Passage potentiellement protégé En consultant ce texte, vous reconnaissez disposer du droit de l’utiliser à titre personnel et éducatif. Ne reproduisez pas son contenu. Si ce livre vous accompagne, achetez-le pour soutenir l’auteur ou ses ayants droit.

Albert Camus

Caligula Acte 2

Acte 2 sur 4

Référence canonique act.2

Français

Caligula suivi de Le Malentendu

SCÈNE PREMIÈRE

Des patriciens sont réunis chez Cherea.

PREMIER PATRICIEN

Il insulte notre dignité.

MUCIUS

Depuis trois ans!

LE VIEUX PATRICIEN

Il m’appelle petite femme! Il me ridiculise! A

mort!

MUCIUS

Depuis trois ans!

PREMIER PATRICIEN

Il nous fait courir tous les soirs autour de sa

litière quand il va se promener dans la campagne!

DEUXIÈME PATRICIEN

Et il nous dit que la course est bonne pour la

santé.

MUCIUS

Depuis trois ans!

LE VIEUX PATRICIEN

Il n’y a pas d’excuse à cela.

TROISIÈME PATRICIEN

Non, on ne peut pardonner cela.

PREMIER PATRICIEN

Patricius, il a confisqué tes biens; Scipion, il a

tué ton père; Octavius, il a enlevé ta femme et la

fait travailler maintenant dans sa maison publique;

Lepidus, il a tué ton fils. Allez-vous supporter cela?

Pour moi, mon choix est fait. Entre le risque à

courir et cette vie insupportable dans la peur et

l’impuissance, je ne peux pas hésiter.

SCIPION

En tuant mon père, il a choisi pour moi.

PREMIER PATRICIEN

Hésiterez-vous encore?

TROISIÈME PATRICIEN

Nous sommes avec toi. Il a donné au peuple

nos places de cirque et nous a poussés à nous

battre avec la plèbe pour mieux nous punir ensuite.

LE VIEUX PATRICIEN

C’est un lâche.

DEUXIÈME PATRICIEN

Un cynique.

TROISIÈME PATRICIEN

Un comédien.

LE VIEUX PATRICIEN

C’est un impuissant.

QUATRIÈME PATRICIEN

Depuis trois ans!

Tumulte désordonné. Des armes sont brandies. Un flambeau tombe. Une table est renversée. Tout le monde se précipite vers la sortie. Mais entre Cherea, impassible, qui arrête cet élan.

SCÈNE II

CHEREA

Où courez-vous ainsi?

TROISIÈME PATRICIEN

Au palais.

CHEREA

J’ai bien compris. Mais croyez-vous qu’on vous

laissera entrer?

PREMIER PATRICIEN

Il ne s’agit pas de demander la permission.

CHEREA

Vous voilà bien vigoureux tout d’un coup! Puis-je

au moins avoir l’autorisation de m’asseoir chez

moi?

On ferme la porte. Cherea marche vers la table renversée et s’assied sur un des coins, tandis que tous se retournent vers lui.

CHEREA

Ce n’est pas aussi facile que vous le croyez, mes

amis. La peur que vous éprouvez ne peut pas

vous tenir lieu de courage et de sang-froid. Tout

cela est prématuré.

TROISIÈME PATRICIEN

Si tu n’es pas avec nous, va-t’en, mais tiens ta

langue.

CHEREA

Je crois pourtant que je suis avec vous. Mais ce

n’est pas pour les mêmes raisons.

TROISIÈME PATRICIEN

Assez de bavardages!

CHEREA, se redressant.

Oui, assez de bavardages. Je veux que les choses

soient claires. Car si je suis avec vous, je ne suis

pas pour vous. C’est pourquoi votre méthode ne

me paraît pas bonne. Vous n’avez pas reconnu votre

véritable ennemi, vous lui prêtez de petits motifs.

Il n’en a que de grands et vous courez à votre

perte. Sachez d’abord le voir comme il est, vous

pourrez mieux le combattre.

TROISIÈME PATRICIEN

Nous le voyons comme il est, le plus insensé des

tyrans!

CHEREA

Ce n’est pas sûr. Les empereurs fous, nous

connaissons cela. Mais celui-ci n’est pas assez fou.

Et ce que je déteste en lui, c’est qu’il sait ce qu’il

veut.

PREMIER PATRICIEN

Il veut notre mort à tous.

CHEREA

Non, car cela est secondaire. Mais il met son pouvoir

au service d’une passion plus haute et plus

mortelle, il nous menace dans ce que nous avons de

plus profond. Sans doute, ce n’est pas la première

fois que, chez nous, un homme dispose d’un pouvoir

sans limites, mais c’est la première fois qu’il

s’en sert sans limites, jusqu’à nier l’homme et le

monde. Voilà ce qui m’effraie en lui et que je veux

combattre. Perdre la vie est peu de chose et j’aurai

ce courage quand il le faudra. Mais voir se dissiper

le sens de cette vie, disparaître notre raison d’exister,

voilà ce qui est insupportable. On ne peut vivre

sans raison.

PREMIER PATRICIEN

La vengeance est une raison.

CHEREA

Oui, et je vais la partager avec vous. Mais comprenez

que ce n’est pas pour prendre le parti de vos

petites humiliations. C’est pour lutter contre une

grande idée dont la victoire signifierait la fin du

monde. Je puis admettre que vous soyez tournés en

dérision, je ne puis accepter que Caligula fasse ce

qu’il rêve de faire et tout ce qu’il rêve de faire. Il

transforme sa philosophie en cadavres et, pour

notre malheur, c’est une philosophie sans objections.

Il faut bien frapper quand on ne peut réfuter.

TROISIÈME PATRICIEN

Alors, il faut agir.

CHEREA

Il faut agir. Mais vous ne détruirez pas cette

puissance injuste en l’abordant de front, alors

qu’elle est en pleine vigueur. On peut combattre la

tyrannie, il faut ruser avec la méchanceté désintéressée.

Il faut la pousser dans son sens, attendre

que cette logique soit devenue démence. Mais encore

une fois, et je n’ai parlé ici que par honnêteté,

comprenez que je ne suis avec vous que pour un

temps. Je ne servirai ensuite aucun de vos intérêts,

désireux seulement de retrouver la paix dans un

monde à nouveau cohérent. Ce n’est pas l’ambition

qui me fait agir, mais une peur raisonnable, la peur

de ce lyrisme inhumain auprès de quoi ma vie

n’est rien.

PREMIER PATRICIEN, s’avançant.

Je crois que j’ai compris, ou à peu près. Mais

l’essentiel est que tu juges comme nous que les bases

de notre société sont ébranlées. Pour nous, n’est-ce

pas, vous autres, la question est avant tout morale.

La famille tremble, le respect du travail se perd,

la patrie tout entière est livrée au blasphème. La

vertu nous appelle à son secours, allons-nous refuser

de l’entendre? Conjurés, accepterez-vous enfin

que les patriciens soient contraints chaque soir de

courir autour de la litière de César?

LE VIEUX PATRICIEN

Permettrez-vous qu’on les appelle «ma chérie»?

TROISIÈME PATRICIEN

Qu’on leur enlève leur femme?

DEUXIÈME PATRICIEN

Et leurs enfants?

MUCIUS

Et leur argent?

CINQUIÈME PATRICIEN

Non!

PREMIER PATRICIEN

Cherea, tu as bien parlé. Tu as bien fait aussi de

nous calmer. Il est trop tôt pour agir: le peuple,

aujourd’hui encore, serait contre nous. Veux-tu

guetter avec nous le moment de conclure?

CHEREA

Oui, laissons continuer Caligula. Poussons-le

dans cette voie, au contraire. Organisons sa folie.

Un jour viendra où il sera seul devant un empire

plein de morts et de parents de morts.

Clameur générale. Trompettes au-dehors. Silence. Puis, de bouche en bouche un nom: Caligula.

SCÈNE III

Entrent Caligula et Cæsonia, suivis d’Hélicon et de

soldats. Scène muette. Caligula s’arrête et regarde

les conjurés. Il va de l’un à l’autre en silence,

arrange une boucle à l’un, recule pour contempler

un second, les regarde encore, passe la main sur

ses yeux et sort, sans dire un mot.

SCÈNE IV

CÆSONIA, ironique, montrant le désordre.

Vous vous battiez?

CHEREA

Nous nous battions.

CÆSONIA, même jeu.

Et pourquoi vous battiez-vous?

CHEREA

Nous nous battions pour rien.

CÆSONIA

Alors, ce n’est pas vrai.

CHEREA

Qu’est-ce qui n’est pas vrai?

CÆSONIA

Vous ne vous battiez pas.

CHEREA

Alors, nous ne nous battions pas.

CÆSONIA, souriante.

Peut-être vaudrait-il mieux mettre la pièce en

ordre. Caligula a horreur du désordre.

HÉLICON, au vieux patricien.

Vous finirez par le faire sortir de son caractère,

cet homme!

LE VIEUX PATRICIEN

Mais enfin, que lui avons-nous fait?

HÉLICON

Rien, justement. C’est inouï d’être insignifiant à

ce point. Cela finit par devenir insupportable.

Mettez-vous à la place de Caligula. (Un temps.)

Naturellement, vous complotiez bien un peu, n’est-ce

pas?

LE VIEUX PATRICIEN

Mais c’est faux, voyons. Que croit-il donc?

HÉLICON

Il ne croit pas, il le sait. Mais je suppose qu’au

fond, il le désire un peu. Allons, aidons à réparer

le désordre.

On s’affaire. Caligula entre et observe.

SCÈNE V

CALIGULA, au vieux patricien.

Bonjour, ma chérie. (Aux autres.) Cherea, j’ai

décidé de me restaurer chez toi. Mucius, je me suis

permis d’inviter ta femme.

L’intendant frappe dans ses mains. Un esclave entre, mais Caligula l’arrête.

Un instant! Messieurs, vous savez que les finances

de l’Etat ne tenaient debout que parce qu’elles en

avaient pris l’habitude. Depuis hier, l’habitude

elle-même n’y suffit plus. Je suis donc dans la

désolante nécessité de procéder à des compressions

de personnel. Dans un esprit de sacrifice que vous

apprécierez, j’en suis sûr, j’ai décidé de réduire

mon train de maison, de libérer quelques esclaves,

et de vous affecter à mon service. Vous voudrez

bien préparer la table et la servir.

Les sénateurs se regardent et hésitent.

HÉLICON

Allons, Messieurs, un peu de bonne volonté. Vous

verrez, d’ailleurs, qu’il est plus facile de descendre

l’échelle sociale que de la remonter.

Les sénateurs se déplacent avec hésitation.

CALIGULA, à Cæsonia.

Quel est le châtiment réservé aux esclaves paresseux?

CÆSONIA

Le fouet, je crois.

Les sénateurs se précipitent et commencent d’installer la table maladroitement.

CALIGULA

Allons, un peu d’application! De la méthode, surtout,

de la méthode! (A Hélicon.) Ils ont perdu la

main, il me semble?

HÉLICON

A vrai dire, ils ne l’ont jamais eue, sinon pour

frapper ou commander. Il faudra patienter, voilà

tout. Il faut un jour pour faire un sénateur et dix

ans pour faire un travailleur.

CALIGULA

Mais j’ai bien peur qu’il en faille vingt pour faire

un travailleur d’un sénateur.

HÉLICON

Tout de même, ils y arrivent. A mon avis, ils ont

la vocation! La servitude leur conviendra.

(Un sénateur s’éponge.) Regarde, ils commencent même à

transpirer. C’est une étape.

CALIGULA

Bon. N’en demandons pas trop. Ce n’est pas si

mal. Et puis, un instant de justice, c’est toujours

bon à prendre. A propos de justice, il faut nous

dépêcher: une exécution m’attend. Ah! Rufius a

de la chance que je sois si prompt à avoir faim.

(Confidentiel.) Rufius, c’est le chevalier qui doit

mourir. (Un temps.) Vous ne me demandez pas

pourquoi il doit mourir?

Silence général. Pendant ce temps, des esclaves ont apporté des vivres.

De bonne humeur.

Allons, je vois que vous devenez intelligents. (Il

grignote une olive.) Vous avez fini par comprendre

qu’il n’est pas nécessaire d’avoir fait quelque chose

pour mourir. Soldats, je suis content de vous. N’est-ce

pas, Hélicon?

Il s’arrête de grignoter et regarde les convives d’un air farceur.

HÉLICON

Sûr! Quelle armée! Mais si tu veux mon avis, ils

sont maintenant trop intelligents, et ils ne voudront

plus se battre. S’ils progressent encore, l’empire

s’écroule!

CALIGULA

Parfait. Nous nous reposerons. Voyons, plaçons-nous

au hasard. Pas de protocole. Tout de même,

ce Rufius a de la chance. Et je suis sûr qu’il n’apprécie

pas ce petit répit. Pourtant, quelques heures

gagnées sur la mort, c’est inestimable.

Il mange, les autres aussi. Il devient évident que Caligula se tient mal à table. Rien ne le force à jeter ses noyaux d’olives dans l’assiette de ses voisins immédiats, à cracher ses déchets de viande sur le plat, comme à se curer les dents avec les ongles et à se gratter la tête frénétiquement. C’est pourtant autant d’exploits que, pendant le repas, il exécutera avec simplicité. Mais il s’arrête brusquement de manger et fixe l’un des convives, Lepidus, avec insistance.

Brutalement.

Tu as l’air de mauvaise humeur. Serait-ce parce

que j’ai fait mourir ton fils?

LEPIDUS, la gorge serrée.

Mais non, Caïus, au contraire.

CALIGULA, épanoui.

Au contraire! Ah! que j’aime que le visage

démente les soucis du cœur. Ton visage est triste.

Mais ton cœur? Au contraire, n’est-ce pas, Lepidus?

LEPIDUS, résolument.

Au contraire, César.

CALIGULA, de plus en plus heureux.

Ah! Lepidus, personne ne m’est plus cher que toi.

Rions ensemble, veux-tu? Et dis-moi quelque bonne

histoire.

LEPIDUS, qui a présumé de ses forces.

Caïus!

CALIGULA

Bon, bon. Je raconterai, alors. Mais tu riras, n’est-ce

pas, Lepidus? (L’œil mauvais.) Ne serait-ce que

pour ton second fils. (De nouveau rieur.) D’ailleurs,

tu n’es pas de mauvaise humeur. (Il boit, puis dictant.)

Au..., au... Allons, Lepidus.

LEPIDUS, avec lassitude.

Au contraire, Caïus.

CALIGULA

A la bonne heure! (Il boit.) Ecoute, maintenant.

(Rêveur.) Il était une fois un pauvre empereur que

personne n’aimait. Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer

son plus jeune fils pour s’enlever cet amour du

cœur. (Changeant de ton.) Naturellement, ce n’est

pas vrai. Drôle, n’est-ce pas? Tu ne ris pas. Personne

ne rit? Ecoutez alors. (Avec une violente colère.) Je

veux que tout le monde rie. Toi, Lepidus, et tous

les autres. Levez-vous, riez. (Il frappe sur la table.)

Je veux, vous entendez, je veux vous voir rire.

Tout le monde se lève. Pendant toute cette scène, les acteurs, sauf Caligula et Cæsonia, pourront jouer comme des marionnettes.

Se renversant sur son lit, épanoui, pris d’un rire irrésistible.

Non, mais regarde-les, Cæsonia. Rien ne va plus.

Honnêteté, respectabilité, qu’en dira-t-on, sagesse

des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît

devant la peur. La peur, hein, Cæsonia, ce

beau sentiment, sans alliage, pur et désintéressé, un

des rares qui tire sa noblesse du ventre. (Il passe la

main sur son front et boit. Sur un ton amical.) Parlons

d’autre chose, maintenant. Voyons, Cherea, tu

es bien silencieux.

CHEREA

Je suis prêt à parler, Caïus. Dès que tu le permettras.

CALIGULA

Parfait. Alors, tais-toi. J’aimerais bien entendre

notre ami Mucius.

MUCIUS, à contrecœur.

A tes ordres, Caïus.

CALIGULA

Eh bien, parle-nous de ta femme. Et commence

par l’envoyer à ma gauche.

La femme de Mucius vient près de Caligula.

Eh bien! Mucius, nous t’attendons.

MUCIUS, un peu perdu.

Ma femme, mais je l’aime.

Rire général.

CALIGULA

Bien sûr, mon ami, bien sûr. Mais comme c’est

commun!

Il a déjà la femme près de lui et lèche distraitement son épaule gauche.

De plus en plus à l’aise.

Au fait, quand je suis entré, vous complotiez,

n’est-ce pas? On y allait de sa petite conspiration,

hein?

LE VIEUX PATRICIEN

Caïus, comment peux-tu?...

CALIGULA

Aucune importance, ma jolie. Il faut bien que

vieillesse se passe. Aucune importance, vraiment.

Vous êtes incapables d’un acte courageux. Il me

vient seulement à l’esprit que j’ai quelques questions

d’Etat à régler. Mais, auparavant, sachons

faire leur part aux désirs impérieux que nous crée

la nature.

Il se lève et entraîne la femme de Mucius dans une pièce voisine.

SCÈNE VI

Mucius fait mine de se lever.

CÆSONIA, aimablement.

Oh! Mucius, je reprendrais bien de cet excellent

vin.

Mucius, dompté, la sert en silence. Moment de gêne. Les sièges craquent. Le dialogue qui suit est un peu compassé.

CÆSONIA

Eh bien! Cherea. Si tu me disais maintenant

pourquoi vous vous battiez tout à l’heure?

CHEREA, froidement.

Tout est venu, chère Cæsonia, de ce que nous

discutions sur le point de savoir si la poésie doit

être meurtrière ou non.

CÆSONIA

C’est fort intéressant. Cependant, cela dépasse

mon entendement de femme. Mais j’admire que

votre passion pour l’art vous conduise à échanger

des coups.

CHEREA, même jeu.

Certes. Mais Caligula me disait qu’il n’est pas de

passion profonde sans quelque cruauté.

HÉLICON

Ni d’amour sans un brin de viol.

CÆSONIA, mangeant.

Il y a du vrai dans cette opinion. N’est-ce pas,

vous autres?

LE VIEUX PATRICIEN

Caligula est un vigoureux psychologue.

PREMIER PATRICIEN

Il nous a parlé avec éloquence du courage.

DEUXIÈME PATRICIEN

Il devrait résumer toutes ses idées. Cela serait

inestimable.

CHEREA

Sans compter que cela l’occuperait. Car il est

visible qu’il a besoin de distractions.

CÆSONIA, toujours mangeant.

Vous serez ravis de savoir qu’il y a pensé et qu’il

écrit en ce moment un grand traité.

SCÈNE VII

Entrent Caligula et la femme de Mucius.

CALIGULA

Mucius, je te rends ta femme. Elle te rejoindra.

Mais pardonnez-moi, quelques instructions à

donner.

Il sort rapidement. Mucius, pâle, s’est levé.

SCÈNE VIII

CÆSONIA, à Mucius, resté debout.

Ce grand traité égalera les plus célèbres, Mucius,

nous n’en doutons pas.

MUCIUS, regardant toujours la porte par laquelle Caligula a disparu.

Et de quoi parle-t-il, Cæsonia?

CÆSONIA, indifférente.

Oh! cela me dépasse.

CHEREA

Il faut donc comprendre que cela traite du pouvoir

meurtrier de la poésie.

CÆSONIA

Tout juste, je crois.

LE VIEUX PATRICIEN, avec enjouement.

Eh bien! cela l’occupera, comme disait Cherea.

CÆSONIA

Oui, ma jolie. Mais ce qui vous gênera, sans

doute, c’est le titre de cet ouvrage.

CHEREA

Quel est-il?

CÆSONIA.

«Le Glaive.»

SCÈNE IX

Entre rapidement Caligula.

CALIGULA

Pardonnez-moi, mais les affaires de l’Etat, elles

aussi, sont pressantes. Intendant, tu feras fermer les

greniers publics. Je viens de signer le décret. Tu le

trouveras dans la chambre.

L’INTENDANT

Mais...

CALIGULA

Demain, il y aura famine.

L’INTENDANT

Mais le peuple va gronder.

CALIGULA, avec force et précision.

Je dis qu’il y aura famine demain. Tout le monde

connaît la famine, c’est un fléau. Demain, il y aura

fléau... et j’arrêterai le fléau quand il me plaira. (Il

explique aux autres.) Après tout, je n’ai pas tellement

de façons de prouver que je suis libre. On est

toujours libre aux dépens de quelqu’un. C’est ennuyeux,

mais c’est normal. (Avec un coup d’œil

vers Mucius.) Appliquez cette pensée à la jalousie

et vous verrez. (Songeur.) Tout de même, comme

c’est laid d’être jaloux! Souffrir par vanité et par

imagination! Voir sa femme...

Mucius serre les poings et ouvre la bouche. Très vite.

Mangeons, Messieurs. Savez-vous que nous travaillons

ferme avec Hélicon? Nous mettons au point

un petit traité de l’exécution dont vous nous donnerez

des nouvelles.

HÉLICON

A supposer qu’on vous demande votre avis.

CALIGULA

Soyons généreux, Hélicon! Découvrons-leur nos

petits secrets. Allez, section III, paragraphe premier.

HÉLICON, se lève et récite mécaniquement.

«L’exécution soulage et délivre. Elle est universelle,

fortifiante et juste dans ses applications

comme dans ses intentions. On meurt parce qu’on

est coupable. On est coupable parce qu’on

est sujet de Caligula. Or, tout le monde est

sujet de Caligula. Donc, tout le monde est coupable.

D’où il ressort que tout le monde meurt.

C’est une question de temps et de patience.»

CALIGULA, riant.

Qu’en pensez-vous? La patience, hein, voilà une

trouvaille! Voulez-vous que je vous dise: c’est ce

que j’admire le plus en vous.

Maintenant, Messieurs, vous pouvez disposer.

Cherea n’a plus besoin de vous. Cependant, que

Cæsonia reste! Et Lepidus et Octavius! Mereia

aussi. Je voudrais discuter avec vous de l’organisation

de ma maison publique. Elle me donne de

gros soucis.

Les autres sortent lentement. Caligula suit Mucius des yeux.

SCÈNE X

CHEREA

A tes ordres, Caïus. Qu’est-ce qui ne va pas? Le

personnel est-il mauvais?

CALIGULA

Non, mais les recettes ne sont pas bonnes.

MEREIA

Il faut augmenter les tarifs.

CALIGULA

Mereia, tu viens de perdre une occasion de te

taire. Etant donné ton âge, ces questions ne t’intéressent

pas et je ne te demande pas ton avis.

MEREIA

Alors, pourquoi m’as-tu fait rester?

CALIGULA

Parce que, tout à l’heure, j’aurai besoin d’un avis

sans passion.

Mereia s’écarte.

CHEREA

Si je puis, Caïus, en parler avec passion, je dirai

qu’il ne faut pas toucher aux tarifs.

CALIGULA

Naturellement, voyons. Mais il faut nous rattraper

sur le chiffre d’affaires. Et j’ai déjà expliqué

mon plan à Cæsonia qui va vous l’exposer. Moi,

j’ai trop bu de vin et je commence à avoir sommeil.

Il s’étend et ferme les yeux.

CÆSONIA

C’est fort simple. Caligula crée une nouvelle décoration.

CHEREA

Je ne vois pas le rapport.

CÆSONIA

Il y est, pourtant. Cette distinction constituera

l’ordre du Héros civique. Elle récompensera ceux

des citoyens qui auront le plus fréquenté la maison

publique de Caligula.

CHEREA

C’est lumineux.

CÆSONIA

Je le crois. J’oubliais de dire que la récompense

est décernée chaque mois, après vérification des

bons d’entrée; le citoyen qui n’a pas obtenu de

décoration au bout de douze mois est exilé ou exécuté.

TROISIÈME PATRICIEN

Pourquoi «ou exécuté»?

CÆSONIA

Parce que Caligula dit que cela n’a aucune importance.

L’essentiel est qu’il puisse choisir.

CHEREA

Bravo. Le Trésor public est aujourd’hui renfloué.

HÉLICON

Et toujours de façon très morale, remarquez-le

bien. Il vaut mieux, après tout, taxer le vice que

rançonner la vertu comme on le fait dans les

sociétés républicaines.

Caligula ouvre les yeux à demi et regarde le vieux Mereia qui, à l’écart, sort un petit flacon et en boit une gorgée.

CALIGULA, toujours couché.

Que bois-tu, Mereia?

MEREIA

C’est pour mon asthme, Caïus.

CALIGULA, allant vers lui en écartant les autres et lui flairant la bouche.

Non, c’est un contrepoison.

MEREIA

Mais non, Caïus. Tu veux rire. J’étouffe dans la

nuit et je me soigne depuis fort longtemps déjà.

CALIGULA

Ainsi, tu as peur d’être empoisonné?

MEREIA

Mon asthme...

CALIGULA

Non. Appelons les choses par leur nom: tu

crains que je ne t’empoisonne. Tu me soupçonnes.

Tu m’épies.

MEREIA

Mais non, par tous les dieux!

CALIGULA

Tu me suspectes. En quelque sorte, tu te défies de

moi.

MEREIA

Caïus!

CALIGULA, rudement.

Réponds-moi. (Mathématique.) Si tu prends un

contrepoison, tu me prêtes par conséquent l’intention

de t’empoisonner.

MEREIA

Oui..., je veux dire... non.

CALIGULA

Et dès l’instant où tu crois que j’ai pris la décision

de t’empoisonner, tu fais ce qu’il faut pour

t’opposer à cette volonté.

Silence. Dès le début de la scène, Cæsonia et Cherea ont gagné le fond. Seul, Lepidus suit le dialogue d’un air angoissé.

De plus en plus précis.

Cela fait deux crimes, et une alternative dont tu

ne sortiras pas: ou bien je ne voulais pas te faire

mourir et tu me suspectes injustement, moi, ton

empereur. Ou bien je le voulais, et toi, insecte, tu

t’opposes à mes projets. (Un temps. Caligula contemple

le vieillard avec satisfaction.) Hein, Mereia,

que dis-tu de cette logique?

MEREIA

Elle est..., elle est rigoureuse, Caïus. Mais elle ne

s’applique pas au cas.

CALIGULA

Et, troisième crime, tu me prends pour un imbécile.

Ecoute-moi bien. De ces trois crimes, un seul

est honorable pour toi, le second - parce que dès

l’instant où tu me prêtes une décision et la contrecarres,

cela implique une révolte chez toi. Tu es

un meneur d’hommes, un révolutionnaire. Cela est

bien. (Tristement.) Je t’aime beaucoup, Mereia.

C’est pourquoi tu seras condamné pour ton second

crime et non pour les autres. Tu vas mourir virilement,

pour t’être révolté.

Pendant tout ce discours, Mereia se rapetisse peu à peu sur son siège.

Ne me remercie pas. C’est tout naturel. Tiens.

(Il lui tend une fiole et aimablement.) Bois ce poison.

Mereia, secoué de sanglots, refuse de la tête. S’impatientant.

Allons, allons.

Mereia tente alors de s’enfuir. Mais Caligula, d’un bond sauvage, l’atteint au milieu de la scène, le jette sur un siège bas et, après une lutte de quelques instants, lui enfonce la fiole entre les dents et la brise à coups de poing. Après quelques soubresauts, le visage plein d’eau et de sang, Mereia meurt.

Caligula se relève et s’essuie machinalement les mains.

A Cæsonia, lui donnant un fragment de la fiole de Mereia.

Qu’est-ce que c’est? Un contrepoison?

CÆSONIA, avec calme.

Non, Caligula. C’est un remède contre l’asthme.

CALIGULA, regardant Mereia, après un silence.

Cela ne fait rien. Cela revient au même. Un peu

plus tôt, un peu plus tard...

Il sort brusquement, d’un air affairé, en s’essuyant toujours les mains.

SCÈNE XI

LEPIDUS, atterré.

Que faut-il faire?

CÆSONIA, avec simplicité.

D’abord, retirer le corps, je crois. Il est trop laid!

Cherea et Lepidus prennent le corps et le tirent en coulisse.

LEPIDUS, à Cherea.

Il faudra faire vite.

CHEREA

Il faut être deux cents.

Entre le jeune Scipion. Apercevant Cæsonia, il a un geste pour repartir.

SCÈNE XII

CÆSONIA

Viens ici.

LE JEUNE SCIPION

Que veux-tu?

CÆSONIA

Approche.

Elle lui relève le menton et le regarde dans les yeux. Un temps.

Froidement.

Il a tué ton père?

LE JEUNE SCIPION

Oui.

CÆSONIA

Tu le hais?

LE JEUNE SCIPION

Oui.

CÆSONIA

Tu veux le tuer?

LE JEUNE SCIPION

Oui.

CÆSONIA, le lâchant.

Alors, pourquoi me le dis-tu?

LE JEUNE SCIPION

Parce que je ne crains personne. Le tuer ou être

tué, c’est deux façons d’en finir. D’ailleurs, tu ne me

trahiras pas.

CÆSONIA

Tu as raison, je ne te trahirai pas. Mais je veux

te dire quelque chose - ou plutôt, je voudrais parler

à ce qu’il y a de meilleur en toi.

LE JEUNE SCIPION

Ce que j’ai de meilleur en moi, c’est ma haine.

CÆSONIA

Ecoute-moi seulement. C’est une parole à la fois

difficile et évidente que je veux te dire. Mais c’est

une parole qui, si elle était vraiment écoutée, accomplirait

la seule révolution définitive de ce

monde.

LE JEUNE SCIPION

Alors, dis-la.

CÆSONIA

Pas encore. Pense d’abord au visage révulsé de

ton père à qui on arrachait la langue. Pense à

cette bouche pleine de sang et à ce cri de bête torturée.

LE JEUNE SCIPION

Oui.

CÆSONIA

Pense maintenant à Caligula.

LE JEUNE SCIPION, avec tout l’accent de la haine.

Oui.

CÆSONIA

Ecoute maintenant: essaie de le comprendre.

Elle sort, laissant le jeune Scipion désemparé. Entre Hélicon.

SCÈNE XIII

HÉLICON

Caligula revient: si vous alliez manger, poète?

LE JEUNE SCIPION

Hélicon! Aide-moi.

HÉLICON

C’est dangereux, ma colombe. Et je n’entends

rien à la poésie.

LE JEUNE SCIPION

Tu pourrais m’aider. Tu sais beaucoup de choses.

HÉLICON

Je sais que les jours passent et qu’il faut se

hâter de manger. Je sais aussi que tu pourrais tuer

Caligula... et qu’il ne le verrait pas d’un mauvais

œil.

Entre Caligula. Sort Hélicon.

SCÈNE XIV

CALIGULA

Ah! c’est toi.

Il s’arrête, un peu comme s’il cherchait une contenance.

Il y a longtemps que je ne t’ai vu. (Avançant lentement

vers lui.) Qu’est-ce que tu fais? Tu écris

toujours? Est-ce que tu peux me montrer tes dernières

pièces?

LE JEUNE SCIPION, mal à l’aise, lui aussi, partagé entre sa haine et il ne sait pas quoi.

J’ai écrit des poèmes, César.

CALIGULA

Sur quoi?

LE JEUNE SCIPION

Je ne sais pas, César. Sur la nature, je crois.

CALIGULA, plus à l’aise.

Beau sujet. Et vaste. Qu’est-ce qu’elle t’a fait, la

nature?

LE JEUNE SCIPION, se reprenant, d’un air ironique et mauvais.

Elle me console de n’être pas César.

CALIGULA

Ah! et crois-tu qu’elle pourrait me consoler de

l’être?

LE JEUNE SCIPION, même jeu.

Ma foi, elle a guéri des blessures plus graves.

CALIGULA, étrangement simple.

Blessure? Tu dis cela avec méchanceté. Est-ce

parce que j’ai tué ton père? Si tu savais pourtant

comme le mot est juste: Blessure! (Changeant de

ton.) Il n’y a que la haine pour rendre les gens intelligents.

LE JEUNE SCIPION, raidi.

J’ai répondu à ta question sur la nature.

Caligula s’assied, regarde Scipion, puis lui prend brusquement les mains et l’attire de force à ses pieds. Il lui prend le visage dans ses mains.

CALIGULA

Récite-moi ton poème.

LE JEUNE SCIPION

Je t’en prie. César, non.

CALIGULA

Pourquoi?

LE JEUNE SCIPION

Je ne l’ai pas sur moi.

CALIGULA

Ne t’en souviens-tu pas?

LE JEUNE SCIPION

Non.

CALIGULA

Dis-moi du moins ce qu’il contient.

LE JEUNE SCIPION, toujours raidi et comme à regret.

J’y parlais...

CALIGULA

Eh bien?

LE JEUNE SCIPION

Non, je ne sais pas...

CALIGULA

Essaie...

LE JEUNE SCIPION

J’y parlais d’un certain accord de la terre...

CALIGULA, l’interrompant, d’un ton absorbé.

... de la terre et du pied.

LE JEUNE SCIPION, surpris, hésite et continue.

Oui, c’est à peu près cela...

CALIGULA

Continue.

LE JEUNE SCIPION

... et aussi de la ligne des collines romaines et de

cet apaisement fugitif et bouleversant qu’y ramène

le soir...

CALIGULA

... Du cri des martinets dans le ciel vert.

LE JEUNE SCIPION, s’abandonnant un peu plus.

Oui, encore.

CALIGULA

Eh bien?

LE JEUNE SCIPION

Et de cette minute subtile où le ciel encore plein

d’or brusquement bascule et nous montre en un

instant son autre face, gorgée d’étoiles luisantes.

CALIGULA

De cette odeur de fumée, d’arbres et d’eaux qui

monte alors de la terre vers la nuit.

LE JEUNE SCIPION, tout entier.

... Le cri des cigales et la retombée des chaleurs,

les chiens, les roulements des derniers chars, les

voix des fermiers...

CALIGULA

... Et les chemins noyés d’ombre dans les lentisques

et les oliviers...

LE JEUNE SCIPION

Oui, oui. C’est tout cela! Mais comment l’as-tu

appris?

CALIGULA, pressant le jeune Scipion contre lui.

Je ne sais pas. Peut-être parce que nous aimons

les mêmes vérités.

LE JEUNE SCIPION, frémissant, cache sa tête contre la poitrine de Caligula.

Oh! qu’importe, puisque tout prend en moi le

visage de l’amour!

CALIGULA, toujours caressant.

C’est la vertu des grands cœurs, Scipion. Si, du

moins, je pouvais connaître ta transparence! Mais

je sais trop la force de ma passion pour la vie, elle

ne se satisfera pas de la nature. Tu ne peux pas

comprendre cela. Tu es d’un autre monde. Tu es

pur dans le bien, comme je suis pur dans le mal.

LE JEUNE SCIPION

Je peux comprendre.

CALIGULA

Non. Ce quelque chose en moi, ce lac de silence,

ces herbes pourries. (Changeant brusquement de

ton.) Ton poème doit être beau. Mais si tu veux

mon avis...

LE JEUNE SCIPION, même jeu.

Oui.

CALIGULA

Tout cela manque de sang.

Scipion se rejette brusquement en arrière et regarde Caligula avec horreur. Toujours reculant, il parle d’une voix sourde, devant Caligula qu’il regarde avec intensité.

LE JEUNE SCIPION

Oh! le monstre, l’infect monstre. Tu as encore

joué. Tu viens de jouer, hein? Et tu es content de

toi?

CALIGULA, avec un peu de tristesse.

Il y a du vrai dans ce que tu dis. J’ai joué.

LE JEUNE SCIPION, même jeu.

Quel cœur ignoble et ensanglanté tu dois avoir.

Oh! comme tant de mal et de haine doivent te

torturer!

CALIGULA, doucement.

Tais-toi, maintenant.

LE JEUNE SCIPION

Comme je te plains et comme je te hais!

CALIGULA, avec colère.

Tais-toi.

LE JEUNE SCIPION

Et quelle immonde solitude doit être la tienne!

CALIGULA, éclatant, se jette sur lui et le prend au collet; il le secoue.

La solitude! Tu la connais, toi, la solitude? Celle

des poètes et des impuissants. La solitude? Mais

laquelle? Ah! tu ne sais pas que seul, on ne l’est

jamais! Et que partout le même poids d’avenir et

de passé nous accompagne! Les êtres qu’on a tués

sont avec nous. Et pour ceux-là, ce serait encore

facile. Mais ceux qu’on a aimés, ceux qu’on n’a

pas aimés et qui vous ont aimé, les regrets, le désir,

l’amertume et la douceur, les putains et la clique

des dieux. (Il le lâche et recule vers sa place.) Seul!

Ah! si du moins, au lieu de cette solitude empoisonnée

de présences qui est la mienne, je pouvais

goûter la vraie, le silence et le tremblement d’un

arbre! (Assis, avec une soudaine lassitude.) La solitude!

Mais non, Scipion. Elle est peuplée de grincements

de dents et tout entière retentissante de

bruits et de clameurs perdues. Et près des femmes

que je caresse, quand la nuit se referme sur nous

et que je crois, éloigné de ma chair enfin contentée,

saisir un peu de moi entre la vie et la mort, ma

solitude entière s’emplit de l’aigre odeur du plaisir

aux aisselles de la femme qui sombre encore à mes

côtés.

Il a l’air exténué. Long silence.

Le jeune Scipion passe derrière Caligula et s’approche, hésitant. Il tend une main vers Caligula et la pose sur son épaule. Caligula, sans se retourner, la couvre d’une des siennes.

LE JEUNE SCIPION

Tous les hommes ont une douceur dans la vie.

Cela les aide à continuer. C’est vers elle qu’ils se retournent

quand ils se sentent trop usés.

CALIGULA

C’est vrai, Scipion.

LE JEUNE SCIPION

N’y a-t-il donc rien dans la tienne qui soit semblable,

l’approche des larmes, un refuge silencieux?

CALIGULA

Si, pourtant.

LE JEUNE SCIPION

Et quoi donc?

CALIGULA, lentement.

Le mépris.

Rideau

Anglais Traduction générée par IA, non officielle

Codex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30

SCENE I

Patricians are gathered at Cherea’s house.

FIRST PATRICIAN

He insults our dignity.

MUCIUS

For three years!

THE OLD PATRICIAN

He calls me a little woman! He makes a fool of me! Death to him!

MUCIUS

For three years!

FIRST PATRICIAN

Every evening, when he goes for a ride in the countryside, he makes us run around his litter!

SECOND PATRICIAN

And he tells us that running is good for our health.

MUCIUS

For three years!

THE OLD PATRICIAN

There is no excuse for that.

THIRD PATRICIAN

No, that cannot be forgiven.

FIRST PATRICIAN

Patricius, he confiscated your property; Scipio, he killed your father; Octavius, he took your wife and now makes her work in his brothel; Lepidus, he killed your son. Are you going to endure this? For my part, I have made my choice. Between the risk we must run and this unbearable life of fear and powerlessness, I cannot hesitate.

SCIPIO

By killing my father, he made the choice for me.

FIRST PATRICIAN

Will you still hesitate?

THIRD PATRICIAN

We are with you. He gave the people our seats at the circus and drove us to fight with the plebeians so that he could punish us afterward.

THE OLD PATRICIAN

He is a coward.

SECOND PATRICIAN

A cynic.

THIRD PATRICIAN

A play-actor.

THE OLD PATRICIAN

He is impotent.

FOURTH PATRICIAN

For three years!

Disorderly uproar. Weapons are brandished. A torch falls. A table is overturned. Everyone rushes toward the exit. But Cherea enters, impassive, and stops their charge.

SCENE II

CHEREA

Where are you all running?

THIRD PATRICIAN

To the palace.

CHEREA

I understand perfectly well. But do you think they will let you in?

FIRST PATRICIAN

We do not intend to ask permission.

CHEREA

How vigorous you have suddenly become! May I at least have permission to sit down in my own house?

The door is closed. Cherea walks toward the overturned table and sits on one of its corners, while everyone turns toward him.

CHEREA

It is not as easy as you think, my friends. The fear you feel cannot take the place of courage and composure. All this is premature.

THIRD PATRICIAN

If you are not with us, go away, but hold your tongue.

CHEREA

I believe, however, that I am with you. But not for the same reasons.

THIRD PATRICIAN

Enough talk!

CHEREA, straightening up.

Yes, enough talk. I want matters to be clear. For although I am with you, I am not for you. That is why your method does not seem right to me. You have not recognized your true enemy; you attribute petty motives to him. He has only great ones, and you are rushing to your destruction. First learn to see him as he is, and you will be better able to fight him.

THIRD PATRICIAN

We see him as he is, the most insane of tyrants!

CHEREA

That is not certain. Mad emperors are nothing new to us. But this one is not mad enough. And what I hate about him is that he knows what he wants.

FIRST PATRICIAN

He wants us all dead.

CHEREA

No, for that is secondary. But he places his power at the service of a higher and more deadly passion; he threatens us in the deepest part of ourselves. No doubt this is not the first time, among us, that a man has wielded unlimited power, but it is the first time that anyone has used it without limits, to the point of denying man and the world. That is what frightens me in him and what I want to fight. Losing one’s life is a small matter, and I shall have that courage when it is needed. But to see the meaning of this life dissolve, to see our reason for existing disappear, that is unbearable. One cannot live without a reason.

FIRST PATRICIAN

Vengeance is a reason.

CHEREA

Yes, and I shall share it with you. But understand that I am not doing so to take the side of your petty humiliations. I am doing so to fight a great idea whose victory would mean the end of the world. I can accept that you should be made ridiculous; I cannot accept that Caligula should do what he dreams of doing, and everything he dreams of doing. He turns his philosophy into corpses and, to our misfortune, it is a philosophy to which there is no reply. One must strike when one cannot refute.

THIRD PATRICIAN

Then we must act.

CHEREA

We must act. But you will not destroy this unjust power by confronting it head-on while it is at the height of its strength. Tyranny can be fought; one must use cunning against disinterested wickedness. We must urge it further in its own direction and wait until its logic has become madness. But once again, and I have spoken here only out of honesty, understand that I am with you only for a time. Afterward, I shall serve none of your interests; I desire only to recover peace in a world that is coherent once more. It is not ambition that makes me act, but a reasonable fear, the fear of that inhuman lyricism beside which my life counts for nothing.

FIRST PATRICIAN, stepping forward.

I think I understand, or nearly so. But the essential thing is that you agree with us that the foundations of our society are being shaken. For us, is that not so, all of you, the question is moral above all. The family is trembling, respect for work is being lost, the whole fatherland is being delivered over to blasphemy. Virtue calls upon us to help it; are we going to refuse to listen? Conspirators, will you finally accept that the patricians should be forced every evening to run around Caesar’s litter?

THE OLD PATRICIAN

Will you allow them to be called “my darling”?

THIRD PATRICIAN

To have their wives taken from them?

SECOND PATRICIAN

And their children?

MUCIUS

And their money?

FIFTH PATRICIAN

No!

FIRST PATRICIAN

Cherea, you have spoken well. You were also right to calm us. It is too soon to act: even today, the people would be against us. Will you watch with us for the moment to finish it?

CHEREA

Yes, let Caligula continue. On the contrary, let us push him further down this path. Let us organize his madness. A day will come when he stands alone before an empire full of dead men and the relatives of dead men.

A general outcry. Trumpets outside. Silence. Then, passed from mouth to mouth, a name: Caligula.

SCENE III

Caligula and Cæsonia enter, followed by Helicon and soldiers. A silent scene. Caligula stops and looks at the conspirators. He goes from one to another in silence, arranges a curl on one man’s head, steps back to contemplate a second, looks at them again, passes his hand over his eyes, and leaves without saying a word.

SCENE IV

CÆSONIA, ironically, indicating the disorder.

Were you fighting?

CHEREA

We were fighting.

CÆSONIA, in the same manner.

And why were you fighting?

CHEREA

We were fighting over nothing.

CÆSONIA

Then that is not true.

CHEREA

What is not true?

CÆSONIA

You were not fighting.

CHEREA

Then we were not fighting.

CÆSONIA, smiling.

Perhaps it would be better to put the room in order. Caligula detests disorder.

HELICON, to the old patrician.

You will end up making that man lose his temper!

THE OLD PATRICIAN

But really, what have we done to him?

HELICON

Nothing, precisely. It is unheard of to be so utterly insignificant. In the end it becomes unbearable. Put yourself in Caligula’s place. (A pause.) Naturally, you were plotting a little, were you not?

THE OLD PATRICIAN

But that is false, surely. What does he think?

HELICON

He does not think it, he knows it. But I suppose that, deep down, he rather desires it. Come, let us help repair the disorder.

They busy themselves. Caligula enters and watches.

SCENE V

CALIGULA, to the old patrician.

Good morning, my darling. (To the others.) Cherea, I have decided to dine at your house. Mucius, I have taken the liberty of inviting your wife.

The steward claps his hands. A slave enters, but Caligula stops him.

One moment! Gentlemen, you know that the finances of the State remained standing only because they had acquired the habit. Since yesterday, even habit itself has no longer been enough. I therefore find myself under the distressing necessity of reducing staff. In a spirit of sacrifice that you will appreciate, I am sure, I have decided to reduce my household, free a few slaves, and assign you to my service. You will be so good as to prepare and serve the table.

The senators look at one another and hesitate.

HELICON

Come, gentlemen, show a little goodwill. Besides, you will see that it is easier to descend the social ladder than to climb it.

The senators move hesitantly.

CALIGULA, to Cæsonia.

What punishment is reserved for lazy slaves?

CÆSONIA

The whip, I believe.

The senators rush forward and begin clumsily setting the table.

CALIGULA

Come, apply yourselves a little! Method, above all, method! (To Helicon.) They have lost the knack, it seems to me?

HELICON

To tell the truth, they never had it, except for striking or commanding. We shall simply have to be patient. It takes one day to make a senator and ten years to make a worker.

CALIGULA

But I am very much afraid it may take twenty to make a worker out of a senator.

HELICON

Even so, they are managing. In my opinion, they have a vocation for it! Servitude will suit them. (A senator wipes his brow.) Look, they are even beginning to sweat. That is a step forward.

CALIGULA

Good. Let us not ask too much of them. That is not so bad. Besides, a moment of justice is always worth taking. Speaking of justice, we must hurry: an execution awaits me. Ah! Rufius is lucky that I am so quick to become hungry. (Confidentially.) Rufius is the knight who is to die. (A pause.) You do not ask me why he is to die?

General silence. Meanwhile, slaves have brought in food.

Good-humoredly.

Come, I see that you are becoming intelligent. (He nibbles an olive.) You have finally understood that it is not necessary to have done anything in order to die. Soldiers, I am pleased with you. Is that not so, Helicon?

He stops nibbling and looks at the guests with a mischievous expression.

HELICON

Certainly! What an army! But if you want my opinion, they are too intelligent now, and they will no longer want to fight. If they make any more progress, the empire will collapse!

CALIGULA

Perfect. We shall rest. Come, let us take our places at random. No protocol. All the same, that Rufius is lucky. And I am sure he does not appreciate this little reprieve. Yet a few hours wrested from death are priceless.

He eats, and so do the others. It becomes evident that Caligula has bad table manners. Nothing compels him to throw his olive stones onto the plates of his immediate neighbors, to spit scraps of meat onto the serving dish, or to pick his teeth with his fingernails and scratch his head frantically. Yet these are all feats that he performs naturally throughout the meal. But he suddenly stops eating and stares insistently at one of the guests, Lepidus.

Abruptly.

You look displeased. Could it be because I had your son put to death?

LEPIDUS, his throat constricted.

Why no, Caius, on the contrary.

CALIGULA, beaming.

On the contrary! Ah, how I love it when the face belies the cares of the heart. Your face is sad. But your heart? Quite the contrary, is that not so, Lepidus?

LEPIDUS, resolutely.

Quite the contrary, Caesar.

CALIGULA, increasingly delighted.

Ah, Lepidus, no one is dearer to me than you. Let us laugh together, shall we? And tell me a good story.

LEPIDUS, who has overestimated his strength.

Caius!

CALIGULA

Very well, very well. Then I shall tell one. But you will laugh, will you not, Lepidus? (With a malevolent look.) If only for the sake of your second son. (Laughing again.) Besides, you are not displeased. (He drinks, then dictates.) On..., on... Come, Lepidus.

LEPIDUS, wearily.

On the contrary, Caius.

CALIGULA

That is more like it! (He drinks.) Now listen. (Dreamily.) Once upon a time there was a poor emperor whom no one loved. He, who loved Lepidus, had his youngest son killed so that he might rid his heart of that love. (Changing tone.) Naturally, it is not true. Funny, is it not? You are not laughing. Is no one laughing? Then listen. (With violent anger.) I want everyone to laugh. You, Lepidus, and all the others. Stand up, laugh. (He strikes the table.) I want, do you hear, I want to see you laugh.

Everyone stands. Throughout this scene, the actors, except for Caligula and Cæsonia, may perform like marionettes.

Leaning back on his couch, beaming and seized by irresistible laughter.

No, but look at them, Cæsonia. Nothing holds any longer. Honesty, respectability, concern for what people will say, the wisdom of nations, none of it means anything any longer. Everything disappears before fear. Fear, eh, Cæsonia, that beautiful emotion, unalloyed, pure and disinterested, one of the few that derives its nobility from the belly. (He passes his hand over his forehead and drinks. In a friendly tone.) Let us talk about something else now. Come, Cherea, you are very quiet.

CHEREA

I am ready to speak, Caius. As soon as you permit me.

CALIGULA

Perfect. Then be quiet. I should like to hear our friend Mucius.

MUCIUS, reluctantly.

At your command, Caius.

CALIGULA

Well then, tell us about your wife. And begin by sending her to my left.

Mucius’s wife comes over to Caligula.

Well, Mucius! We are waiting.

MUCIUS, somewhat at a loss.

My wife, well, I love her.

General laughter.

CALIGULA

Of course, my friend, of course. But how commonplace!

He already has the woman beside him and absentmindedly licks her left shoulder.

Increasingly at ease.

By the way, when I came in, you were plotting, were you not? Everyone was contributing his little conspiracy, eh?

THE OLD PATRICIAN

Caius, how can you?...

CALIGULA

It does not matter, sweetheart. Old age must have its diversions. It really does not matter. You are incapable of a courageous act. It merely occurs to me that I have a few matters of State to settle. But before that, let us give due allowance to the imperious desires that nature creates within us.

He rises and leads Mucius’s wife into an adjoining room.

SCENE VI

Mucius makes as if to rise.

CÆSONIA, pleasantly.

Oh! Mucius, I should like some more of that excellent wine.

Mucius, subdued, serves her in silence. An awkward moment. The seats creak. The dialogue that follows is somewhat stilted.

CÆSONIA

Well then, Cherea. Suppose you now told me why you were fighting earlier?

CHEREA, coldly.

It all arose, dear Cæsonia, from our discussion of whether poetry ought to be murderous or not.

CÆSONIA

That is very interesting. However, it is beyond my woman’s understanding. But I admire the fact that your passion for art leads you to exchange blows.

CHEREA, in the same manner.

Certainly. But Caligula was telling me that there is no deep passion without some cruelty.

HELICON

Nor love without a touch of rape.

CÆSONIA, eating.

There is some truth in that opinion. Is there not, gentlemen?

THE OLD PATRICIAN

Caligula is a vigorous psychologist.

FIRST PATRICIAN

He has spoken eloquently to us about courage.

SECOND PATRICIAN

He ought to summarize all his ideas. That would be priceless.

CHEREA

Besides, it would keep him occupied. For it is clear that he needs distractions.

CÆSONIA, still eating.

You will be delighted to learn that he has thought of it and that he is currently writing a great treatise.

SCENE VII

Caligula and Mucius’s wife enter.

CALIGULA

Mucius, I am returning your wife to you. She will join you. But forgive me, I have a few instructions to give.

He leaves quickly. Mucius, pale, has risen.

SCENE VIII

CÆSONIA, to Mucius, who has remained standing.

This great treatise will equal the most famous ones, Mucius, we have no doubt of it.

MUCIUS, still looking at the door through which Caligula disappeared.

And what is it about, Cæsonia?

CÆSONIA, indifferently.

Oh! It is beyond me.

CHEREA

Then we are to understand that it deals with the murderous power of poetry.

CÆSONIA

Precisely, I believe.

THE OLD PATRICIAN, cheerfully.

Well! It will keep him occupied, as Cherea said.

CÆSONIA

Yes, sweetheart. But what will trouble you, no doubt, is the title of this work.

CHEREA

What is it?

CÆSONIA

“The Sword.”

SCENE IX

Caligula enters quickly.

CALIGULA

Forgive me, but affairs of State are pressing too. Steward, you will have the public granaries closed. I have just signed the decree. You will find it in the room.

THE STEWARD

But...

CALIGULA

Tomorrow there will be famine.

THE STEWARD

But the people will growl.

CALIGULA, forcefully and precisely.

I say that there will be famine tomorrow. Everyone knows famine; it is a scourge. Tomorrow there will be a scourge... and I shall stop the scourge whenever I please. (He explains to the others.) After all, I do not have so many ways of proving that I am free. One is always free at someone else’s expense. It is tiresome, but it is natural. (With a glance toward Mucius.) Apply that thought to jealousy and you will see. (Thoughtfully.) All the same, how ugly it is to be jealous! To suffer from vanity and imagination! To see one’s wife...

Mucius clenches his fists and opens his mouth. Very quickly.

Let us eat, gentlemen. Do you know that Helicon and I are working hard? We are perfecting a little treatise on execution, and you will tell us what you think of it.

HELICON

Assuming that anyone asks your opinion.

CALIGULA

Let us be generous, Helicon! Let us reveal our little secrets to them. Go on, section III, first paragraph.

HELICON rises and recites mechanically.

“Execution relieves and delivers. It is universal, fortifying, and just in its applications as in its intentions. One dies because one is guilty. One is guilty because one is a subject of Caligula. Now, everyone is a subject of Caligula. Therefore, everyone is guilty. From which it follows that everyone dies. It is a question of time and patience.”

CALIGULA, laughing.

What do you think? Patience, eh, what a discovery! Shall I tell you something? That is what I admire most in you.

Now, gentlemen, you may leave. Cherea no longer needs you. However, let Cæsonia remain! And Lepidus and Octavius! Mereia too. I should like to discuss with you the management of my brothel. It causes me great concern.

The others leave slowly. Caligula follows Mucius with his eyes.

SCENE X

CHEREA

At your command, Caius. What is wrong? Is the staff unsatisfactory?

CALIGULA

No, but the takings are poor.

MEREIA

The prices must be raised.

CALIGULA

Mereia, you have just lost an opportunity to keep quiet. Given your age, these matters do not concern you, and I am not asking your opinion.

MEREIA

Then why did you make me stay?

CALIGULA

Because, presently, I shall need a dispassionate opinion.

Mereia moves aside.

CHEREA

If I may, Caius, speak of it passionately, I would say that the prices must not be touched.

CALIGULA

Naturally, of course. But we must make up for it in turnover. And I have already explained my plan to Cæsonia, who will set it out for you. As for me, I have drunk too much wine and I am beginning to feel sleepy.

He stretches out and closes his eyes.

CÆSONIA

It is very simple. Caligula is creating a new decoration.

CHEREA

I do not see the connection.

CÆSONIA

It is there, nevertheless. This distinction will constitute the Order of the Civic Hero. It will reward those citizens who have frequented Caligula’s brothel most often.

CHEREA

That is perfectly clear.

CÆSONIA

I believe so. I forgot to say that the award is conferred every month, after the admission vouchers have been checked; the citizen who has not received a decoration after twelve months is exiled or executed.

THIRD PATRICIAN

Why “or executed”?

CÆSONIA

Because Caligula says it makes no difference. The essential thing is that he should be able to choose.

CHEREA

Bravo. The public Treasury has now been replenished.

HELICON

And always in a highly moral fashion, mind you. After all, it is better to tax vice than to hold virtue to ransom, as they do in republican societies.

Caligula half opens his eyes and looks at old Mereia, who, standing apart, takes out a small vial and drinks a mouthful.

CALIGULA, still lying down.

What are you drinking, Mereia?

MEREIA

It is for my asthma, Caius.

CALIGULA, going toward him, pushing the others aside, and sniffing his breath.

No, it is an antidote.

MEREIA

But no, Caius. You must be joking. I choke at night, and I have been treating myself for a very long time.

CALIGULA

So you are afraid of being poisoned?

MEREIA

My asthma...

CALIGULA

No. Let us call things by their names: you fear that I may poison you. You suspect me. You are watching me.

MEREIA

But no, by all the gods!

CALIGULA

You suspect me. In a manner of speaking, you mistrust me.

MEREIA

Caius!

CALIGULA, harshly.

Answer me. (Mathematically.) If you take an antidote, you are consequently attributing to me the intention of poisoning you.

MEREIA

Yes... I mean... no.

CALIGULA

And from the moment you believe that I have decided to poison you, you take the necessary steps to oppose that will.

Silence. Since the beginning of the scene, Cæsonia and Cherea have moved to the rear. Lepidus alone follows the exchange with an anguished expression.

With increasing precision.

That makes two crimes, and an alternative from which you cannot escape: either I did not intend to have you killed, and you unjustly suspect me, your emperor. Or I did intend it, and you, insect, are opposing my plans. (A pause. Caligula gazes at the old man with satisfaction.) Well, Mereia, what do you say to that logic?

MEREIA

It is... it is rigorous, Caius. But it does not apply to this case.

CALIGULA

And, as a third crime, you take me for an imbecile. Listen to me carefully. Of these three crimes, only one does you honor, the second, because from the moment you attribute a decision to me and thwart it, that implies rebellion on your part. You are a leader of men, a revolutionary. That is good. (Sadly.) I am very fond of you, Mereia. That is why you will be condemned for your second crime and not for the others. You will die manfully, for having rebelled.

Throughout this speech, Mereia gradually shrinks into his seat.

Do not thank me. It is only natural. Here.

(He holds out a vial to him and, kindly.) Drink this poison.

Mereia, shaken by sobs, refuses with a movement of his head. Growing impatient.

Come, come.

Mereia then tries to flee. But Caligula, with a savage leap, catches him in the middle of the stage, throws him onto a low seat and, after a struggle lasting a few moments, forces the vial between his teeth and smashes it with blows of his fist. After a few convulsions, his face covered with water and blood, Mereia dies.

Caligula gets up and mechanically wipes his hands.

To Cæsonia, giving her a fragment of Mereia’s vial.

What is it? An antidote?

CÆSONIA, calmly.

No, Caligula. It is a remedy for asthma.

CALIGULA, looking at Mereia, after a silence.

It does not matter. It comes to the same thing. A little sooner, a little later...

He goes out abruptly, looking busy, still wiping his hands.

SCENE XI

LEPIDUS, appalled.

What must we do?

CÆSONIA, simply.

First, remove the body, I think. It is too ugly!

Cherea and Lepidus take the body and drag it into the wings.

LEPIDUS, to Cherea.

We shall have to act quickly.

CHEREA

There must be two hundred of us.

Young Scipio enters. On seeing Cæsonia, he makes as if to leave again.

SCENE XII

CÆSONIA

Come here.

YOUNG SCIPIO

What do you want?

CÆSONIA

Come closer.

She lifts his chin and looks into his eyes. A pause.

Coldly.

He killed your father?

YOUNG SCIPIO

Yes.

CÆSONIA

You hate him?

YOUNG SCIPIO

Yes.

CÆSONIA

You want to kill him?

YOUNG SCIPIO

Yes.

CÆSONIA, releasing him.

Then why do you tell me?

YOUNG SCIPIO

Because I fear no one. To kill him or to be killed are two ways of bringing it to an end. Besides, you will not betray me.

CÆSONIA

You are right, I will not betray you. But I want to tell you something, or rather, I would like to speak to what is best in you.

YOUNG SCIPIO

What is best in me is my hatred.

CÆSONIA

Just listen to me. What I want to tell you is both difficult and obvious. But it is something that, if it were truly heard, would accomplish the only definitive revolution in this world.

YOUNG SCIPIO

Then say it.

CÆSONIA

Not yet. First think of your father’s convulsed face as they tore out his tongue. Think of that mouth full of blood and that cry of a tortured animal.

YOUNG SCIPIO

Yes.

CÆSONIA

Now think of Caligula.

YOUNG SCIPIO, with all the force of hatred.

Yes.

CÆSONIA

Now listen: try to understand him.

She goes out, leaving young Scipio distraught. Helicon enters.

SCENE XIII

HELICON

Caligula is coming back. Why not go and eat, poet?

YOUNG SCIPIO

Helicon! Help me.

HELICON

That is dangerous, my dove. And I know nothing about poetry.

YOUNG SCIPIO

You could help me. You know many things.

HELICON

I know that the days pass and that one must hurry to eat. I also know that you could kill Caligula... and that he would not take it amiss.

Caligula enters. Helicon exits.

SCENE XIV

CALIGULA

Ah! It is you.

He stops, rather as if searching for composure.

I have not seen you for a long time. (Moving slowly toward him.) What are you doing? Are you still writing? Can you show me your latest pieces?

YOUNG SCIPIO, ill at ease, also torn between his hatred and he knows not what.

I have written poems, Caesar.

CALIGULA

About what?

YOUNG SCIPIO

I do not know, Caesar. About nature, I think.

CALIGULA, more at ease.

A fine subject. And a vast one. What has nature done to you?

YOUNG SCIPIO, recovering himself, with an ironic and spiteful air.

It consoles me for not being Caesar.

CALIGULA

Ah! And do you think it could console me for being Caesar?

YOUNG SCIPIO, in the same manner.

Well, it has healed graver wounds.

CALIGULA, strangely simple.

Wound? You say that spitefully. Is it because I killed your father? And yet, if you knew how apt the word is: Wound! (Changing his tone.) Only hatred can make people intelligent.

YOUNG SCIPIO, stiffening.

I answered your question about nature.

Caligula sits down, looks at Scipio, then suddenly takes his hands and forcibly draws him down to his feet. He takes the young man’s face in his hands.

CALIGULA

Recite your poem to me.

YOUNG SCIPIO

Please. Caesar, no.

CALIGULA

Why?

YOUNG SCIPIO

I do not have it with me.

CALIGULA

Do you not remember it?

YOUNG SCIPIO

No.

CALIGULA

At least tell me what is in it.

YOUNG SCIPIO, still stiff and as if reluctantly.

I spoke in it...

CALIGULA

Well?

YOUNG SCIPIO

No, I do not know...

CALIGULA

Try...

YOUNG SCIPIO

I spoke in it of a certain harmony of the earth...

CALIGULA, interrupting him, in an absorbed tone.

... of the earth and the foot.

YOUNG SCIPIO, surprised, hesitates and continues.

Yes, something like that...

CALIGULA

Go on.

YOUNG SCIPIO

... and also of the line of the Roman hills and of that fleeting and overwhelming serenity that evening restores there...

CALIGULA

... Of the swifts’ cry in the green sky.

YOUNG SCIPIO, yielding a little more.

Yes, that too.

CALIGULA

Well?

YOUNG SCIPIO

And of that subtle minute when the sky, still full of gold, suddenly tips over and shows us in an instant its other face, brimming with shining stars.

CALIGULA

Of that scent of smoke, trees, and water which then rises from the earth toward the night.

YOUNG SCIPIO, wholly absorbed.

... The cry of the cicadas and the subsiding heat, the dogs, the rumbling of the last carts, the farmers’ voices...

CALIGULA

... And the paths drowned in shadow among the mastic trees and olive trees...

YOUNG SCIPIO

Yes, yes. It is all of that! But how did you know?

CALIGULA, holding young Scipio close against him.

I do not know. Perhaps because we love the same truths.

YOUNG SCIPIO, trembling, hides his head against Caligula’s chest.

Oh! What does it matter, since everything within me takes on the face of love!

CALIGULA, still caressing him.

That is the virtue of great hearts, Scipio. If only I could know your transparency! But I know too well the strength of my passion for life. It will not be satisfied with nature. You cannot understand that. You are from another world. You are pure in good, as I am pure in evil.

YOUNG SCIPIO

I can understand.

CALIGULA

No. This something within me, this lake of silence, these rotting grasses. (Abruptly changing his tone.) Your poem must be beautiful. But if you want my opinion...

YOUNG SCIPIO, in the same manner.

Yes.

CALIGULA

All of that lacks blood.

Scipio suddenly recoils and looks at Caligula with horror. Still backing away, he speaks in a low voice, facing Caligula and looking at him intently.

YOUNG SCIPIO

Oh! The monster, the vile monster. You were playing again. You were just playing, were you not? And are you pleased with yourself?

CALIGULA, with a little sadness.

There is some truth in what you say. I was playing.

YOUNG SCIPIO, in the same manner.

What a vile and blood-soaked heart you must have. Oh! How all that evil and hatred must torture you!

CALIGULA, gently.

Be quiet now.

YOUNG SCIPIO

How I pity you and how I hate you!

CALIGULA, angrily.

Be quiet.

YOUNG SCIPIO

And what foul solitude must be yours!

CALIGULA, exploding, hurls himself at him and seizes him by the collar; he shakes him.

Solitude! What do you know of solitude? The solitude of poets and impotent men. Solitude? But which kind? Ah! You do not know that when one is alone, one is never alone! And that the same weight of future and past accompanies us everywhere! Those we have killed are with us. And they would still be easy enough. But those we have loved, those we did not love and who loved us, regret, desire, bitterness and tenderness, the whores and the whole pack of gods. (He releases him and steps back toward his place.) Alone! Ah! If only, instead of this solitude of mine, poisoned with presences, I could taste the real thing, the silence and the trembling of a tree! (Seated, with sudden weariness.) Solitude! But no, Scipio. It is peopled with gnashing teeth and resounds throughout with lost noises and cries. And beside the women I caress, when night closes over us and I believe that, distanced at last from my sated flesh, I can grasp a little of myself between life and death, my whole solitude fills with the acrid smell of pleasure in the armpits of the woman still sinking beside me.

He looks exhausted. A long silence.

Young Scipio passes behind Caligula and approaches hesitantly. He reaches a hand toward Caligula and lays it on his shoulder. Without turning around, Caligula covers it with one of his own.

YOUNG SCIPIO

All men have some sweetness in life. It helps them carry on. They turn back to it when they feel too worn out.

CALIGULA

That is true, Scipio.

YOUNG SCIPIO

Is there nothing like that in your life, the approach of tears, a silent refuge?

CALIGULA

Yes, there is.

YOUNG SCIPIO

And what is it?

CALIGULA, slowly.

Contempt.

Curtain

Concepts de ce passage

Avant de lire

Ce que vous allez apprendre

Voir la fiche complète