# De la clémence

- Identifiant : `seneca.de_clementia`
- Auteur : Sénèque
- URL canonique : https://prokopton42.com/fr/ouvrages/seneque/de-clementia/livre-1/passage-12/
- Empreinte : `48f64d36c4f9725f99df75c08bc76002f3761dda7f76d4b095ba73b5c12ad28d`

## Passage 1.12

### Latin

" Quid ergo ? Non reges quoque occidere solent ? " Sed quotiens id fieri publica utilitas persuadet; tyrannis saevitia cordi est. Tyrannus autem a rege factis distat, non nomine ; nam et Dionysius maior iure meritoque praeferri multis regibus potest, et L. Sullam tyrannum appellari quid prohibet, cui occidendi finem fecit inopia hostium ? Descenderit licet e dictatura sua et se togae reddiderit, quis tamen umquam tyrannus tam avide humanum sanguinem bibit quam ille, qui septem milia civium Romanorum contrucidari iussit et, cum in vicino ad aedem Bellonae sedens exaudisset conclamationem tot milium sub gladio gementium, exterrito senatu : " Hoc agamus," inquit, " patres conscripti; seditiosi pauculi meo iussu occiduntur " ? Hoc non est mentitus ; pauci Sullae videbantur. Sed mox de Sulla, cum quaeremus, quomodo hostibus irascendum sit, utique si in hostile nomen cives et ex eodem corpore abrupti transierint ; interim, hoc quod dicebam, clementia efficit, ut magnum inter regem tyrannumque discrimen sit, uterque licet non minus armis valletur ; sed alter arma habet, quibus in munimentum pacis utitur, alter, ut magno timore magna odia compescat, nec illas ipsas manus, quibus se commisit, securus adspicit. Contrariis in contraria agitur ; nam cum invisus sit, quia timetur, timeri vult, quia invisus est, et illo exsecrabili versu, qui multos praecipites dedit, utitur : Oderint, dum metuant, ignarus, quanta rabies oriatur, ubi supra modum odia creverunt. Temperatus enim timor cohibet animos, adsiduus vero et acer et extrema admovens in audaciam iacentes excitat et omnia experiri suadet. Sic feras linea et pinnae clusas contineant ; easdem a tergo eques telis incessat, temptabunt fugam per ipsa, quae fugerant, proculcabuntque formidinem. Acer- rima virtus est, quam ultima necessitas extundit. Relinquat oportet securi aliquid metus multoque plus spei quam periculorum ostentet ; alioqui, ubi quiescenti paria metuuntur, incurrere in pericula iuvat et aliena anima abuti.

### Anglais

“What, then,” say you, “do not kings also put men to death?” They do, but only when that measure is recommended by the public advantage: tyrants enjoy cruelty. A tyrant differs from a king in deeds, not in title: for the elder Dionysius deserves to be preferred before many kings, and what can prevent our styling Lucius Sulla a tyrant, since he only left off slaying because he had no more enemies to slay? Although he laid down his dictatorship and resumed the garb of a private citizen, yet what tyrant ever drank human blood as greedily as he, who ordered seven thousand Roman citizens to be butchered, and who, on hearing the shrieks of so many thousands being put to the sword as he sat in the temple of Bellona, said to the terror-stricken Senate, “Let us attend to our business, Conscript Fathers; it is only a few disturbers of the public peace who are being put to death by my orders.” In saying this he did not lie: they really seemed few to Sulla. But we shall speak of Sulla presently, when we consider how we ought to feel anger against our enemies, at any rate when our own countrymen, members of the same community as ourselves, have been torn away from it and assumed the name of enemies: in the meanwhile, as I was saying, clemency is what makes the great distinction between kings and tyrants. Though each of them may be equally fenced around by armed soldiers, nevertheless the one uses his troops to safeguard the peace of his kingdom, the other uses them to quell great hatred by great terror: and yet he does not look with any confidence upon those to whose hands he entrusts himself. He is driven in opposite directions by conflicting passions: for since he is hated because he is feared, he wishes to be feared because he is hated: and he acts up to the spirit of that odious verse, which has cast so many headlong from their thrones— “Why, let them hate me, if they fear me too!”— not knowing how frantic men become when their hatred becomes excessive: for a moderate amount of fear restrains men, but a constant and keen apprehension of the worst tortures rouses up even the most grovelling spirits to deeds of reckless courage, and causes them to hesitate at nothing. Just so a string stuck full of feathers will prevent wild beasts escaping: but should a horseman begin to shoot at them from another quarter, they will attempt to escape over the very thing that scared them, and will trample the cause of their alarm underfoot. No courage is so great as that which is born of utter desperation. In order to keep people down by terror, you must grant them a certain amount of security, and let them see that they have far more to hope for than to fear: for otherwise, if a man is in equal peril whether he sits still or takes action, he will feel actual pleasure in risking his life, and will fling it away as lightly as though it were not his own.

### Français

« Eh quoi ! les rois aussi n’infligent-ils pas souvent la mort ? » Oui, quand l’intérêt public les y détermine ; mais le tyran, la cruauté lui tient au cœur. Le tyran ! s’il diffère du roi, c’est par les actes, non par le titre. Denys l’ancien peut en toute justice être mis au-dessus de bien des rois ; et rien n’empêche d’appeler tyran L. Sylla, dont les égorgements ne cessèrent que faute d’ennemis. Qu’importe qu’il soit descendu de la dictature, qu’il ait repris la toge d’homme privé ? quel tyran but jamais le sang humain aussi avidement que lui, qui fit massacrer à la fois sept mille citoyens romains ; qui, voisin du massacre et siégeant près du temple de Bellone, entendait les cris confus de cette multitude gémissante sous le glaive, et disait au sénat épouvanté : « Continuons, pères conscrits, c’est une poignée de séditieux que je fais mettre à mort ?» Il disait vrai : ce n’était pour lui qu’une poignée d’hommes. Tout à l’heure, à ce propos , nous déciderons comment il faut sévir contre des ennemis, quand ce sont des concitoyens, des membres d’une même république qui s’en sont détachés pour passer à l’état d’ennemis. C’est donc, comme je le disais, par la clémence que la grande différence du roi au tyran se manifeste. Tous deux peuvent également s’entourer d’armes : mais chez l’un, elles sont le rempart de la paix publique ; l’autre les a pour comprimer de puissantes haines par une puissante terreur. Et ces bras même, auxquels il se confie, il ne les voit pas sans effroi ; les ressentiments des peuples accroissent ses ressentiments ; détesté parce qu’il est craint, il veut se faire craindre parce qu’on le déteste, et il adopte l’infernale maxime qui a perdu tant de ses pareils : Qu’on me haïsse, pourvu que l’on tremble ! Il ignore quelle explosion s’apprête, quand la mesure des haines est comblée. En effet, une crainte modérée contient les esprits ; mais continuelle, violente, mais si elle met l’homme en face des suprêmes périls, elle relève l’audace des plus abattus et pousse à tout entreprendre. Ainsi une enceinte de cordes et de plumes tient en respect l’animal sauvage ; mais pris à dos par le piqueur dont les traits le harcèlent, il tentera de se faire jour à travers l’obstacle qu’il fuyait et foulera aux pieds l’épouvantail . Le courage le plus ardent est celui que l’extrême nécessité fait éclater. Il faut que la crainte laisse encore quelque sécurité et fasse envisager bien plus d’espoir que de péril ; autrement, si la soumission n’en a pas moins à trembler, on n’aspire plus qu’à heurter de front le péril, on fait bon marché d’une vie dont on n’était plus maître. Un roi humain et débonnaire a des auxiliaires fidèles qu’il emploie au salut de l’État ; le soldat est fier de penser que la sécurité publique est son ouvrage ; point de travaux qu’il n’endure avec joie : c’est un père qu’il garde. Quant au tyran farouche et sanguinaire, nécessairement ses satellites lui pèsent.

