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Michel de Montaigne
Essais Chapitre 29
Chapitre 28 sur 106
Référence canonique 1.29
Français
(1, p. 75-81v).Michel de MontaigneC129 Vingt et neuf sonnets d’Estienne de La BoetieMontaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvuMontaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/175-81v
I.
PARDON AMOVR, pardon, ô Seigneur ie te voüe
Le reſte de mes ans, ma voix & mes eſcris,
Mes ſanglots, mes ſouſpirs, mes larmes & mes cris :
Rien, rien tenir d’aucun, que de toy ie n’aduoue.
Helas comment de moy, ma fortune ſe ioue.
De toy n’a pas long temps, amour, ie me ſuis ris.
I’ay failly, ie le voy, ie me rends, ie ſuis pris.
I’ay trop gardé mon cœur, or ie le deſadvoüe.
Si i’ay pour le garder retardé ta victoire,
Ne l’en traitte plus mal, plus grande en eſt ta gloire.
Et ſi du premier coup tu ne m’as abbatu,
Penſe qu’vn bon vainqueur & nay pour eſtre grand,
Son nouveau priſonnier, quand vn coup il ſe rend,
Il priſe & l’ayme mieux, s’il a bien combatu.
II.
C’eſt amour, c’eſt amour, c’eſt luy ſeul, je le ſens :
Mais le plus vif amour, la poiſon la plus forte,
À qui onq pauvre cœur ait ouverte la porte.
Ce cruel n’a pas mis vn de ſes traitz perçans,
Mais arc, traits & carquoys, & luy tout dans mes ſens.
Encor vn mois n’a pas, que ma franchiſe eſt morte,
Que ce venin mortel dans mes veines ie porte,
Et deſ-ja i’ay perdu, & le cœur & le ſens.
Et quoy ? Si ceſt amour à meſure croiſſoit,
Qui en ſi grand tourment dedans moy ſe conçoit ?
Ô croiſtz, ſi tu peux croiſtre, & amende en croiſſant.
Tu te nourris de pleurs, des pleurs je te prometz,
Et pour te refreſchir, des ſouſpirs pour iamais.
Mais que le plus grand mal ſoit au moins en naiſſant.
III.
C’eſt faict mon cœur, quitons la liberté.
Dequoy meshuy ſerviroit la deffence,
Que d’agrandir & la peine & l’offence ?
Plus ne ſuis fort, ainſi que i’ay eſté.
La raiſon fuſt un temps de mon coſté,
Or revoltée elle veut que ie penſe
Qu’il faut ſervir, & prendre en recompence
Qu’oncq d’vn tel neud nul ne fuſt arreſté.
S’il ſe faut rendre, alors il eſt ſaiſon,
Quand on n’a plus devers ſoy la raiſon.
Je voy qu’amour, ſans que ie le deſerve,
Sans aucun droict, ſe vient ſaiſir de moy ?
Et voy qu’encor il faut à ce grand Roy
Quand il a tort, que la raiſon luy ſerve.
IIII.
C’eſtoit alors, quand les chaleurs paſſées,
Le ſale Automne aux cuves va foulant,
Le raiſin gras deſſoubz le pied coulant,
Que mes douleurs furent encommencées.
Le paiſan bat ſes gerbes amaſſées,
Et aux caveaux ſes bouillans muis roulant,
Et des fruitiers ſon automne croulant,
Se vange lors des peines advancées.
Seroit ce point vn preſage donné
Que mon eſpoir eſt deſ-ja moiſſonné ?
Non certes, non. Mais pour certain ie penſe,
I’auray, ſi bien à deuiner i’entends,
Si l’on peut rien prognoſtiquer du temps,
Quelque grand fruict de ma longue esperance.
V.
I’ay veu ſes yeux perçans, i’ay veu ſa face claire :
(Nul iamais ſans ſon dam ne regarde les dieux) ;
Froit, ſans cœur me laiſſa ſon œil victorieux,
Tout eſtourdi du coup de ſa forte lumiere.
Comme vn ſurpris de nuit, aux champs, quand il eſclaire,
Eſtonné, ſe palliſt ſi la fleche des cieux
Sifflant luy paſſe contre, & luy ſerre les yeux,
Il tremble, & veoit, tranſi, Iupiter en colere.
Dy moy Madame, au vray, dy moy ſi tes yeux vertz
Ne ſont pas ceux qu’on dit que l’amour tient couvertz ?
Tu les auois, ie croy, la fois que ie t’ay veüe,
Au moins il me ſouvient qu’il me fuſt lors aduis
Qu’amour, tout à un coup, quand premier ie te vis,
Desbanda deſſus moy, & ſon arc, & ſa veüe.
VI.
Ce dit maint vn de moy, dequoy ſe plaint il tant,
Perdant ſes ans meilleurs en choſe ſi legiere ?
Qu’a-t-il tant à crier, ſi encore il eſpere ?
Et s’il n’eſpere rien, pourquoy n’eſt il content ?
Quand i’eſtois libre & ſain i en diſois bien autant.
Mais certes celuy-là n’a la raiſon entière,
Ains a le cœur gaté de quelque rigueur fière,
S’il ſe plaint de ma plainte, & mon mal il n’entend.
Amour tout à un coup de cent douleurs me point,
Et puis l’on m’avertit que ie ne crie point.
Si vain ie ne ſuis pas que mon mal i’agrandiſſe
A force de parler : ſon m’en peut exempter,
Ie quitte les ſonnetz, ie quitte le chanter.
Qui me défend le deuil, celuy-là me guériſſe.
VII.
Quand à chanter ton los, parfois ie m’aduenture,
Sans oſer ton grand nom, dans mes vers exprimer,
Sondant le moins profond de cette large mer,
Ie tremble de m’y perdre, & aux rives m’aſſure.
Ie crains, en louant mal, que ie te faſſe iniure.
Mais le peuple étonné d’ouïr tant t’eſtimer,
Ardant de te connaître, eſſaie à te nommer,
Et cherchant ton ſaint nom ainſi à l’aventure,
Ébloui n’atteint pas à voir choſe ſi claire,
Et ne te trouve point ce groſſier populaire,
Qui n’ayant qu’un moyen, ne voit pas celuy-là :
C’eſt que s’il peut trier, la comparaiſon faite,
Des parfaites du monde, une la plus parfaite,
Lors, s’il a voix, qu’il crie hardiment la voilà.
VIII.
Quand viendra ce iour-là, que ton nom au vrai paſſe
Par France dans mes vers ? combien & quantes fois
S’en empreſſe mon cœur, s’en démangent mes doigts ?
Souvent dans mes écrits de ſoy meſme il prend place.
Maugré moy ie t’écris, malgré moy ie t’efface,
Quand Aſtrée viendroit & la foi & le droit,
Alors ioyeux ton nom au monde ſe rendroit.
Ores c’eſt à ce temps, que cacher il te faſſe,
C’eſt à ce temps malin une grande vergogne
Donc Madame tandis tu ſeras ma Dordogne.
Toutefois laiſſe-moi, laiſſe-moi ton nom mettre,
Ayez pitié du temps, ſi au iour ie te metz,
Si le temps ce connaît, lors ie te le prometz,
Lors il ſera doré, s’il le doit iamais eſtre.
IX.
O entre tes beautez, que ta conſtance eſt belle.
C’eſt ce cœur aſſuré, ce courage conſtant,
C’eſt parmi tes vertus, ce que l’on priſe tant :
Auſſi qu’eſt-il plus beau, qu’une amitié fidelle ?
Or ne charge donc rien de ta sœur infidele,
De Vézère ta sœur : elle va s’écartant
Toujours flottant mal sûre en ſon cours inconſtant.
Vois-tu comme à leur gré les vents ſe jouent d’elle ?
Et ne te repens point pour droit de ton aînage
D’avoir déjà choiſi la conſtance en partage.
Meſme race porta l’amitié ſouveraine
Des bons jumeaux, deſquels l’un à l’autre départ
Du ciel & de l’enfer la moitié de ſa part,
Et l’amour diffamé de la trop belle Hélène.
X.
Je vois bien, ma Dordogne encore humble tu vas :
De te montrer Gaſconne en France, tu as honte.
Si du ruiſſeau de Sorgue, on foit ores grand conte,
Si a-t-il bien été quelquefois auſſi bas.
Vois-tu le petit Loir comme il hate le pas ?
Comme déjà parmi les plus grands il ſe compte ?
Comme il marche hautain d’une courſe plus prompte
Tout à coſté du Mince, & il ne s’en plaint pas ?
Un ſeul Olivier d’Arne enté au bord de Loire
Le faict courir plus brave & luy donne ſa gloire.
Laiſſe, laiſſe-moi faire, & un jour ma Dordogne
Si je devine bien, on te connaîtra mieux :
Et Garonne, & le Rhoſne, & ces autres grands Dieux
En auront quelque ennui, & poſſible vergogne.
XI.
Toy qui oys mes ſoupirs, ne me ſoys rigoureux
Si mes larmes à part toutes miennes je verſe,
Si mon amour ne ſuit en ſa douleur diverſe
Du Florentin tranſi les regrets langoureux,
Ni de Catulle auſſi, le folatre amoureux,
Qui le cœur de ſa dame en chatouillant luy perce,
Ni le ſavant amour du demi-Grec Properce,
Ils n’aiment pas pour moi, je n’aime pas pour eux,
Qui pourra ſur autrui ſes douleurs limiter,
Celuy pourra d’autrui les plaintes imiter :
Chacun ſent ſon tourment & ſçait ce qu’il endure
Chacun parla d’amour ainſi qu’il l’entendit.
Je dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dit.
Que celuy aime peu, qui aime à la meſure.
XII.
Quoi ? qu’eſt-ce ? oſ vents, oſ nues, oſ l’orage !
À point nommé, quand d’elle m’approchant
Les bois, les monts, les baiſſes vois tranchant
Sur moy d’aguet vous pouſſez votre rage.
Ores mon cœur s’embraſe davantage.
Allez, allez faire peur au marchand,
Qui dans la mer les tréſors va cherchant :
Ce n’eſt ainſi, qu’on m’abat le courage.
Quand j’oys les vents, leur tempeſte, & leurs cris,
De leur malice, en mon cœur je me ris.
Me penſent-ils pour cela faire rendre ?
Faſſe le ciel du pire, & l’air auſſi :
Je veux, je veux, & le déclare ainſi
S’il faut mourir, mourir comme Léandre.
XIII.
Vous qui aimer encore ne ſavez,
Ores m’oyant parler de mon Léandre,
Ou jamais non, vous y devez apprendre,
Si rien de bon dans le cœur vous avez,
Il oſa bien branlant ſes bras lavez,
Armé d’amour, contre l’eau ſe défendre,
Qui pour tribut la fille voulut prendre,
Ayant le frère, & le mouton ſauvez.
Un ſoyr vaincu par les flots rigoureux,
Voyant déjà, ce vaillant amoureux,
Que l’eau maîtreſſe à ſon plaiſir le tourne :
Parlant aux flots, leur jeta cette voix :
Pardonnez-moi maintenant que j’y vais,
Et gardez-moi la mort, quand je retourne.
XIIII.
Ô cœur léger, oſ courage mal sûr,
Penſes-tu plus que ſouffrir je te puiſſe ?
Ô bonté creuſe, oſ couverte malice,
Traître beauté, venimeuſe douceur.
Tu étais donc toujours sœur de ta sœur ?
Et moy trop ſimple il falloit que j’en fiſſe
L’eſſai ſur moy ? Et que tard j’entendiſſe
Ton parler double & tes chants de chaſſeur ?
Depuis le jour que j’ai pris à t’aimer,
J’euſſe vaincu les vagues de la mer.
Qu’eſt-ce aujourd’hui que je pourrais attendre ?
Comment de toy pourrais-je eſtre content ?
Qui apprendra ton cœur d’eſtre conſtant,
Puiſque le mien ne le luy peut apprendre ?
XV.
Ce n’eſt pas moy que l’on abuſe ainſi :
Qu’à quelque enfant ſes ruſes on emploie,
Qui n’a nul goût, qui n’entend rien qu’il oie :
Je ſais aimer, je ſais hair auſſi.
Contente-toy de m’avoir juſqu’icy
Fermé les yeux, il eſt temps que j’y voie :
Et qu’aujourd’hui, las & honteux je ſoys
D’avoir mal mis mon temps & mon ſouci,
Oſerais-tu m’ayant ainſi traité
Parler à moy jamais de fermeté ?
Tu prends plaiſir à ma douleur extreſme.
Tu me défends de ſentir mon tourment :
Et ſi veux bien que je meure en t’aimant.
Si je ne ſens, comment veux-tu que j’aime ?
XVI.
Oh l’ai-je dit ? Hélas l’ai-je ſongé ?
Ou ſi pour vrai j’ai dit blaſphème-t-elle ?
S’a fauſſe langue, il faut que l’honneur d’elle
De moi, par moi, de ſur moi, ſoyt vengé.
Mon cœur chez toy, oſ madame, eſt logé :
Là donne-luy quelque geſne nouvelle :
Fais-luy ſouffrir quelque peine cruelle :
Fais, fais-luy tout, fors luy donner congé.
Or ſeras-tu (je le ſais) trop humaine,
Et ne pourras longuement voir ma peine.
Mais un tel fait, faut-il qu’il ſe pardonne ?
À tout le moins haut je me dédirai
De mes ſonnets, & me démentirai,
Pour ces deux faux, cinq cents vrais je t’en donne.
XVII.
Si ma raiſon en moy s’eſt pu remettre,
Si recouvrer aſteure je me puis,
Si j’ai du ſens, ſi plus homme je ſuis,
Je t’en mercie, oſ bienheureuſe lettre.
Qui m’eût (hélas) qui m’eût ſu reconnaître
Lorſqu’enragé vaincu de mes ennuis,
En blaſphémant ma dame je pourſuis ?
De loin, honteux, je te vis lors paraître
Ô ſaint papier, alors je me revins,
Et devers toy dévotement je vins.
Je te donnerais un autel pour ce fait,
Qu’on vît les traits de cette main divine.
Mais de les voir aucun homme n’eſt digne,
Ni moy auſſi, ſi elle ne m’en eût fait.
XVIII.
J’étais près d’encourir pour jamais quelque blame.
De colère échauffé mon courage brûlait,
Ma folle voix au gré de ma fureur branlait,
Je dépitais les dieux, & encore ma dame.
Lorſqu’elle de loin jette un brevet dans ma flamme
Je le ſentis ſoudain comme il me rhabillait,
Qu’auſſitoſt devant luy ma fureur s’en allait,
Qu’il me rendait, vainqueur, en ſa place mon ame.
Entre vous, qui de moi, ces merveilles oyez,
Que me dites-vous d’elle ? & je vous prie voyez,
S’ainſi comme je fais, adorer je la dois ?
Quels miracles en moi, penſez-vous qu’elle faſſe
De ſon œil tout puiſſant, ou d’un rai de ſa face.
Puiſqu’en moy firent tant les traces de ſes doigts.
XIX.
Je tremblais devant elle, & attendais, tranſi,
Pour venger mon forfoit quelque juſte ſentence,
À moi-meſme con(ſci)ent du poids de mon offenſe,
Lorſqu’elle me dit, va, je te prends à merci.
Que mon los déſormais partout ſoyt éclairci :
Employe là tes ans : & ſans plus mes-huy penſe
D’enrichir de mon nom par tes vers noſtre France,
Couvre de vers ta faute, & paye-moi ainſi.
Sus donc ma plume, il faut, pour jouir de ma peine
Courir par ſa grandeur, d’une plus large vene.
Mais regarde à ſon œil, qu’il ne nous abandonne.
Sans ſes yeux, nos eſprits ſe mourraient languiſſants.
Ils nous donnent le cœur, ils nous donnent le ſens.
Pour ſe payer de moi, il faut qu’elle me donne.
XX.
Ô vous maudits ſonnets, vous qui prîtes l’audace
De toucher à ma dame : oſ malins & pervers,
Des Muſes le reproche, & honte de mes vers :
Si je vous fis jamais, s’il faut que je me faſſe
Ce tort de confeſſer vous tenir de ma race,
Lors pour vous les ruiſſeaux ne furent pas ouverts
D’Apollon le doré, des muſes aux yeux verts,
Mais vous reçut naiſſants Tiſiphone en leur place
Si j’ai oncq quelque part à la poſtérité
Je veux que l’un & l’autre en ſoyt déſhérité.
Et ſi au feu vengeur des or je ne vous donne,
C’eſt pour vous diffamer, vivez, chétifs, vivez,
Vivez aux yeux de tous, de tout honneur privez :
Car c’eſt pour vous punir, qu’ores je vous pardonne.
XXI.
N’ayez plus mes amis, n’ayez plus cette envie
Que je ceſſe d’aimer, laiſſez-moi obſtiné,
Vivre & mourir ainſi, puiſqu’il eſt ordonné,
Mon amour c’eſt le fil, auquel ſe tient ma vie.
Ainſi me dit la fée, ainſi en Aeagrie
Elle fit Méléagre à l’amour deſtiné,
Et alluma ſa ſouche à l’heure qu’il fut né,
Et dit, toy, & ce feu, tenez-vous compagnie.
Elle le dit ainſi, & la fin ordonnée
Suivit après le fil de cette deſtinée.
La ſouche (ce dit-on) au feu fut conſommée,
Et dès lors (grand miracle) en un meſme moment,
On vit tout à un coup, du miſérable amant
La vie & le tiſon, s’en aller en fumée.
XXII.
Quand tes yeux conquérants étonné je regarde,
J’y vois dedans au clair tout mon eſpoir écrit,
J’y vois dedans amour, luy-meſme qui me rit,
Et me montre mignard le bonheur qu’il me garde.
Mais quand de te parler parfois je me haſarde,
C’eſt lors que mon eſpoir deſſéché ſe tarit.
Et d’avouer jamais ton œil, qui me nourrit,
D’un ſeul mot de faveur, cruelle, tu n’as garde.
Si tes yeux ſont pour moi, or vois ce que je dis,
Ce ſont ceux-là, ſans plus, à qui je me rendis.
Mon Dieu quelle querelle en toi-meſme ſe dreſſe,
Si ta bouche & tes yeux ſe veulent démentir.
Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les départir,
Et que je prenne au mot de tes yeux la promeſſe.
XXIII.
Ce ſont tes yeux tranchants qui me font le courage.
Je vois ſauter dedans la gaie liberté,
Et mon petit archer, qui mène à ſon coſté
La belle gaillardiſe & plaiſir le volage.
Mais après, la rigueur de ton triſte langage
Me montre dans ton cœur la fière honneſteté.
Et condamné je vois la dure chaſteté,
Là gravement aſſiſe & la vertu ſauvage,
Ainſi mon temps divers par ces vagues ſe paſſe.
Ores ſon œil m’appelle, or ſa bouche me chaſſe.
Hélas, en cet eſtrif, combien ai-je enduré.
Et puiſqu’on penſe avoir d’amour quelque aſſurance,
Sans ceſſe nuit & jour à la ſervir je penſe,
Ni encor de mon mal, ne puis eſtre aſſuré.
XXIV.
Or dis-je bien, mon eſpérance eſt morte.
Or eſt-ce foit de mon aiſe & mon bien.
Mon mal eſt clair : maintenant je vois bien,
Tout m’abandonne & d’elle je n’ai rien,
Sinon toujours quelque nouveau ſoutien,
Qui rend ma peine & ma douleur plus fortes.
Ce que j’attends, c’eſt un jour d’obtenir
Quelques ſoupirs des gens de l’avenir ;
Quelqu’un dira deſſus moy par pitié :
Sa dame & luy naquirent deſtinez,
Également de mourir obſtinez,
L’un en rigueur, & l’autre en amitié.
XXV.
J’ai tant vécu, chétif, en ma langueur,
Qu’or j’ai vu rompre, & ſuis encore en vie,
Mon eſpérance avant mes yeux ravie,
Contre l’écueil de ſa fière rigueur.
Que m’a ſervi de tant d’ans la longueur ?
Elle n’eſt pas de ma peine aſſouvie :
Elle s’en rit, & n’a point d’autre envie,
Que de tenir mon mal en ſa vigueur.
Donques j’aurai, malheureux en aimant
Toujours un cœur, toujours nouveau tourment.
Je me ſens bien que j’en ſuis hors d’haleine,
Preſt à laiſſer la vie ſous le faix :
Qu’y ferait-on ſinon ce que je fais ?
Piqué du mal, je m’obſtine en ma peine.
XXVI.
Puiſqu’ainſi ſont mes dures deſtinées,
J’en ſoûlerai, ſi je puis, mon ſouci.
Si j’ai du mal, elle le veut auſſi.
J’accomplirai mes peines ordonnées
Nymphes des bois qui avez étonnées,
De mes douleurs, je crois quelque merci,
Qu’en penſez-vous ? puis-je durer ainſi,
Si à mes maux treſves ne ſont données ?
Or ſi quelqu’une à m’écouter s’incline,
Oyez pour Dieu ce qu’ores je devine.
Le jour eſt près que mes forces jà vaines
Ne pourront plus fournir à mon tourment.
C’eſt mon eſpoir, ſi je meurs en aimant,
Adonc, je crois, faillirai-je à mes peines.
XXVII.
Lorſque laſſe eſt, de me laſſer ma peine,
Amour d’un bien mon mal rafraîchiſſant,
Flatte au cœur mort ma plaie languiſſant,
Nourrit mon mal, & luy foit prendre haleine.
Lors je conçois quelque eſpérance vaine :
Mais auſſitoſt, ce dur tyran, s’il ſent
Que mon eſpoir ſe renforce en croiſſant,
Pour l’étouffer, cent tourments il m’amène
Encor tous frais : lors je me vois blamant
D’avoir été rebelle à mon tourment.
Vive le mal, oſ dieux, qui me dévore,
Vive à ſon gré mon tourment rigoureux.
Ô bienheureux & bienheureux encore
Qui ſans relache eſt toujours malheureux.
XXVIII.
Si contre amour je n’ai autre défenſe
Je m’en plaindrai, mes vers le maudiront,
Et après moy les roches rediront
Le tort qu’il foit à ma dure conſtance.
Puiſque de luy j’endure cette offenſe.
Au moins tout haut, mes rythmes le diront,
Et nos neveux, alors qu’ils me liront,
En l’outrageant, m’en feront la vengeance.
Ayant perdu tout l’aiſe que j’avais,
Ce ſera peu que de perdre ma voix.
S’on ſçait l’aigreur de mon triſte ſouci,
Et ſur celuy qui m’a foit cette plaie,
Il en aura, pour ſi dur cœur qu’il ait,
Quelque pitié, mais non pas de merci.
XXIX.
Ia reluyſçait la benoîte journée
Que la nature au monde te devait,
Quand des tréſors qu’elle te réſervait
Sa grande clé, te fut abandonnée.
Tu pris la grace à toy ſeule ordonnée,
Tu pillas tant de beautez qu’elle avoit :
Tant qu’elle, fière, alors qu’elle te voit
En eſt parfois, elle-meſme étonnée.
Ta main de prendre enfin ſe contenta :
Mais la nature encor te préſenta,
Pour t’enrichir cette terre où nous ſommes.
Tu n’en pris rien : mais en toy tu t’en ris,
Te ſentant bien en avoir aſſez pris
Pour eſtre icy reine du cœur des hommes.
Anglais
Charles Cotton
Chapter XXIX. Of moderation.
As if we had an infectious touch, we, by our manner of handling, corrupt
things that in themselves are laudable and good: we may grasp virtue so
that it becomes vicious, if we embrace it too stringently and with too
violent a desire. Those who say, there is never any excess in virtue,
forasmuch as it is not virtue when it once becomes excess, only play upon
words:
"Insani sapiens nomen ferat, aequus iniqui,
Ultra quam satis est, virtutem si petat ipsam."
This is a subtle consideration of philosophy. A man may both be too much
in love with virtue, and be excessive in a just action. Holy Writ agrees
with this, Be not wiser than you should, but be soberly wise.-- --I have known a great man,
--
prejudice the opinion men had of his devotion, by pretending to be devout
beyond all examples of others of his condition. I love temperate and
moderate natures. An immoderate zeal, even to that which is good, even
though it does not offend, astonishes me, and puts me to study what name
to give it. Neither the mother of Pausanias,
--
who was the first instructor of her son's process, and threw the first
stone towards his death, nor Posthumius the dictator, who put his son to
death, whom the ardour of youth had successfully pushed upon the enemy a
little more advanced than the rest of his squadron, do appear to me so
much just as strange; and I should neither advise nor like to follow so
savage a virtue, and that costs so dear.
--
The archer that shoots over, misses as much as he that falls short, and
'tis equally troublesome to my sight, to look up at a great light, and
to look down into a dark abyss. Callicles in Plato says, that the
extremity of philosophy is hurtful, and advises not to dive into it
beyond the limits of profit; that, taken moderately, it is pleasant and
useful; but that in the end it renders a man brutish and vicious, a
contemner of religion and the common laws, an enemy to civil
conversation, and all human pleasures, incapable of all public
administration, unfit either to assist others or to relieve himself, and
a fit object for all sorts of injuries and affronts. He says true; for
in its excess, it enslaves our natural freedom, and by an impertinent
subtlety, leads us out of the fair and beaten way that nature has traced
for us.
The love we bear to our wives is very lawful, and yet theology thinks fit
to curb and restrain it. As I remember, I have read in one place of St.
Thomas Aquinas,-- --where he
condemns marriages within any of the forbidden degrees, for this reason,
amongst others, that there is some danger, lest the friendship a man
bears to such a woman, should be immoderate; for if the conjugal
affection be full and perfect betwixt them, as it ought to be, and that
it be over and above surcharged with that of kindred too, there is no
doubt, but such an addition will carry the husband beyond the bounds of
reason.
Those sciences that regulate the manners of men, divinity and philosophy,
will have their say in everything; there is no action so private and
secret that can escape their inspection and jurisdiction. They are best
taught who are best able to control and curb their own liberty; women
expose their nudities as much as you will upon the account of pleasure,
though in the necessities of physic they are altogether as shy. I will,
therefore, in their behalf:
-- --
teach the husbands, that is, such as are too vehement in the exercise of
the matrimonial duty--if such there still be--this lesson, that the very
pleasures they enjoy in the society of their wives are reproachable if
immoderate, and that a licentious and riotous abuse of them is a fault as
reprovable here as in illicit connections. Those immodest and debauched
tricks and postures, that the first ardour suggests to us in this affair,
are not only indecently but detrimentally practised upon our wives. Let
them at least learn impudence from another hand; they are ever ready
enough for our business, and I for my part always went the plain way to
work.
Marriage is a solemn and religious tie, and therefore the pleasure we
extract from it should be a sober and serious delight, and mixed with a
certain kind of gravity; it should be a sort of discreet and
conscientious pleasure. And seeing that the chief end of it is
generation, some make a question, whether when men are out of hopes as
when they are superannuated or already with child, it be lawful to
embrace our wives. 'Tis homicide, according to Plato.-- --
Certain nations (the Mohammedan, amongst others) abominate all conjunction
with women with child, others also, with those who are in their courses.
Zenobia would never admit her husband for more than one encounter, after
which she left him to his own swing for the whole time of her conception,
and not till after that would again receive him:-- --a brave and generous example of conjugal
continence. It was doubtless from some lascivious poet,-- --and one that himself was in
great distress for a little of this sport, that Plato borrowed this
story; that Jupiter was one day so hot upon his wife, that not having so
much patience as till she could get to the couch, he threw her upon the
floor, where the vehemence of pleasure made him forget the great and
important resolutions he had but newly taken with the rest of the gods in
his celestial council, and to brag that he had had as good a bout, as
when he got her maidenhead, unknown to their parents.
The kings of Persia were wont to invite their wives to the beginning of
their festivals; but when the wine began to work in good earnest, and
that they were to give the reins to pleasure, they sent them back to
their private apartments, that they might not participate in their
immoderate lust, sending for other women in their stead, with whom they
were not obliged to so great a decorum of respect.-- --All pleasures and all sorts of gratifications
are not properly and fitly conferred upon all sorts of persons.
Epaminondas had committed to prison a young man for certain debauches;
for whom Pelopidas mediated, that at his request he might be set at
liberty, which Epaminondas denied to him, but granted it at the first
word to a wench of his, that made the same intercession; saying, that it
was a gratification fit for such a one as she, but not for a captain.
Sophocles being joint praetor with Pericles, seeing accidentally a fine
boy pass by: "O what a charming boy is that!" said he. "That might be
very well," answered Pericles, "for any other than a praetor, who ought
not only to have his hands, but his eyes, too, chaste."-- AElius Verus, the emperor, answered his wife, who
reproached him with his love to other women, that he did it upon a
conscientious account, forasmuch as marriage was a name of honour and
dignity, not of wanton and lascivious desire; and our ecclesiastical
history preserves the memory of that woman in great veneration, who
parted from her husband because she would not comply with his indecent
and inordinate desires. In fine, there is no pleasure so just and
lawful, where intemperance and excess are not to be condemned.
But, to speak the truth, is not man a most miserable creature the while?
It is scarce, by his natural condition, in his power to taste one
pleasure pure and entire; and yet must he be contriving doctrines and
precepts to curtail that little he has; he is not yet wretched enough,
unless by art and study he augment his own misery:
"Fortunae miseras auximus arte vias."
Human wisdom makes as ill use of her talent, when she exercises it in
rescinding from the number and sweetness of those pleasures that are
naturally our due, as she employs it favourably and well in artificially
disguising and tricking out the ills of life, to alleviate the sense of
them. Had I ruled the roast, I should have taken another and more
natural course, which, to say the truth, is both commodious and holy, and
should, peradventure, have been able to have limited it too;
notwithstanding that both our spiritual and corporal physicians, as by
compact betwixt themselves, can find no other way to cure, nor other
remedy for the infirmities of the body and the soul, than by misery and
pain. To this end, watchings, fastings, hair-shirts, remote and solitary
banishments, perpetual imprisonments, whips and other afflictions, have
been introduced amongst men: but so, that they should carry a sting with
them, and be real afflictions indeed; and not fall out as it once did to
one Gallio, who having been sent an exile into the isle of Lesbos, news
was not long after brought to Rome, that he there lived as merry as the
day was long; and that what had been enjoined him for a penance, turned
to his pleasure and satisfaction: whereupon the Senate thought fit to
recall him home to his wife and family, and confine him to his own house,
to accommodate their punishment to his feeling and apprehension. For to
him whom fasting would make more healthful and more sprightly, and to him
to whose palate fish were more acceptable than flesh, the prescription of
these would have no curative effect; no more than in the other sort of
physic, where drugs have no effect upon him who swallows them with
appetite and pleasure: the bitterness of the potion and the abhorrence of
the patient are necessary circumstances to the operation. The nature
that would eat rhubarb like buttered turnips, would frustrate the use and
virtue of it; it must be something to trouble and disturb the stomach,
that must purge and cure it; and here the common rule, that things are
cured by their contraries, fails; for in this one ill is cured by
another.
This belief a little resembles that other so ancient one, of thinking to
gratify the gods and nature by massacre and murder: an opinion
universally once received in all religions. And still, in these later
times wherein our fathers lived, Amurath at the taking of the Isthmus,
immolated six hundred young Greeks to his father's soul, in the nature of
a propitiatory sacrifice for his sins. And in those new countries
discovered in this age of ours, which are pure and virgin yet, in
comparison of ours, this practice is in some measure everywhere received:
all their idols reek with human blood, not without various examples of
horrid cruelty: some they burn alive, and take, half broiled, off the
coals to tear out their hearts and entrails; some, even women, they flay
alive, and with their bloody skins clothe and disguise others. Neither
are we without great examples of constancy and resolution in this affair
the poor souls that are to be sacrificed, old men, women, and children,
themselves going about some days before to beg alms for the offering of
their sacrifice, presenting themselves to the slaughter, singing and
dancing with the spectators.
The ambassadors of the king of Mexico, setting out to Fernando Cortez the
power and greatness of their master, after having told him, that he had
thirty vassals, of whom each was able to raise an hundred thousand
fighting men, and that he kept his court in the fairest and best
fortified city under the sun, added at last, that he was obliged yearly
to offer to the gods fifty thousand men. And it is affirmed, that he
maintained a continual war, with some potent neighbouring nations, not
only to keep the young men in exercise, but principally to have
wherewithal to furnish his sacrifices with his prisoners of war. At a
certain town in another place, for the welcome of the said Cortez, they
sacrificed fifty men at once. I will tell you this one tale more, and I
have done; some of these people being beaten by him, sent to acknowledge
him, and to treat with him of a peace, whose messengers carried him three
sorts of gifts, which they presented in these terms: "Behold, lord, here
are five slaves: if thou art a furious god that feedeth upon flesh and
blood, eat these, and we will bring thee more; if thou art an affable
god, behold here incense and feathers; but if thou art a man, take these
fowls and these fruits that we have brought thee."
Concepts de ce passage
Scepticisme académicien
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Affects
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Colère
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Soin de l’âme
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Communauté
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Courage
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Coutume et habitude
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Mort
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Convenance morale
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Désir
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Dukkha
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Devoir
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Éducation
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Éther et champ
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Exil
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Foi
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Famille
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Crainte
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Pardon
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Amitié
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Dieu
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Sainteté
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Sagesse humaine
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Humilité
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