes, ou porte ». En raison de la coutume orientale consistant à recevoir les requêtes à la porte du palais, la porte en vint à signifier « la cour royale ». Cf. l'expression « la Sublime Porte », qui signifiait « la cour ottomane », ou le gouvernement de l'Empire turc. ❦
4 Un bois de cyprès et un gymnase dans un faubourg de Corinthe. Ici, le mot désigne manifestement le gymnase. ❦
5 Darius Codoman, dernier roi de Perse, qui fut peu après vaincu par Alexandre. ❦
6 Épouse de Philippe II, roi de Macédoine, et mère d'Alexandre le Grand. ❦
7 Selon le mythe, des dents du dragon semées par Cadmos surgirent des hommes tout armés qui combattirent les uns contre les autres jusqu'à ce qu'il n'en restât que cinq. Ceux-ci devinrent citoyens de Thèbes et furent appelés, avec leurs descendants supposés, les Hommes Semés. ❦
8 Homère appelle les rois διογενεῖς, « issus de Zeus ». Note de Thayer : διογενεῖς, transcrit Diogeneis, pluriel de Diogenes ; devinez qui est « issu de Zeus » et qui ne l'est pas. ❦
9 Platon joue ainsi sur le mot grec désignant l'éducation. τὴν περὶ τὰς Μούσας παιδείαν τε καὶ παιδιάν, Lois 656C : « L'éducation et le jeu des enfants dans le domaine des Muses. » Voir aussi Plutarque, Moralia 80C. μὴ παιδιᾶς ἀλλὰ παιδείας ἕνεκα, « Non pour le jeu des enfants, mais pour l'éducation. » ❦
10 C'est-à-dire que ce fait ne prouve rien contre l'éducation « humaine ». ❦
11 Un compliment à Trajan, qui s'intéressait peu aux lettres. ❦
12 Cette information ne se trouve qu'ici. ❦
13 Odyssée 19.178-179. ❦
14 Au § 29. ❦
15 C'est-à-dire lorsqu'il dit des rois qu'ils sont « chers à Zeus ». ❦
16 Un berger peut conduire un troupeau à l'abattoir, tout comme un roi peut conduire une armée à sa perte ; mais le premier n'est pas un véritable berger, plutôt un boucher, et le second n'est pas un véritable roi, plutôt un tyran. ❦
17 Roi de Perse, fils de Darius et d'Atossa, il envahit la Grèce en 480 av. J.-C. et fut vaincu à la bataille de Salamine. ❦
18 Roi de Perse, il envahit la Grèce en 490 av. J.-C. et fut vaincu à Marathon. ❦
19 Résidence d'hiver des rois de Perse. Note de Thayer : une bonne partie de la vieille ville a subsisté ; voir ce site de quatre pages chez Livius, avec de nombreuses photographies. ❦
20 L'une des tribus scythes nomades les plus puissantes et les plus belliqueuses. Elle vivait dans les steppes d'Asie centrale. ❦
21 Odyssée 11.490 et suiv. ❦
22 Cyrus, fondateur de l'Empire perse, qui prit Babylone en 583 av. J.-C., aurait employé cette ruse, mais l'histoire est aujourd'hui tenue pour discréditée. Voir Hérodote 1.191. ❦
23 La première de trois inscriptions que l'on sait avoir figuré sur le temple d'Apollon à Delphes. ❦
24 Tunique courte ouverte du côté droit, portée par les esclaves et les artisans. ❦
25 Strabon (C. 512.5) donne un récit différent de cette fête. Il affirme que les Perses la célébraient par des beuveries en mémoire d'une victoire de Cyrus sur les Saces, appelés Σακαῖοι chez Strabon, 512 et suiv. Sur cette coutume, voir Frazer, Golden Bough, II2, p. 24. ❦
26 Selon Hygin (Fabula 219), Archélaos, ancêtre supposé d'Alexandre, après avoir précipité le perfide Cissée, roi macédonien, dans la fosse préparée pour lui-même, suivit une chèvre sur l'ordre d'Apollon et fonda la ville d'Aigai, en Macédoine. ❦
27 L'histoire de l'oracle ordonnant à Archélaos de suivre la chèvre. ❦
28 Raconté par Dion dans le « Cinquième Discours ». ❦
29 Selon l'idée populaire, il s'agissait d'un esprit intérieur, ou génie, qui possédait ou gouvernait un homme. Héraclite, fr. 119 (Diels), affirme que le caractère est le génie de chaque homme. ❦
30 Euripide, Oreste 1 et suiv. ❦
31 Dans l'Iliade (21.233 et suiv.), Homère dépeint le combat entre Achille et le Scamandre. Note de Thayer : pour le Scamandre lui-même, voir la page de Livius. ❦
32 Plantes qui poussent dans les sols humides. Note de Thayer : voici par exemple, à l'entrée des musées du Capitole, la célèbre statue romaine aujourd'hui appelée Marforio : un dieu-fleuve, peut-être le Tibre ; bien que, précisément, l'absence de couronne de joncs ou de roseaux ait conduit d'autres spécialistes à croire qu'elle représente Neptune. ❦
33 Les kathartai étaient tenus pour des charlatans, comme nous le voyons chez Hippocrate et Plutarque. Ils prétendaient guérir les maladies. ❦
34 Platon (Phèdre 244E) évoque cette même méthode destinée à apaiser la colère d'une divinité et avait manifestement influencé Dion ici. ❦
35 Déesse du monde inférieur, qui envoie depuis celui-ci des fantômes tourmenter et terrifier ceux qui ont besoin de κάθαρσις. ❦
36 Minerai de fer magnétique dont Pline l'Ancien (Histoire naturelle 36.126 et suiv.) dit qu'on le trouvait en Magnésie, région de Macédoine, ainsi que près de la ville de Magnésie, en Asie. ❦
37 L'intérêt était payable mensuellement ; cf. Aristophane, Nuées, 17. ❦
38 Mentionné comme boutiquier chez Platon, Gorgias 518B. ❦
39 Le premier roi perse de ce nom. Les Perses l'appelaient « boutiquier » en guise de compliment, sans doute parce qu'il organisa l'Empire et imposa un tribut régulier. Selon une étymologie, « Darius » signifie « possédant des biens ». Voir Hérodote 3.89 et suiv. ❦
40 Cf. Platon, Alcibiade 122C, ἱματίων ἕλξεις. ❦
41 La dernière partie de cette description ressemble à celle que Diodore de Sicile (II.23) donne de Sardanapale. ❦
42 Littéralement, « la coquille étant tombée avec le dessous tourné vers le haut ». Cette expression vient d'un jeu pratiqué avec des tessons ou des coquilles, dans lequel les joueurs fuyaient ou poursuivaient selon que l'objet tombait avec l'une ou l'autre face tournée vers le haut. Voir Platon, Phèdre, 241B. ❦
43 Il semble s'agir du roi assyrien Sardanapale. La Syrie et l'Assyrie étaient parfois confondues. ❦
44 Cf. Aristophane, Acharniens 11. ❦
45 Dieu du vent du nord. Ses fils naviguèrent sur l'Argo avec Jason afin d'obtenir la Toison d'or. ❦
46 Fils de Dédale, qui tenta de voler avec les ailes de son père. La partie de la mer Égée située entre Mykonos et la côte d'Asie Mineure était appelée mer d'Icare. ❦
47 Consacré à Athéna, qui, selon une version, aurait planté le premier sur l'Acropole d'Athènes. Voir Hérodote 8.55. ❦
48 Voir Preger, Inscriptiones Graecae Metricae 232.
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Page mise à jour : 1er mai 18
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