Passage potentiellement protégé En consultant ce texte, vous reconnaissez disposer du droit de l’utiliser à titre personnel et éducatif. Ne reproduisez pas son contenu. Si ce livre vous accompagne, achetez-le pour soutenir l’auteur ou ses ayants droit.

Albert Camus

Caligula Acte 1

Acte 1 sur 4

Référence canonique act.1

Français

Caligula suivi de Le Malentendu

SCÈNE PREMIÈRE

Des patriciens, dont un très âgé, sont groupés dans

une salle du palais et donnent des signes de

nervosité.

PREMIER PATRICIEN

Toujours rien.

LE VIEUX PATRICIEN

Rien le matin, rien le soir.

DEUXIÈME PATRICIEN

Rien depuis trois jours.

LE VIEUX PATRICIEN

Les courriers partent, les courriers reviennent.

Ils secouent la tête et disent: «Rien.»

DEUXIÈME PATRICIEN

Toute la campagne est battue, il n’y a rien à

faire.

PREMIER PATRICIEN

Pourquoi s’inquiéter à l’avance? Attendons. Il

reviendra peut-être comme il est parti.

LE VIEUX PATRICIEN

Je l’ai vu sortir du palais. Il avait un regard

étrange.

PREMIER PATRICIEN

J’étais là aussi et je lui ai demandé ce qu’il avait.

DEUXIÈME PATRICIEN

A-t-il répondu?

PREMIER PATRICIEN

Un seul mot: «Rien.»

Un temps. Entre Hélicon, mangeant des oignons.

DEUXIÈME PATRICIEN, toujours nerveux.

C’est inquiétant.

PREMIER PATRICIEN

Allons, tous les jeunes gens sont ainsi.

LE VIEUX PATRICIEN

Bien entendu, l’âge efface tout.

DEUXIÈME PATRICIEN

Vous croyez?

PREMIER PATRICIEN

Souhaitons qu’il oublie.

LE VIEUX PATRICIEN

Bien sûr! Une de perdue, dix de retrouvées.

HÉLICON

Où prenez-vous qu’il s’agisse d’amour?

PREMIER PATRICIEN

Et de quoi d’autre?

HÉLICON

Le foie peut-être. Ou le simple dégoût de vous

voir tous les jours. On supporterait tellement mieux

nos contemporains s’ils pouvaient de temps en

temps changer de museau. Mais non, le menu ne

change pas. Toujours la même fricassée.

LE VIEUX PATRICIEN

Je préfère penser qu’il s’agit d’amour. C’est plus

attendrissant.

HÉLICON

Et rassurant, surtout, tellement plus rassurant.

C’est le genre de maladies qui n’épargnent ni les

intelligents ni les imbéciles.

PREMIER PATRICIEN

De toute façon, heureusement, les chagrins ne

sont pas éternels. Etes-vous capable de souffrir plus

d’un an?

DEUXIÈME PATRICIEN

Moi, non.

PREMIER PATRICIEN

Personne n’a ce pouvoir.

LE VIEUX PATRICIEN

La vie serait impossible.

PREMIER PATRICIEN

Vous voyez bien. Tenez, j’ai perdu ma femme,

l’an passé. J’ai beaucoup pleuré et puis j’ai oublié.

De temps en temps, j’ai de la peine. Mais, en

somme, ce n’est rien.

LE VIEUX PATRICIEN

La nature fait bien les choses.

HÉLICON

Quand je vous regarde, pourtant, j’ai l’impression

qu’il lui arrive de manquer son coup.

Entre Cherea.

PREMIER PATRICIEN

Eh bien?

CHEREA

Toujours rien.

HÉLICON

Du calme, Messieurs, du calme. Sauvons les

apparences. L’Empire romain, c’est nous. Si nous

perdons la figure, l’Empire perd la tête. Ce n’est

pas le moment, oh non! Et pour commencer, allons

déjeuner, l’Empire se portera mieux.

LE VIEUX PATRICIEN

C’est juste, il ne faut pas lâcher la proie pou

l’ombre.

CHEREA

Je n’aime pas cela. Mais tout allait trop bien.

Cet empereur était parfait.

DEUXIÈME PATRICIEN

Oui, il était comme il faut: scrupuleux et sans

expérience.

PREMIER PATRICIEN

Mais, enfin, qu’avez-vous et pourquoi ces lamentations?

Rien ne l’empêche de continuer. Il

aimait Drusilla, c’est entendu. Mais elle était sa

sœur, en somme. Coucher avec elle, c’était déjà

beaucoup. Mais bouleverser Rome parce qu’elle est

morte, cela dépasse les bornes.

CHEREA

Il n’empêche. Je n’aime pas cela, et cette fuite

ne me dit rien.

LE VIEUX PATRICIEN

Oui, il n’y a pas de fumée sans feu.

PREMIER PATRICIEN

En tout cas, la raison d’Etat ne peut admettre un

inceste qui prend l’allure des tragédies. L’inceste,

soit, mais discret.

HÉLICON

Vous savez, l’inceste, forcément, ça fait toujours

un peu de bruit. Le lit craque, si j’ose m’exprimer

ainsi. Qui vous dit, d’ailleurs, qu’il s’agisse de

Drusilla?

DEUXIÈME PATRICIEN

Et de quoi donc alors?

HÉLICON

Devinez. Notez bien, le malheur c’est comme le

mariage. On croit qu’on choisit et puis on est

choisi. C’est comme ça, on n’y peut rien. Notre

Caligula est malheureux, mais il ne sait peut-être

même pas pourquoi! Il a dû se sentir coincé, alors

il a fui. Nous en aurions tous fait autant. Tenez,

moi qui vous parle, si j’avais pu choisir mon père,

je ne serais pas né.

Entre Scipion.

SCÈNE II

CHEREA

Alors?

SCIPION

Encore rien. Des paysans ont cru le voir, dans la

nuit d’hier, près d’ici, courant à travers l’orage.

Cherea revient vers les sénateurs. Scipion le suit.

CHEREA

Cela fait bien trois jours, Scipion?

SCIPION

Oui. J’étais présent, le suivant comme de coutume.

Il s’est avancé vers le corps de Drusilla. Il

l’a touché avec deux doigts. Puis il a semblé réfléchir,

tournant sur lui-même, et il est sorti d’un

pas égal. Depuis, on court après lui.

CHEREA, secouant la tête.

Ce garçon aimait trop la littérature.

DEUXIÈME PATRICIEN

C’est de son âge.

CHEREA

Mais ce n’est pas de son rang. Un empereur

artiste, cela n’est pas convenable. Nous en avons

eu un ou deux, bien entendu. Il y a des brebis

galeuses partout. Mais les autres ont eu le bon

goût de rester des fonctionnaires.

PREMIER PATRICIEN

C’était plus reposant.

LE VIEUX PATRICIEN

A chacun son métier.

SCIPION

Que peut-on faire, Cherea?

CHEREA

Rien.

DEUXIÈME PATRICIEN

Attendons. S’il ne revient pas, il faudra le remplacer.

Entre nous, les empereurs ne manquent

pas.

PREMIER PATRICIEN

Non, nous manquons seulement de caractères.

CHEREA

Et s’il revient mal disposé?

PREMIER PATRICIEN

Ma foi, c’est encore un enfant, nous lui ferons

entendre raison.

CHEREA

Et s’il est sourd au raisonnement?

PREMIER PATRICIEN, il rit.

Eh bien! n’ai-je pas écrit, dans le temps, un

traité du coup d’Etat?

CHEREA

Bien sûr, s’il le fallait! Mais j’aimerais mieux

qu’on me laisse à mes livres.

SCIPION

Je vous demande pardon.

Il sort.

CHEREA

Il est offusqué.

LE VIEUX PATRICIEN

C’est un enfant. Les jeunes gens sont solidaires.

HÉLICON

Solidaires ou non, ils vieilliront de toute façon.

Un garde apparaît:

«On a vu Caligula dans le jardin du palais.»

Tous sortent.

SCÈNE III

La scène reste vide quelques secondes. Caligula

entre furtivement par la gauche. Il a l’air égaré,

il est sale, il a les cheveux pleins d’eau et les

jambes souillées. Il porte plusieurs fois la main

à sa bouche. Il avance vers le miroir et s’arrête

dès qu’il aperçoit sa propre image. Il grommelle

des paroles indistinctes, puis va s’asseoir, à droite,

les bras pendants entre les genoux écartés. Hélicon

entre à gauche. Apercevant Caligula, il s’arrête

à l’extrémité de la scène et l’observe en silence.

Caligula se retourne et le voit. Un temps.

SCÈNE IV

HÉLICON, d’un bout de la scène à l’autre.

Bonjour, Caïus.

CALIGULA, avec naturel.

Bonjour, Hélicon.

Silence.

HÉLICON

Tu sembles fatigué?

CALIGULA

J’ai beaucoup marché.

HÉLICON

Oui, ton absence a duré longtemps.

Silence.

CALIGULA

C’était difficile à trouver.

HÉLICON

Quoi donc?

CALIGULA

Ce que je voulais.

HÉLICON

Et que voulais-tu?

CALIGULA, toujours naturel.

La lune.

HÉLICON

Quoi?

CALIGULA

Oui, je voulais la lune.

HÉLICON

Ah!

Silence. Hélicon se rapproche.

Pour quoi faire?

CALIGULA

Eh bien!... C’est une des choses que je n’ai pas.

HÉLICON

Bien sûr. Et maintenant, tout est arrangé?

CALIGULA

Non, je n’ai pas pu l’avoir.

HÉLICON

C’est ennuyeux.

CALIGULA

Oui, c’est pour cela que je suis fatigué.

Un temps.

CALIGULA

Hélicon!

HÉLICON

Oui, Caïus.

CALIGULA

Tu penses que je suis fou.

HÉLICON

Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis

bien trop intelligent pour ça.

CALIGULA

Oui. Enfin! Mais je ne suis pas fou et même

je n’ai jamais été aussi raisonnable. Simplement, je

me suis senti tout d’un coup un besoin d’impossible.

(Un temps.) Les choses, telles qu’elles sont, ne me

semblent pas satisfaisantes.

HÉLICON

C’est une opinion assez répandue.

CALIGULA

Il est vrai. Mais je ne le savais pas auparavant.

Maintenant, je sais. (Toujours naturel.) Ce monde,

tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc

besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité,

de quelque chose qui soit dément peut-être,

mais qui ne soit pas de ce monde.

HÉLICON

C’est un raisonnement qui se tient. Mais, en

général, on ne peut pas le tenir jusqu’au bout.

CALIGULA, se levant, mais avec la même simplicité.

Tu n’en sais rien. C’est parce qu’on ne le tient

jamais jusqu’au bout que rien n’est obtenu. Mais

il suffit peut-être de rester logique jusqu’à la fin.

Il regarde Hélicon.

Je sais aussi ce que tu penses. Que d’histoires

pour la mort d’une femme! Non, ce n’est pas cela.

Je crois me souvenir, il est vrai, qu’il y a quelques

jours, une femme que j’aimais est morte. Mais

qu’est-ce que l’amour? Peu de chose. Cette mort

n’est rien, je te le jure; elle est seulement le signe

d’une vérité qui me rend la lune nécessaire. C’est

une vérité toute simple et toute claire, un peu

bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.

HÉLICON

Et qu’est-ce donc que cette vérité, Caïus?

CALIGULA, détourné, sur un ton neutre.

Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.

HÉLICON, après un temps.

Allons, Caïus, c’est une vérité dont on s’arrange

très bien. Regarde autour de toi. Ce n’est pas cela

qui les empêche de déjeuner.

CALIGULA, avec un éclat soudain.

Alors, c’est que tout, autour de moi, est mensonge,

et moi, je veux qu’on vive dans la vérité!

Et justement, j’ai les moyens de les faire vivre

dans la vérité. Car je sais ce qui leur manque,

Hélicon. Ils sont privés de la connaissance et il

leur manque un professeur qui sache ce dont il

parle.

HÉLICON

Ne t’offense pas, Caïus, de ce que je vais te

dire. Mais tu devrais d’abord te reposer.

CALIGULA, s’asseyant et avec douceur.

Cela n’est pas possible, Hélicon, cela ne sera plus

jamais possible.

HÉLICON

Et pourquoi donc?

CALIGULA

Si je dors, qui me donnera la lune?

HÉLICON, après un silence.

Cela est vrai.

Caligula se lève avec un effort visible.

CALIGULA

Ecoute, Hélicon. J’entends des pas et des bruits

de voix. Garde le silence et oublie que tu viens

de me voir.

HÉLICON

J’ai compris.

Caligula se dirige vers la sortie. Il se retourne.

CALIGULA

Et, s’il te plaît, aide-moi désormais.

HÉLICON

Je n’ai pas de raisons de ne pas le faire, Caïus.

Mais je sais beaucoup de choses et peu de choses

m’intéressent. A quoi donc puis-je t’aider?

CALIGULA

A l’impossible.

HÉLICON

Je ferai pour le mieux.

Caligula sort. Entrent rapidement Scipion et Cæsonia.

SCÈNE V

SCIPION

Il n’y a personne. Ne l’as-tu pas vu, Hélicon?

HÉLICON

Non.

CÆSONIA

Hélicon, ne t’a-t-il vraiment rien dit avant de

s’échapper?

HÉLICON

Je ne suis pas son confident, je suis son spectateur.

C’est plus sage.

CÆSONIA

Je t’en prie.

HÉLICON

Chère Cæsonia, Caïus est un idéaliste, tout le

monde le sait. Autant dire qu’il n’a pas encore

compris. Moi oui, c’est pourquoi je ne m’occupe

de rien. Mais si Caïus se met à comprendre, il est

capable au contraire, avec son bon petit cœur, de

s’occuper de tout. Et Dieu sait ce que ça nous

coûtera. Mais, vous permettez, le déjeuner!

Il sort.

SCÈNE VI

Cæsonia s’assied avec lassitude.

CÆSONIA

Un garde l’a vu passer. Mais Rome tout entière

voit Caligula partout. Et Caligula, en effet, ne voit

que son idée.

SCIPION

Quelle idée?

CÆSONIA

Comment le saurais-je, Scipion?

SCIPION

Drusilla?

CÆSONIA

Qui peut le dire? Mais il est vrai qu’il l’aimait.

Il est vrai que cela est dur de voir mourir aujourd’hui

ce que, hier, on serrait dans ses bras.

SCIPION, timidement.

Et toi?

CÆSONIA

Oh! moi, je suis la vieille maîtresse.

SCIPION

Cæsonia, il faut le sauver.

CÆSONIA

Tu l’aimes donc?

SCIPION

Je l’aime. Il était bon pour moi. Il m’encourageait

et je sais par cœur certaines de ses paroles.

Il me disait que la vie n’est pas facile, mais qu’il

y avait la religion, l’art, l’amour qu’on nous porte.

Il répétait souvent que faire souffrir était la seule

façon de se tromper. Il voulait être un homme

juste.

CÆSONIA, se levant.

C’était un enfant.

Elle va vers le miroir et s’y contemple.

Je n’ai jamais eu d’autre dieu que mon corps, et

c’est ce dieu que je voudrais prier aujourd’hui pour

que Caïus me soit rendu.

Entre Caligula. Apercevant Cæsonia et Scipion, il hésite et recule. Au même instant entrent à l’opposé les patriciens et l’intendant du palais. Ils s’arrêtent, interdits. Cæsonia se retourne. Elle et Scipion courent vers Caligula. Il les arrête d’un geste.

SCÈNE VII

L’INTENDANT, d’une voix mal assurée.

Nous... nous te cherchions, César.

CALIGULA, d’une voix brève et changée.

Je vois.

L’INTENDANT

Nous... c’est-à-dire...

CALIGULA, brutalement.

Qu’est-ce que vous voulez?

L’INTENDANT

Nous étions inquiets, César.

CALIGULA, s’avançant vers lui.

De quel droit?

L’INTENDANT

Eh! heu... (Soudain inspiré et très vite.) Enfin,

de toute façon, tu sais que tu as à régler quelques

questions concernant le Trésor public.

CALIGULA, pris d’un rire inextinguible.

Le Trésor? Mais c’est vrai, voyons, le Trésor,

c’est capital.

L’INTENDANT

Certes, César.

CALIGULA, toujours riant, à Cæsonia.

N’est-ce pas, ma chère, c’est très important, le

Trésor?

CÆSONIA

Non, Caligula, c’est une question secondaire.

CALIGULA

Mais c’est que tu n’y connais rien. Le Trésor est

d’un intérêt puissant. Tout est important: les

finances, la moralité publique, la politique extérieure,

l’approvisionnement de l’armée et les lois

agraires! Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le

même pied: la grandeur de Rome et tes crises

d’arthritisme. Ah! je vais m’occuper de tout cela.

Ecoute-moi un peu, intendant.

L’INTENDANT

Nous t’écoutons.

Les patriciens s’avancent.

CALIGULA

Tu m’es fidèle, n’est-ce pas?

L’INTENDANT, d’un ton de reproche.

César!

CALIGULA

Eh bien, j’ai un plan à te soumettre. Nous allons

bouleverser l’économie politique en deux temps.

Je te l’expliquerai, intendant... quand les patriciens

seront sortis.

Les patriciens sortent.

SCÈNE VIII

Caligula s’assied près de Cæsonia.

CALIGULA

Ecoute bien. Premier temps: tous les patriciens,

toutes les personnes de l’Empire qui disposent de

quelque fortune - petite ou grande, c’est exactement

la même chose - doivent obligatoirement

déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en

faveur de l’Etat.

L’INTENDANT

Mais, César...

CALIGULA

Je ne t’ai pas encore donné la parole. A raison

de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages

dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement. A

l’occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours

arbitrairement. Et nous hériterons.

CÆSONIA, se dégageant.

Qu’est-ce qui te prend?

CALIGULA, imperturbable.

L’ordre des exécutions n’a, en effet, aucune importance.

Ou plutôt ces exécutions ont une importance

égale, ce qui entraîne qu’elles n’en ont

point. D’ailleurs, ils sont aussi coupables les uns

que les autres. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas plus

immoral de voler directement les citoyens que de

glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées

dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c’est voler,

tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour

moi, je volerai franchement. Ça vous changera des

gagne-petit. (Rudement, à l’intendant.) Tu exécuteras

ces ordres sans délai. Les testaments seront

signés dans la soirée par tous les habitants de Rome,

dans un mois au plus tard par tous les provinciaux.

Envoie des courriers.

L’INTENDANT

César, tu ne te rends pas compte...

CALIGULA

Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de

l’importance, alors la vie humaine n’en a pas.

Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi

doivent admettre ce raisonnement et compter leur

vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour

tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique

et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que

la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs

et les contradictions. S’il le faut, je commencerai

par toi.

L’INTENDANT

César, ma bonne volonté n’est pas en question,

je te le jure.

CALIGULA

Ni la mienne, tu peux m’en croire. La preuve,

c’est que je consens à épouser ton point de vue et

à tenir le Trésor public pour un objet de méditations.

En somme, remercie-moi, puisque je rentre

dans ton jeu et que je joue avec tes cartes. (Un

temps et avec calme.) D’ailleurs, mon plan, par

sa simplicité, est génial, ce qui clôt le débat. Tu

as trois secondes pour disparaître. Je compte: un...

L’intendant disparaît.

SCÈNE IX

CÆSONIA

Je te reconnais mal! C’est une plaisanterie, n’est-ce

pas?

CALIGULA

Pas exactement, Cæsonia. C’est de la pédagogie.

SCIPION

Ce n’est pas possible, Caïus!

CALIGULA

Justement!

SCIPION

Je ne te comprends pas.

CALIGULA

Justement! il s’agit de ce qui n’est pas possible,

ou plutôt il s’agit de rendre possible ce qui ne

l’est pas.

SCIPION

Mais c’est un jeu qui n’a pas de limites. C’est la

récréation d’un fou.

CALIGULA

Non, Scipion, c’est la vertu d’un empereur. (Il

se renverse avec une expression de fatigue.) Je viens

de comprendre enfin l’utilité du pouvoir. Il donne

ses chances à l’impossible. Aujourd’hui, et pour

tout le temps qui va venir, ma liberté n’a plus de

frontières.

CÆSONIA, tristement.

Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir, Caïus.

CALIGULA

Je ne le sais pas non plus. Mais je suppose qu’il

faut en vivre.

Entre Cherea.

SCÈNE X

CHEREA

J’ai appris ton retour. Je fais des vœux pour ta

santé.

CALIGULA

Ma santé te remercie. (Un temps et soudain.)

Va-t’en, Cherea, je ne veux pas te voir.

CHEREA

Je suis surpris, Caïus.

CALIGULA

Ne sois pas surpris. Je n’aime pas les littérateurs

et je ne peux supporter leurs mensonges. Ils parlent

pour ne pas s’écouter. S’ils s’écoutaient, ils sauraient

qu’ils ne sont rien et ne pourraient plus parler.

Allez, rompez, j’ai horreur des faux témoins.

CHEREA

Si nous mentons, c’est souvent sans le savoir. Je

plaide non coupable.

CALIGULA

Le mensonge n’est jamais innocent. Et le vôtre

donne de l’importance aux êtres et aux choses.

Voilà ce que je ne puis vous pardonner.

CHEREA

Et pourtant, il faut bien plaider pour ce monde,

si nous voulons y vivre.

CALIGULA

Ne plaide pas, la cause est entendue. Ce monde

est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa

liberté. (Il s’est levé.) Et justement, je vous hais

parce que vous n’êtes pas libres. Dans tout l’Empire

romain, me voici seul libre. Réjouissez-vous, il vous

est enfin venu un empereur pour vous enseigner la

liberté. Va-t’en, Cherea, et toi aussi, Scipion, l’amitié

me fait rire. Allez annoncer à Rome que sa

liberté lui est enfin rendue et qu’avec elle commence

une grande épreuve.

Ils sortent. Caligula s’est détourné.

SCÈNE XI

CÆSONIA

Tu pleures?

CALIGULA

Oui, Cæsonia.

CÆSONIA

Mais enfin, qu’y a-t-il de changé? S’il est vrai

que tu aimais Drusilla, tu l’aimais en même temps

que moi et que beaucoup d’autres. Cela ne suffisait

pas pour que sa mort te chasse trois jours et trois

nuits dans la campagne et te ramène avec ce visage

ennemi.

CALIGULA, il s’est retourné.

Qui te parle de Drusilla, folle? Et ne peux-tu

imaginer qu’un homme pleure pour autre chose

que l’amour?

CÆSONIA

Pardon, Caïus. Mais je cherche à comprendre.

CALIGULA

Les hommes pleurent parce que les choses ne

sont pas ce qu’elles devraient être. (Elle va vers lui.)

Laisse, Cæsonia. (Elle recule.) Mais reste près de

moi.

CÆSONIA

Je ferai ce que tu voudras. (Elle s’assied.) A mon

âge, on sait que la vie n’est pas bonne. Mais si le

mal est sur la terre, pourquoi vouloir y ajouter?

CALIGULA

Tu ne peux pas comprendre. Qu’importe? Je

sortirai peut-être de là. Mais je sens monter en moi

des êtres sans nom. Que ferais-je contre eux? (Il se

retourne vers elle.) Oh! Cæsonia, je savais qu’on

pouvait être désespéré, mais j’ignorais ce que ce

mot voulait dire. Je croyais comme tout le monde

que c’était une maladie de l’âme. Mais non, c’est

le corps qui souffre. Ma peau me fait mal, ma

poitrine, mes membres. J’ai la tête creuse et le

cœur soulevé. Et le plus affreux, c’est ce goût dans

la bouche. Ni sang, ni mort, ni fièvre, mais tout

cela à la fois. Il suffit que je remue la langue pour

que tout redevienne noir et que les êtres me

répugnent. Qu’il est dur, qu’il est amer de devenir

un homme!

CÆSONIA

Il faut dormir, dormir longtemps, se laisser aller

et ne plus réfléchir. Je veillerai sur ton sommeil.

A ton réveil, le monde pour toi recouvrera son

goût. Fais servir alors ton pouvoir à mieux aimer

ce qui peut l’être encore. Ce qui est possible mérite

aussi d’avoir sa chance.

CALIGULA

Mais il y faut le sommeil, il y faut l’abandon.

Cela n’est pas possible.

CÆSONIA

C’est ce qu’on croit au bout de la fatigue. Un

temps vient où l’on retrouve une main ferme.

CALIGULA

Mais il faut savoir où la poser. Et que me fait

une main ferme, de quoi me sert ce pouvoir si

étonnant si je ne puis changer l’ordre des choses,

si je ne puis faire que le soleil se couche à l’est,

que la souffrance décroisse et que les êtres ne meurent

plus? Non, Cæsonia, il est indifférent de dormir

ou de rester éveillé, si je n’ai pas d’action sur

l’ordre de ce monde.

CÆSONIA

Mais c’est vouloir s’égaler aux dieux. Je ne

connais pas de pire folie.

CALIGULA

Toi aussi, tu me crois fou. Et pourtant, qu’est-ce

qu’un dieu pour que je désire m’égaler à lui? Ce

que je désire de toutes mes forces, aujourd’hui, est

au-dessus des dieux. Je prends en charge un

royaume où l’impossible est roi.

CÆSONIA

Tu ne pourras pas faire que le ciel ne soit pas le

ciel, qu’un beau visage devienne laid, un cœur

d’homme insensible.

CALIGULA, avec une exaltation croissante.

Je veux mêler le ciel à la mer, confondre laideur

et beauté, faire jaillir le rire de la souffrance.

CÆSONIA, dressée devant lui et suppliante.

Il y a le bon et le mauvais, ce qui est grand et

ce qui est bas, le juste et l’injuste. Je te jure que

tout cela ne changera pas.

CALIGULA, de même.

Ma volonté est de le changer. Je ferai à ce

siècle le don de l’égalité. Et lorsque tout sera

aplani, l’impossible enfin sur terre, la lune dans

mes mains, alors, peut-être, moi-même je serai

transformé et le monde avec moi, alors enfin les

hommes ne mourront pas et ils seront heureux.

CÆSONIA, dans un cri.

Tu ne pourras pas nier l’amour.

CALIGULA, éclatant et avec une voix pleine de rage.

L’amour, Cæsonia! (Il l’a prise aux épaules et la

secoue.) J’ai appris que ce n’était rien. C’est l’autre

qui a raison: le Trésor public! Tu l’as bien

entendu, n’est-ce pas? Tout commence avec cela.

Ah! c’est maintenant que je vais vivre enfin! Vivre,

Cæsonia, vivre, c’est le contraire d’aimer. C’est moi

qui te le dis et c’est moi qui t’invite à une fête

sans mesure, à un procès général, au plus beau des

spectacles. Et il me faut du monde, des spectateurs,

des victimes et des coupables.

Il saute sur le gong et commence à frapper, sans arrêt, à coups redoublés.

Toujours frappant.

Faites entrer les coupables. Il me faut des coupables.

Et ils le sont tous. (Frappant toujours.) Je

veux qu’on fasse entrer les condamnés à mort. Du

public, je veux avoir mon public! Juges, témoins,

accusés, tous condamnés d’avance! Ah! Cæsonia,

je leur montrerai ce qu’ils n’ont jamais vu, le seul

homme libre de cet empire!

Au son du gong, le palais peu à peu s’est rempli de rumeurs qui grossissent et approchent. Des voix, des bruits d’armes, des pas et des piétinements. Caligula rit et frappe toujours. Des gardes entrent, puis sortent.

Frappant.

Et toi, Cæsonia, tu m’obéiras. Tu m’aideras

toujours. Ce sera merveilleux. Jure de m’aider,

Cæsonia.

CÆSONIA, égarée, entre deux coups de gong.

Je n’ai pas besoin de jurer, puisque je t’aime.

CALIGULA, même jeu.

Tu feras tout ce que je te dirai.

CÆSONIA, même jeu.

Tout, Caligula, mais arrête.

CALIGULA, toujours frappant.

Tu seras cruelle.

CÆSONIA, pleurant.

Cruelle.

CALIGULA, même jeu.

Froide et implacable.

CÆSONIA

Implacable.

CALIGULA, même jeu.

Tu souffriras aussi.

CÆSONIA

Oui, Caligula, mais je deviens folle.

Des patriciens sont entrés, ahuris, et avec eux les gens du palais. Caligula frappe un dernier coup, lève son maillet, se retourne vers eux et les appelle.

CALIGULA, insensé.

Venez tous. Approchez. Je vous ordonne d’approcher.

(Il trépigne.) C’est un empereur qui exige

que vous approchiez. (Tous avancent, pleins d’effroi.)

Venez vite. Et maintenant, approche, Cæsonia.

Il la prend par la main, la mène près du miroir et, du maillet, efface frénétiquement une image sur la surface polie. Il rit.

Plus rien, tu vois. Plus de souvenirs, tous les

visages enfuis! Rien, plus rien. Et sais-tu ce qui

reste? Approche encore. Regarde. Approchez. Regardez.

Il se campe devant la glace dans une attitude démente.

CÆSONIA, regardant le miroir, avec effroi.

Caligula!

Caligula change de ton, pose son doigt sur la glace et, le regard soudain fixe, dit d’une voix triomphante:

CALIGULA

Caligula.

Rideau

Anglais Traduction générée par IA, non officielle

Codex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30

SCENE ONE

Several patricians, including a very old one, are gathered in a room of the palace and show signs of nervousness.

FIRST PATRICIAN

Still nothing.

THE OLD PATRICIAN

Nothing in the morning, nothing in the evening.

SECOND PATRICIAN

Nothing for three days.

THE OLD PATRICIAN

The messengers leave, the messengers return.

They shake their heads and say, “Nothing.”

SECOND PATRICIAN

The whole countryside has been searched; there is nothing more to be done.

FIRST PATRICIAN

Why worry in advance? Let us wait. Perhaps he will return as he left.

THE OLD PATRICIAN

I saw him leave the palace. He had a strange look in his eyes.

FIRST PATRICIAN

I was there too, and I asked him what was wrong.

SECOND PATRICIAN

Did he answer?

FIRST PATRICIAN

One word: “Nothing.”

A pause. Helicon enters, eating onions.

SECOND PATRICIAN, still nervous.

It is worrying.

FIRST PATRICIAN

Come now, all young men are like that.

THE OLD PATRICIAN

Of course, age erases everything.

SECOND PATRICIAN

You think so?

FIRST PATRICIAN

Let us hope he forgets.

THE OLD PATRICIAN

Of course! Lose one, find ten more.

HELICON

What makes you think this is about love?

FIRST PATRICIAN

What else could it be?

HELICON

His liver, perhaps. Or simply his disgust at seeing all of you every day. We could bear our contemporaries so much better if they could change their mugs from time to time. But no, the menu never changes. Always the same fricassee.

THE OLD PATRICIAN

I prefer to think it is about love. It is more touching.

HELICON

And reassuring, above all, so much more reassuring. It is the kind of illness that spares neither the intelligent nor the foolish.

FIRST PATRICIAN

In any case, fortunately, grief does not last forever. Are you capable of suffering for more than a year?

SECOND PATRICIAN

Not I.

FIRST PATRICIAN

No one has that power.

THE OLD PATRICIAN

Life would be impossible.

FIRST PATRICIAN

You see. Take me: I lost my wife last year. I wept a great deal, and then I forgot. From time to time, I feel sad. But all in all, it is nothing.

THE OLD PATRICIAN

Nature arranges things well.

HELICON

And yet, when I look at you, I have the impression that she sometimes misses her mark.

Cherea enters.

FIRST PATRICIAN

Well?

CHEREA

Still nothing.

HELICON

Calm yourselves, gentlemen, calm yourselves. Let us keep up appearances. We are the Roman Empire. If we lose face, the Empire loses its head. This is not the time, oh no! And to begin with, let us go to lunch; the Empire will be all the better for it.

THE OLD PATRICIAN

That is right; we must not drop the substance for the shadow.

CHEREA

I do not like this. But everything was going too well. This emperor was perfect.

SECOND PATRICIAN

Yes, he was just as he should be: scrupulous and inexperienced.

FIRST PATRICIAN

But really, what is wrong with you, and why all this lamenting? Nothing prevents him from carrying on. He loved Drusilla, granted. But she was his sister, after all. Sleeping with her was already quite a lot. But throwing Rome into turmoil because she is dead goes beyond all bounds.

CHEREA

Even so. I do not like this, and I do not like the look of his flight.

THE OLD PATRICIAN

Yes, there is no smoke without fire.

FIRST PATRICIAN

In any case, reasons of state cannot tolerate an incest that takes on the dimensions of tragedy. Incest, if you must, but discreetly.

HELICON

You know, incest inevitably makes a little noise. The bed creaks, if I may put it that way. Besides, what makes you think this is about Drusilla?

SECOND PATRICIAN

What else, then?

HELICON

Guess. Mind you, misfortune is like marriage. You think you are choosing, and then you find that you have been chosen. That is how it is; there is nothing one can do. Our Caligula is unhappy, but perhaps he does not even know why! He must have felt trapped, so he ran away. We would all have done the same. Take me, for instance: if I could have chosen my father, I would never have been born.

Scipio enters.

SCENE TWO

CHEREA

Well?

SCIPIO

Still nothing. Some peasants thought they saw him last night, near here, running through the storm.

Cherea returns to the senators. Scipio follows him.

CHEREA

It has been three days, has it not, Scipio?

SCIPIO

Yes. I was there, following him as usual. He went up to Drusilla’s body. He touched it with two fingers. Then he seemed to reflect, turning around in a circle, and walked out at an even pace. We have been running after him ever since.

CHEREA, shaking his head.

That boy was too fond of literature.

SECOND PATRICIAN

It is his age.

CHEREA

But not his station. An artist-emperor is not proper. We have had one or two, of course. There are black sheep everywhere. But the others had the good taste to remain civil servants.

FIRST PATRICIAN

It was more restful.

THE OLD PATRICIAN

To each his trade.

SCIPIO

What can we do, Cherea?

CHEREA

Nothing.

SECOND PATRICIAN

Let us wait. If he does not return, he will have to be replaced. Between ourselves, there is no shortage of emperors.

FIRST PATRICIAN

No, we suffer only from a shortage of character.

CHEREA

And if he returns in an ill temper?

FIRST PATRICIAN

Well, he is still a child; we shall make him see reason.

CHEREA

And if he is deaf to reason?

FIRST PATRICIAN, laughing.

Well! Did I not once write a treatise on the coup d’état?

CHEREA

Of course, if it came to that! But I would rather be left to my books.

SCIPIO

I beg your pardon.

He exits.

CHEREA

He is offended.

THE OLD PATRICIAN

He is a child. Young men stand together.

HELICON

Whether they stand together or not, they will grow old in any case.

A guard appears:

“Caligula has been seen in the palace garden.”

All exit.

SCENE THREE

The stage remains empty for a few seconds. Caligula enters stealthily from the left. He looks distraught; he is dirty, his hair is soaked, and his legs are caked with mud. Several times he raises his hand to his mouth. He advances toward the mirror and stops as soon as he sees his own image. He mutters indistinct words, then goes and sits on the right, his arms hanging between his spread knees. Helicon enters from the left. Seeing Caligula, he stops at the far end of the stage and watches him in silence. Caligula turns and sees him. A pause.

SCENE FOUR

HELICON, from the far end of the stage.

Good morning, Caius.

CALIGULA, naturally.

Good morning, Helicon.

Silence.

HELICON

You seem tired.

CALIGULA

I have walked a great deal.

HELICON

Yes, you were gone a long time.

Silence.

CALIGULA

It was difficult to find.

HELICON

What was?

CALIGULA

What I wanted.

HELICON

And what did you want?

CALIGULA, still naturally.

The moon.

HELICON

What?

CALIGULA

Yes, I wanted the moon.

HELICON

Ah!

Silence. Helicon draws closer.

What for?

CALIGULA

Well!... It is one of the things I do not have.

HELICON

Of course. And is everything settled now?

CALIGULA

No, I could not get it.

HELICON

That is vexing.

CALIGULA

Yes, that is why I am tired.

A pause.

CALIGULA

Helicon!

HELICON

Yes, Caius.

CALIGULA

You think I am mad.

HELICON

You know perfectly well that I never think. I am far too intelligent for that.

CALIGULA

Yes. At last! But I am not mad; indeed, I have never been so reasonable. It is simply that I suddenly felt a need for the impossible. (A pause.) Things as they are do not seem satisfactory to me.

HELICON

That is a fairly widespread opinion.

CALIGULA

True. But I did not know it before. Now I know. (Still naturally.) This world, as it is made, is unbearable. So I need the moon, or happiness, or immortality, something that may be insane, but that is not of this world.

HELICON

The reasoning holds together. But as a rule, one cannot follow it through to the end.

CALIGULA, rising, but with the same simplicity.

You know nothing about it. It is because no one ever follows it through to the end that nothing is achieved. But perhaps it is enough to remain logical to the end.

He looks at Helicon.

I also know what you are thinking. What a fuss over the death of a woman! No, that is not it. I believe I remember, it is true, that a few days ago a woman I loved died. But what is love? Very little. That death is nothing, I swear to you; it is merely the sign of a truth that makes the moon necessary to me. It is a very simple, very clear truth, rather foolish, but difficult to discover and heavy to bear.

HELICON

And what is this truth, Caius?

CALIGULA, turning away, in a neutral tone.

Men die, and they are not happy.

HELICON, after a pause.

Come now, Caius, that is a truth people manage perfectly well to live with. Look around you. It does not stop them from having lunch.

CALIGULA, with a sudden outburst.

Then everything around me is a lie, and I want people to live in truth! And as it happens, I have the means to make them live in truth. For I know what they lack, Helicon. They are deprived of knowledge, and what they need is a teacher who knows what he is talking about.

HELICON

Do not take offense, Caius, at what I am about to say. But you should rest first.

CALIGULA, sitting down and speaking gently.

That is not possible, Helicon; it will never be possible again.

HELICON

And why is that?

CALIGULA

If I sleep, who will give me the moon?

HELICON, after a silence.

That is true.

Caligula rises with visible effort.

CALIGULA

Listen, Helicon. I hear footsteps and voices. Keep silent and forget that you have just seen me.

HELICON

I understand.

Caligula moves toward the exit. He turns around.

CALIGULA

And please, help me from now on.

HELICON

I have no reason not to, Caius. But I know many things, and few things interest me. What, then, can I help you with?

CALIGULA

The impossible.

HELICON

I shall do my best.

Caligula exits. Scipio and Caesonia enter quickly.

SCENE FIVE

SCIPIO

There is no one here. Did you not see him, Helicon?

HELICON

No.

CAESONIA

Helicon, did he truly say nothing to you before he fled?

HELICON

I am not his confidant; I am his spectator. It is wiser that way.

CAESONIA

Please.

HELICON

Dear Caesonia, Caius is an idealist; everyone knows it. Which is to say that he has not yet understood. I have, which is why I meddle in nothing. But if Caius begins to understand, then with his dear little heart he is capable, on the contrary, of meddling in everything. And God knows what that will cost us. But if you will excuse me, lunch!

He exits.

SCENE SIX

Caesonia sits down wearily.

CAESONIA

A guard saw him go by. But all Rome sees Caligula everywhere. And Caligula, in fact, sees nothing but his idea.

SCIPIO

What idea?

CAESONIA

How should I know, Scipio?

SCIPIO

Drusilla?

CAESONIA

Who can say? But it is true that he loved her. It is true that it is hard to see die today what you held in your arms yesterday.

SCIPIO, timidly.

And you?

CAESONIA

Oh! I am the old mistress.

SCIPIO

Caesonia, we must save him.

CAESONIA

So you love him?

SCIPIO

I love him. He was good to me. He encouraged me, and I know some of his words by heart. He told me that life is not easy, but that there was religion, art, and the love others bear us. He often repeated that causing suffering was the only way to go wrong. He wanted to be a just man.

CAESONIA, rising.

He was a child.

She goes to the mirror and looks at herself in it.

I have never had any god but my body, and it is to that god that I would like to pray today for Caius to be restored to me.

Caligula enters. Seeing Caesonia and Scipio, he hesitates and steps back. At the same moment, the patricians and the palace steward enter from the opposite side. They stop, dumbfounded. Caesonia turns. She and Scipio run toward Caligula. He stops them with a gesture.

SCENE SEVEN

THE STEWARD, in an uncertain voice.

We... we were looking for you, Caesar.

CALIGULA, in a curt, altered voice.

I see.

THE STEWARD

We... that is to say...

CALIGULA, brutally.

What do you want?

THE STEWARD

We were worried, Caesar.

CALIGULA, advancing toward him.

By what right?

THE STEWARD

Er! Um... (Suddenly inspired, speaking very quickly.) In any event, you know that you have several matters concerning the public Treasury to settle.

CALIGULA, seized by uncontrollable laughter.

The Treasury? Why, of course, the Treasury is of capital importance.

THE STEWARD

Certainly, Caesar.

CALIGULA, still laughing, to Caesonia.

Is it not, my dear? The Treasury is very important, is it not?

CAESONIA

No, Caligula, it is a secondary matter.

CALIGULA

But you know nothing about it. The Treasury is a matter of compelling interest. Everything is important: finances, public morality, foreign policy, supplying the army, and agrarian laws! Everything is of capital importance, I tell you. Everything stands on the same footing: the greatness of Rome and your attacks of arthritis. Ah! I shall attend to all of it. Listen to me, steward.

THE STEWARD

We are listening.

The patricians come forward.

CALIGULA

You are faithful to me, are you not?

THE STEWARD, reproachfully.

Caesar!

CALIGULA

Well, I have a plan to put before you. We are going to overturn political economy in two stages. I shall explain it to you, steward... when the patricians have left.

The patricians exit.

SCENE EIGHT

Caligula sits beside Caesonia.

CALIGULA

Listen carefully. First stage: all patricians, all persons in the Empire possessing any fortune, whether small or large, which amounts to exactly the same thing, must disinherit their children and immediately draw up wills in favor of the State.

THE STEWARD

But, Caesar...

CALIGULA

I have not yet given you leave to speak. According to our needs, we shall put these people to death in the order of an arbitrarily drawn-up list. When occasion demands, we may alter that order, always arbitrarily. And we shall inherit.

CAESONIA, pulling away.

What has come over you?

CALIGULA, unperturbed.

The order of the executions is, in fact, of no importance. Or rather, these executions are of equal importance, which means they have none at all. Besides, they are all equally guilty. Note, moreover, that it is no more immoral to rob citizens directly than to slip indirect taxes into the price of necessities they cannot do without. To govern is to steal; everyone knows that. But there is a question of method. For my part, I shall steal openly. It will make a change from your petty operators. (Harshly, to the steward.) You will carry out these orders without delay. The wills will be signed this evening by all the inhabitants of Rome, and within a month at the latest by everyone in the provinces. Send messengers.

THE STEWARD

Caesar, you do not realize...

CALIGULA

Listen carefully, you fool. If the Treasury is important, then human life is not. That is clear. Everyone who thinks as you do must accept this reasoning and count his life as nothing, since he counts money as everything. In any case, I have decided to be logical, and since I have the power, you are going to see what logic will cost you. I shall exterminate those who contradict me, and the contradictions. If necessary, I shall begin with you.

THE STEWARD

Caesar, my goodwill is not in question, I swear to you.

CALIGULA

Nor is mine, you may believe me. The proof is that I consent to adopt your point of view and regard the public Treasury as an object worthy of meditation. In short, thank me, since I am entering into your game and playing with your cards. (A pause, then calmly.) Besides, my plan is brilliant in its simplicity, which closes the debate. You have three seconds to disappear. I shall count: one...

The steward disappears.

SCENE NINE

CAESONIA

I hardly recognize you! This is a joke, is it not?

CALIGULA

Not exactly, Caesonia. It is pedagogy.

SCIPIO

It is not possible, Caius!

CALIGULA

Precisely!

SCIPIO

I do not understand you.

CALIGULA

Precisely! This concerns what is not possible, or rather, it concerns making possible what is not.

SCIPIO

But this is a game without limits. It is a madman’s recreation.

CALIGULA

No, Scipio, it is an emperor’s virtue. (He leans back with an expression of weariness.) At last I have understood the usefulness of power. It gives the impossible its chance. Today, and for all the time to come, my freedom has no more boundaries.

CAESONIA, sadly.

I do not know whether we should rejoice at that, Caius.

CALIGULA

Nor do I. But I suppose one must live by it.

Cherea enters.

SCENE TEN

CHEREA

I heard that you had returned. I offer my wishes for your good health.

CALIGULA

My health thanks you. (A pause, then suddenly.) Go away, Cherea; I do not want to see you.

CHEREA

I am surprised, Caius.

CALIGULA

Do not be surprised. I do not like literary men, and I cannot endure their lies. They speak so as not to hear themselves. If they listened to themselves, they would know that they are nothing and could no longer speak. Come, be off; I detest false witnesses.

CHEREA

If we lie, it is often without knowing it. I plead not guilty.

CALIGULA

A lie is never innocent. And yours gives importance to beings and things. That is what I cannot forgive you.

CHEREA

And yet we must plead this world’s cause if we wish to live in it.

CALIGULA

Do not plead; judgment has been rendered. This world is of no importance, and whoever acknowledges that wins his freedom. (He has risen.) And that is precisely why I hate you: because you are not free. In the whole Roman Empire, I alone am now free. Rejoice, for at last an emperor has come to teach you freedom. Go away, Cherea, and you too, Scipio; friendship makes me laugh. Go and announce to Rome that her freedom has at last been restored to her, and that with it a great trial begins.

They exit. Caligula has turned away.

SCENE ELEVEN

CAESONIA

Are you crying?

CALIGULA

Yes, Caesonia.

CAESONIA

But what, after all, has changed? If it is true that you loved Drusilla, you loved her at the same time as me and many others. That was not enough for her death to drive you through the countryside for three days and three nights and bring you back with this hostile face.

CALIGULA, turning around.

Who is talking to you about Drusilla, madwoman? Can you not imagine that a man might weep for something other than love?

CAESONIA

Forgive me, Caius. But I am trying to understand.

CALIGULA

Men weep because things are not what they ought to be. (She goes toward him.) Leave me, Caesonia. (She steps back.) But stay near me.

CAESONIA

I shall do whatever you wish. (She sits.) At my age, one knows that life is not good. But if evil is on earth, why wish to add to it?

CALIGULA

You cannot understand. What does it matter? Perhaps I shall find my way out of this. But I feel nameless beings rising within me. What could I do against them? (He turns toward her.) Oh! Caesonia, I knew one could be in despair, but I did not know what that word meant. Like everyone else, I thought it was an illness of the soul. But no, it is the body that suffers. My skin hurts, my chest, my limbs. My head is hollow and my heart heaves. And the most dreadful thing is this taste in my mouth. Neither blood, nor death, nor fever, but all of them at once. I need only move my tongue for everything to turn black again and for beings to disgust me. How hard, how bitter it is to become a man!

CAESONIA

You must sleep, sleep for a long time, let yourself go and stop thinking. I shall watch over your sleep. When you awaken, the world will recover its savor for you. Then use your power to love better what can still be loved. What is possible deserves its chance too.

CALIGULA

But that requires sleep; it requires surrender. That is not possible.

CAESONIA

That is what one believes at the end of one’s endurance. A time comes when one finds a steady hand again.

CALIGULA

But one must know where to place it. And what do I care about a steady hand? What use is this astonishing power to me if I cannot change the order of things, if I cannot make the sun set in the east, suffering diminish, and human beings cease to die? No, Caesonia, whether I sleep or remain awake makes no difference if I have no power over the order of this world.

CAESONIA

But that is wanting to make yourself equal to the gods. I know of no worse madness.

CALIGULA

You too think me mad. And yet what is a god, that I should wish to make myself his equal? What I desire with all my strength today is above the gods. I am taking charge of a kingdom where the impossible is king.

CAESONIA

You will not be able to make the sky cease to be the sky, a beautiful face become ugly, or a man’s heart unfeeling.

CALIGULA, with growing exaltation.

I want to mingle the sky with the sea, confound ugliness and beauty, and make laughter spring from suffering.

CAESONIA, standing before him and pleading.

There are good and evil, what is noble and what is base, the just and the unjust. I swear to you that none of this will change.

CALIGULA, in the same manner.

My will is to change it. I shall give this age the gift of equality. And when everything has been leveled, when the impossible is at last upon the earth and the moon is in my hands, then perhaps I myself shall be transformed, and the world with me; then at last men will not die, and they will be happy.

CAESONIA, with a cry.

You will not be able to deny love.

CALIGULA, bursting out, his voice full of rage.

Love, Caesonia! (He seizes her by the shoulders and shakes her.) I have learned that it is nothing. The other man is right: the public Treasury! You heard him clearly, did you not? Everything begins with that. Ah! Now at last I am going to live! To live, Caesonia, to live is the opposite of loving. I tell you so, and I invite you to a boundless festival, a universal trial, the finest of spectacles. And I need people, spectators, victims, and guilty parties.

He leaps toward the gong and begins striking it relentlessly, blow after blow.

Still striking.

Bring in the guilty. I need guilty people. And they are all guilty. (Still striking.) I want the prisoners condemned to death brought in. An audience, I want my audience! Judges, witnesses, accused, all condemned in advance! Ah! Caesonia, I shall show them what they have never seen: the only free man in this empire!

At the sound of the gong, the palace gradually fills with a swelling murmur that draws nearer. Voices, the noise of weapons, footsteps, and trampling. Caligula laughs and keeps striking. Guards enter, then exit.

Striking.

And you, Caesonia, will obey me. You will always help me. It will be marvelous. Swear that you will help me, Caesonia.

CAESONIA, distraught, between two strokes of the gong.

I do not need to swear, since I love you.

CALIGULA, continuing as before.

You will do everything I tell you.

CAESONIA, continuing as before.

Everything, Caligula, but stop.

CALIGULA, still striking.

You will be cruel.

CAESONIA, weeping.

Cruel.

CALIGULA, continuing as before.

Cold and implacable.

CAESONIA

Implacable.

CALIGULA, continuing as before.

You will suffer too.

CAESONIA

Yes, Caligula, but I am going mad.

The patricians have entered, dumbfounded, and with them the people of the palace. Caligula strikes one final blow, raises his mallet, turns toward them, and calls to them.

CALIGULA, deranged.

Come, all of you. Come closer. I order you to come closer. (He stamps his feet.) It is an emperor who demands that you come closer. (They all advance, filled with terror.) Come quickly. And now, come closer, Caesonia.

He takes her by the hand, leads her near the mirror, and with the mallet frantically erases an image from its polished surface. He laughs.

Nothing left, you see. No more memories, all the faces gone! Nothing, nothing left. And do you know what remains? Come closer still. Look. Come closer. Look.

He plants himself before the mirror in a demented posture.

CAESONIA, looking into the mirror, in horror.

Caligula!

Caligula changes his tone, places his finger on the mirror, and, his gaze suddenly fixed, says in a triumphant voice:

CALIGULA

Caligula.

Curtain

Concepts de ce passage

Avant de lire

Ce que vous allez apprendre

Voir la fiche complète