Passage potentiellement protégé En consultant ce texte, vous reconnaissez disposer du droit de l’utiliser à titre personnel et éducatif. Ne reproduisez pas son contenu. Si ce livre vous accompagne, achetez-le pour soutenir l’auteur ou ses ayants droit.

Albert Camus

Caligula Acte 3

Acte 3 sur 4

Référence canonique act.3

Français

Caligula suivi de Le Malentendu

SCÈNE PREMIÈRE

Avant le lever du rideau, bruit de cymbales et

de caisse. Le rideau s’ouvre sur une sorte de parade

foraine. Au centre, une tenture devant laquelle, sur

une petite estrade, se trouvent Hélicon et Cæsonia.

Les cymbalistes de chaque côté. Assis sur des sièges,

tournant le dos aux spectateurs, quelques patriciens

et le jeune Scipion.

HÉLICON, récitant sur le ton de la parade.

Approchez! Approchez! (Cymbales.) Une fois de

plus, les dieux sont descendus sur terre. Caïus, César

et dieu, surnommé Caligula, leur a prêté sa forme

tout humaine. Approchez, grossiers mortels, le miracle

sacré s’opère devant vos yeux. Par une faveur

particulière au règne béni de Caligula, les secrets

divins sont offerts à tous les yeux.

Cymbales.

CÆSONIA

Approchez, Messieurs! Adorez et donnez votre

obole. Le mystère céleste est mis aujourd’hui à la

portée de toutes les bourses.

Cymbales.

HÉLICON

L’Olympe et ses coulisses, ses intrigues, ses pantoufles

et ses larmes. Approchez! Approchez! Toute

la vérité sur vos dieux!

Cymbales.

CÆSONIA

Adorez et donnez votre obole. Approchez, Messieurs.

La représentation va commencer.

Cymbales. Mouvements d’esclaves qui apportent divers objets sur l’estrade.

HÉLICON

Une reconstitution impressionnante de vérité,

une réalisation sans précédent. Les décors majestueux

de la puissance divine ramenés sur terre, une

attraction sensationnelle et démesurée, la foudre

(les esclaves allument des feux grégeois), le tonnerre

(on roule un tonneau plein de cailloux), le destin

lui-même dans sa marche triomphale. Approchez et

contemplez!

Il tire la tenture et Caligula costumé en Vénus grotesque apparaît sur un piédestal.

CALIGULA, aimable.

Aujourd’hui, je suis Vénus.

CÆSONIA

L’adoration commence. Prosternez-vous (tous,

sauf Scipion, se prosternent) et répétez après moi

la prière sacrée à Caligula-Vénus:

«Déesse des douleurs et de la danse...»

LES PATRICIENS

«Déesse des douleurs et de la danse...»

CÆSONIA

«Née des vagues, toute visqueuse et amère dans

le sel et l’écume...»

LES PATRICIENS

«Née des vagues, toute visqueuse et amère dans

le sel et l’écume...»

CÆSONIA

«Toi qui es comme un rire et un regret...»

LES PATRICIENS

«Toi qui es comme un rire et un regret...»

CÆSONIA

«... une rancœur et un élan...»

LES PATRICIENS

«... une rancœur et un élan...»

CÆSONIA

«Enseigne-nous l’indifférence qui fait renaître

les amours...»

LES PATRICIENS

«Enseigne-nous l’indifférence qui fait renaître

les amours...»

CÆSONIA

«Instruis-nous de la vérité de ce monde qui est

de n’en point avoir...»

LES PATRICIENS

«Instruis-nous de la vérité de ce monde qui est

de n’en point avoir...»

CÆSONIA

«Et accorde-nous la force de vivre à la hauteur

de cette vérité sans égale...»

LES PATRICIENS

«Et accorde-nous la force de vivre à la hauteur

de cette vérité sans égale...»

CÆSONIA

Pause!

LES PATRICIENS

Pause!

CÆSONIA, reprenant.

«Comble-nous de tes dons, répands sur nos visages

ton impartiale cruauté, ta haine tout objective;

ouvre au-dessus de nos yeux tes mains pleines

de fleurs et de meurtres.»

LES PATRICIENS

«... tes mains pleines de fleurs et de meurtres.»

CÆSONIA

«Accueille tes enfants égarés. Reçois-les dans

l’asile dénudé de ton amour indifférent et douloureux.

Donne-nous tes passions sans objet, tes douleurs

privées de raison et tes joies sans avenir...»

LES PATRICIENS

«... et tes joies sans avenir...»

CÆSONIA, très haut.

«Toi, si vide et si brûlante, inhumaine, mais si

terrestre, enivre-nous du vin de ton équivalence et

rassasie-nous pour toujours dans ton cœur noir et

salé.»

LES PATRICIENS

«Enivre-nous du vin de ton équivalence et rassasie-nous

pour toujours dans ton cœur noir et

salé.»

Quand la dernière phrase a été prononcée par les patriciens, Caligula, jusque-là immobile, s’ébroue et d’une voix de stentor:

CALIGULA

Accordé, mes enfants, vos vœux seront exaucés.

Il s’assied en tailleur sur le piédestal. Un à un, les patriciens se prosternent, versent leur obole et se rangent à droite avant de disparaître. Le dernier, troublé, oublie son obole et se retire. Mais Caligula, d’un bond, se remet debout.

Hep! Hep! Viens ici, mon garçon. Adorer, c’est

bien, mais enrichir, c’est mieux. Merci. Cela va

bien. Si les dieux n’avaient pas d’autres richesses

que l’amour des mortels, ils seraient aussi pauvres

que le pauvre Caligula. Et maintenant, Messieurs,

vous allez pouvoir partir et répandre dans la ville

l’étonnant miracle auquel il vous a été donné d’assister:

vous avez vu Vénus, ce qui s’appelle voir,

avec vos yeux de chair, et Vénus vous a parlé.

Allez, Messieurs.

Mouvement des patriciens.

Une seconde! En sortant, prenez le couloir de

gauche. Dans celui de droite, j’ai posté des gardes

pour vous assassiner.

Les patriciens sortent avec beaucoup d’empressement et un peu de désordre. Les esclaves et les musiciens disparaissent.

SCÈNE II

Hélicon menace Scipion du doigt.

HÉLICON

Scipion, on a encore fait l’anarchiste!

SCIPION, à Caligula.

Tu as blasphémé, Caïus.

HÉLICON

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire?

SCIPION

Tu souilles le ciel après avoir ensanglanté la

terre.

HÉLICON

Ce jeune homme adore les grands mots.

Il va se coucher sur un divan.

CÆSONIA, très calme.

Comme tu y vas, mon garçon; il y a en ce moment,

dans Rome, des gens qui meurent pour des

discours beaucoup moins éloquents.

SCIPION

J’ai décidé de dire la vérité à Caïus.

CÆSONIA

Eh bien, Caligula, cela manquait à ton règne,

une belle figure morale!

CALIGULA, intéressé.

Tu crois donc aux dieux, Scipion?

SCIPION

Non.

CALIGULA

Alors, je ne comprends pas: pourquoi es-tu si

prompt à dépister les blasphèmes?

SCIPION

Je puis nier une chose sans me croire obligé de

la salir ou de retirer aux autres le droit d’y croire.

CALIGULA

Mais c’est de la modestie, cela, de la vraie modestie!

Oh! cher Scipion, que je suis content pour

toi. Et envieux, tu sais... Car c’est le seul sentiment

que je n’éprouverai peut-être jamais.

SCIPION

Ce n’est pas moi que tu jalouses, ce sont les dieux

eux-mêmes.

CALIGULA

Si tu le veux bien, cela restera comme le grand

secret de mon règne. Tout ce qu’on peut me reprocher

aujourd’hui, c’est d’avoir fait encore un petit

progrès sur la voie de la puissance et de la liberté.

Pour un homme qui aime le pouvoir, la rivalité des

dieux a quelque chose d’agaçant. J’ai supprimé cela.

J’ai prouvé à ces dieux illusoires qu’un homme,

s’il en a la volonté, peut exercer, sans apprentissage,

leur métier ridicule.

SCIPION

C’est cela le blasphème, Caïus.

HÉLICON

Non, Scipion, c’est de la clairvoyance. J’ai simplement

compris qu’il n’y a qu’une façon de s’égaler

aux dieux: il suffit d’être aussi cruel qu’eux.

SCIPION

Il suffit de se faire tyran.

CALIGULA

Qu’est-ce qu’un tyran?

SCIPION

Une âme aveugle.

CALIGULA

Cela n’est pas sûr, Scipion. Mais un tyran est un

homme qui sacrifie des peuples à ses idées ou à son

ambition. Moi, je n’ai pas d’idées et je n’ai plus

rien à briguer en fait d’honneurs et de pouvoir. Si

j’exerce ce pouvoir, c’est par compensation.

SCIPION

A quoi?

CALIGULA

A la bêtise et à la haine des dieux.

SCIPION

La haine ne compense pas la haine. Le pouvoir

n’est pas une solution. Et je ne connais qu’une

façon de balancer l’hostilité du monde.

CALIGULA

Quelle est-elle?

SCIPION

La pauvreté.

CALIGULA, soignant ses pieds.

Il faudra que j’essaie de celle-là aussi.

SCIPION

En attendant, beaucoup d’hommes meurent autour

de toi.

CALIGULA

Si peu, Scipion, vraiment. Sais-tu combien de

guerres j’ai refusées?

SCIPION

Non.

CALIGULA

Trois. Et sais-tu pourquoi je les ai refusées?

SCIPION

Parce que tu fais fi de la grandeur de Rome.

CALIGULA

Non, parce que je respecte la vie humaine.

SCIPION

Tu te moques de moi, Caïus.

CALIGULA

Ou, du moins, je la respecte plus que je ne respecte

un idéal de conquête. Mais il est vrai que je

ne la respecte pas plus que je ne respecte ma propre

vie. Et s’il m’est facile de tuer, c’est qu’il ne m’est

pas difficile de mourir. Non, plus j’y réfléchis et

plus je me persuade que je ne suis pas un tyran.

SCIPION

Qu’importe si cela nous coûte aussi cher que si

tu l’étais.

CALIGULA, avec un peu d’impatience.

Si tu savais compter, tu saurais que la moindre

guerre entreprise par un tyran raisonnable vous

coûterait mille fois plus cher que les caprices de ma

fantaisie.

SCIPION

Mais, du moins, ce serait raisonnable et l’essentiel

est de comprendre.

CALIGULA

On ne comprend pas le destin et c’est pourquoi

je me suis fait destin. J’ai pris le visage bête et incompréhensible

des dieux. C’est cela que tes compagnons

de tout à l’heure ont appris à adorer.

SCIPION

Et c’est cela le blasphème, Caïus.

CALIGULA

Non, Scipion, c’est de l’art dramatique! L’erreur

de tous ces hommes, c’est de ne pas croire assez au

théâtre. Ils sauraient sans cela qu’il est permis à

tout homme de jouer les tragédies célestes et de

devenir dieu. Il suffit de se durcir le cœur.

SCIPION

Peut-être, en effet, Caïus. Mais si cela est vrai, je

crois qu’alors tu as fait le nécessaire pour qu’un

jour, autour de toi, des légions de dieux humains se

lèvent, implacables à leur tour, et noient dans le

sang ta divinité d’un moment.

CÆSONIA

Scipion!

CALIGULA, d’une voix précise et dure.

Laisse, Cæsonia. Tu ne crois pas si bien dire, Scipion:

j’ai fait le nécessaire. J’imagine difficilement

le jour dont tu parles. Mais j’en rêve quelquefois.

Et sur tous les visages qui s’avancent alors du fond

de la nuit amère, dans leurs traits tordus par la

haine et l’angoisse, je reconnais, en effet, avec ravissement,

le seul dieu que j’aie adoré en ce monde:

misérable et lâche comme le cœur humain. (Irrité.)

Et maintenant, va-t’en. Tu en as beaucoup trop dit.

(Changeant de ton.) J’ai encore les doigts de mes

pieds à rougir. Cela presse.

Tous sortent, sauf Hélicon, qui tourne en rond autour de Caligula, absorbé par les soins de ses pieds.

SCÈNE III

CALIGULA

Hélicon!

HÉLICON

Qu’y a-t-il?

CALIGULA

Ton travail avance?

HÉLICON

Quel travail?

CALIGULA

Eh bien!... la lune!

HÉLICON

Ça progresse. C’est une question de patience.

Mais je voudrais te parler.

CALIGULA

J’aurais peut-être de la patience, mais je n’ai pas

beaucoup de temps. Il faut faire vite, Hélicon.

HÉLICON

Je te l’ai dit, je ferai pour le mieux. Mais auparavant,

j’ai des choses graves à t’apprendre.

CALIGULA, comme s’il n’avait pas entendu.

Remarque que je l’ai déjà eue.

HÉLICON

Qui?

CALIGULA

La lune.

HÉLICON

Oui, naturellement. Mais sais-tu que l’on complote

contre ta vie?

CALIGULA

Je l’ai eue tout à fait même. Deux ou trois fois

seulement, il est vrai. Mais tout de même, je l’ai

eue.

HÉLICON

Voilà bien longtemps que j’essaie de te parler.

CALIGULA

C’était l’été dernier. Depuis le temps que je la

regardais et que je la caressais sur les colonnes du

jardin, elle avait fini par comprendre.

HÉLICON

Cessons ce jeu, Caïus. Si tu ne veux pas m’écouter,

mon rôle est de parler quand même. Tant pis

si tu n’entends pas.

CALIGULA, toujours occupé à rougir ses ongles du pied.

Ce vernis ne vaut rien. Mais pour en revenir à la

lune, c’était pendant une belle nuit d’août. (Hélicon

se détourne avec dépit et se tait, immobile.)

Elle a fait quelques façons. J’étais déjà couché. Elle

était d’abord toute sanglante, au-dessus de l’horizon.

Puis elle a commencé à monter, de plus en plus légère,

avec une rapidité croissante. Plus elle montait,

plus elle devenait claire. Elle est devenue comme

un lac d’eau laiteuse au milieu de cette nuit pleine

de froissements d’étoiles. Elle est arrivée alors dans

la chaleur, douce, légère et nue. Elle a franchi le

seuil de la chambre et, avec sa lenteur sûre, est

arrivée jusqu’à mon lit, s’y est coulée et m’a inondé

de ses sourires et de son éclat. - Décidément, ce

vernis ne vaut rien. Mais tu vois, Hélicon, je puis

dire sans me vanter que je l’ai eue.

HÉLICON

Veux-tu m’écouter et connaître ce qui te menace?

CALIGULA, s’arrête et le regarde fixement.

Je veux seulement la lune, Hélicon. Je sais

d’avance ce qui me tuera. Je n’ai pas encore épuisé

tout ce qui peut me faire vivre. C’est pourquoi je

veux la lune. Et tu ne reparaîtras pas ici avant de

me l’avoir procurée.

HÉLICON

Alors, je ferai mon devoir et je dirai ce que j’ai

à dire. Un complot s’est formé contre toi. Cherea

en est le chef. J’ai surpris cette tablette qui peut

t’apprendre l’essentiel. Je la dépose ici.

Hélicon dépose la tablette sur un des sièges et se retire.

CALIGULA

Où vas-tu, Hélicon?

HÉLICON, sur le seuil.

Te chercher la lune.

SCÈNE IV

On gratte à la porte opposée. Caligula se retourne

brusquement et aperçoit le vieux patricien.

LE VIEUX PATRICIEN, hésitant.

Tu permets, Caïus?

CALIGULA, impatient.

Eh bien! entre. (Le regardant.) Alors, ma jolie,

on vient revoir Vénus!

LE VIEUX PATRICIEN

Non, ce n’est pas cela. Chut! Oh! pardon,

Caïus... je veux dire... Tu sais que je t’aime beaucoup...

et puis je ne demande qu’à finir mes vieux

jours dans la tranquillité...

CALIGULA

Pressons! Pressons!

LE VIEUX PATRICIEN

Oui, bon. Enfin... (Très vite.) C’est très grave,

voilà tout.

CALIGULA

Non, ce n’est pas grave.

LE VIEUX PATRICIEN

Mais quoi donc, Caïus?

CALIGULA

Mais de quoi parlons-nous, mon amour?

LE VIEUX PATRICIEN, il regarde autour de lui.

C’est-à-dire... (Il se tortille et finit par exploser.)

Un complot contre toi...

CALIGULA

Tu vois bien, c’est ce que je disais, ce n’est pas

grave du tout.

LE VIEUX PATRICIEN

Caïus, ils veulent te tuer.

CALIGULA, va vers lui et le prend aux épaules.

Sais-tu pourquoi je ne puis pas te croire?

LE VIEUX PATRICIEN, faisant le geste de jurer.

Par tous les dieux, Caïus...

CALIGULA, doucement et le poussant peu à peu vers la porte.

Ne jure pas, surtout, ne jure pas. Ecoute plutôt.

Si ce que tu dis était vrai, il me faudrait supposer

que tu trahis tes amis, n’est-ce pas?

LE VIEUX PATRICIEN, un peu perdu.

C’est-à-dire, Caïus, que mon amour pour toi...

CALIGULA, du même ton.

Et je ne puis pas supposer cela. J’ai tant détesté

la lâcheté que je ne pourrais jamais me retenir de

faire mourir un traître. Je sais bien ce que tu vaux,

moi. Et, assurément, tu ne voudras ni trahir ni

mourir.

LE VIEUX PATRICIEN

Assurément, Caïus, assurément!

CALIGULA

Tu vois donc que j’avais raison de ne pas te

croire. Tu n’es pas un lâche, n’est-ce pas?

LE VIEUX PATRICIEN

Oh! non...

CALIGULA

Ni un traître?

LE VIEUX PATRICIEN

Cela va sans dire, Caïus.

CALIGULA

Et, par conséquent, il n’y a pas de complot, dis-moi,

ce n’était qu’une plaisanterie?

LE VIEUX PATRICIEN, décomposé.

Une plaisanterie, une simple plaisanterie...

CALIGULA

Personne ne veut me tuer, cela est évident?

LE VIEUX PATRICIEN

Personne, bien sûr, personne.

CALIGULA, respirant fortement, puis lentement.

Alors, disparais, ma jolie. Un homme d’honneur

est un animal si rare en ce monde que je ne pourrais

pas en supporter la vue trop longtemps. Il faut

que je reste seul pour savourer ce grand moment.

SCÈNE V

Caligula contemple un moment la tablette de sa

place. Il la saisit et la lit. Il respire fortement et

appelle un garde.

CALIGULA

Amène Cherea.

Le garde sort.

Un moment.

Le garde s’arrête.

Avec des égards.

Le garde sort.

Caligula marche un peu de long en large. Puis il se dirige vers le miroir.

Tu avais décidé d’être logique, idiot. Il s’agit seulement

de savoir jusqu’où cela ira. (Ironique.) Si

l’on t’apportait la lune, tout serait changé, n’est-ce

pas? Ce qui est impossible deviendrait possible et du

même coup, en une fois, tout serait transfiguré.

Pourquoi pas, Caligula? Qui peut le savoir? (Il regarde

autour de lui.) Il y a de moins en moins de

monde autour de moi, c’est curieux. (Au miroir,

d’une voix sourde.) Trop de morts, trop de morts,

cela dégarnit. Même si l’on m’apportait la lune, je

ne pourrais pas revenir en arrière. Même si les

morts frémissaient à nouveau sous la caresse du

soleil, les meurtres ne rentreraient pas sous terre

pour autant. (Avec un accent furieux.) La logique,

Caligula, il faut poursuivre la logique. Le pouvoir

jusqu’au bout, l’abandon jusqu’au bout. Non, on

ne revient pas en arrière et il faut aller jusqu’à la

consommation!

Entre Cherea.

SCÈNE VI

Caligula, renversé un peu dans son siège, est engoncé

dans son manteau. Il a l’air exténué.

CHEREA

Tu m’as demandé, Caïus?

CALIGULA, d’une voix faible.

Oui, Cherea. Gardes! Des flambeaux!

Silence.

CHEREA

Tu as quelque chose de particulier à me dire?

CALIGULA

Non, Cherea.

Silence.

CHEREA, un peu agacé.

Tu es sûr que ma présence est nécessaire?

CALIGULA

Absolument sûr, Cherea.

Encore un temps de silence.

Soudain empressé.

Mais, excuse-moi. Je suis distrait et te reçois bien

mal. Prends ce siège et devisons en amis. J’ai besoin

de parler un peu à quelqu’un d’intelligent.

Cherea s’assied.

Naturel, il semble, pour la première fois depuis le début de la pièce.

Cherea, crois-tu que deux hommes dont l’âme et

la fierté sont égales peuvent, au moins une fois dans

leur vie, se parler de tout leur cœur - comme

s’ils étaient nus l’un devant l’autre, dépouillés des

préjugés, des intérêts particuliers et des mensonges

dont ils vivent?

CHEREA

Je pense que cela est possible, Caïus. Mais je crois

que tu en es incapable.

CALIGULA

Tu as raison. Je voulais seulement savoir si tu

pensais comme moi. Couvrons-nous donc de masques.

Utilisons nos mensonges. Parlons comme on se

bat, couverts jusqu’à la garde. Cherea, pourquoi ne

m’aimes-tu pas?

CHEREA

Parce qu’il n’y a rien d’aimable en toi, Caïus.

Parce que ces choses ne se commandent pas. Et

aussi, parce que je te comprends trop bien et qu’on

ne peut aimer celui de ses visages qu’on essaie de

masquer en soi.

CALIGULA

Pourquoi me haïr?

CHEREA

Ici, tu te trompes, Caïus. Je ne te hais pas. Je te

juge nuisible et cruel, égoïste et vaniteux. Mais je

ne puis pas te haïr puisque je ne te crois pas heureux.

Et je ne puis pas te mépriser puisque je sais

que tu n’es pas lâche.

CALIGULA

Alors, pourquoi veux-tu me tuer?

CHEREA

Je te l’ai dit: je te juge nuisible. J’ai le goût et le

besoin de la sécurité. La plupart des hommes sont

comme moi. Ils sont incapables de vivre dans un

univers où la pensée la plus bizarre peut en une

seconde entrer dans la réalité - où, la plupart du

temps, elle y entre, comme un couteau dans un

cœur. Moi non plus, je ne veux pas vivre dans un

tel univers. Je préfère me tenir bien en main.

CALIGULA

La sécurité et la logique ne vont pas ensemble.

CHEREA

Il est vrai. Cela n’est pas logique, mais cela est

sain.

CALIGULA

Continue.

CHEREA

Je n’ai rien de plus à dire. Je ne veux pas entrer

dans ta logique. J’ai une autre idée de mes devoirs

d’homme. Je sais que la plupart de tes sujets pensent

comme moi. Tu es gênant pour tous. Il est naturel

que tu disparaisses.

CALIGULA

Tout cela est très clair et très légitime. Pour la

plupart des hommes, ce serait même évident. Pas

pour toi, cependant. Tu es intelligent et l’intelligence

se paie cher ou se nie. Moi, je paie. Mais

toi, pourquoi ne pas la nier et ne pas vouloir

payer?

CHEREA

Parce que j’ai envie de vivre et d’être heureux.

Je crois qu’on ne peut être ni l’un ni l’autre en

poussant l’absurde dans toutes ses conséquences.

Je suis comme tout le monde. Pour m’en sentir libéré,

je souhaite parfois la mort de ceux que

j’aime, je convoite des femmes que les lois de la

famille ou de l’amitié m’interdisent de convoiter.

Pour être logique, je devrais alors tuer ou posséder.

Mais je juge que ces idées vagues n’ont pas d’importance.

Si tout le monde se mêlait de les réaliser,

nous ne pourrions ni vivre ni être heureux. Encore

une fois, c’est cela qui m’importe.

CALIGULA

Il faut donc que tu croies à quelque idée supérieure.

CHEREA

Je crois qu’il y a des actions qui sont plus belles

que d’autres.

CALIGULA

Je crois que toutes sont équivalentes.

CHEREA

Je le sais, Caïus, et c’est pourquoi je ne te hais

pas. Mais tu es gênant et il faut que tu disparaisses.

CALIGULA

C’est très juste. Mais pourquoi me l’annoncer et

risquer ta vie?

CHEREA

Parce que d’autres me remplaceront et parce que

je n’aime pas mentir.

Silence.

CALIGULA

Cherea!

CHEREA

Oui, Caïus.

CALIGULA

Crois-tu que deux hommes dont l’âme et la fierté

sont égales peuvent, au moins une fois dans leur

vie, se parler de tout leur cœur?

CHEREA

Je crois que c’est ce que nous venons de faire.

CALIGULA

Oui, Cherea. Tu m’en croyais incapable, pourtant.

CHEREA

J’avais tort, Caïus, je le reconnais et je te remercie.

J’attends maintenant ta sentence.

CALIGULA, distrait.

Ma sentence? Ah! tu veux dire... (Tirant la

tablette de son manteau.) Connais-tu cela, Cherea?

CHEREA

Je savais qu’elle était en ta possession.

CALIGULA, de façon passionnée.

Oui, Cherea, et ta franchise elle-même était simulée.

Les deux hommes ne se sont pas parlé de

tout leur cœur. Cela ne fait rien pourtant. Maintenant,

nous allons cesser le jeu de la sincérité et

recommencer à vivre comme par le passé. Il faut

encore que tu essaies de comprendre ce que je

vais te dire, que tu subisses mes offenses et mon

humeur. Ecoute, Cherea. Cette tablette est la seule

preuve.

CHEREA

Je m’en vais, Caïus. Je suis lassé de tout ce

jeu grimaçant. Je le connais trop et ne veux plus

le voir.

CALIGULA, de la même voix passionnée et attentive.

Reste encore. C’est la preuve, n’est-ce pas?

CHEREA

Je ne crois pas que tu aies besoin de preuves

pour faire mourir un homme.

CALIGULA

Il est vrai. Mais, pour une fois, je veux me

contredire. Cela ne gêne personne. Et c’est si bon

de se contredire de temps en temps. Cela repose,

j’ai besoin de repos, Cherea.

CHEREA

Je ne comprends pas et je n’ai pas de goût pour

ces complications.

CALIGULA

Bien sûr, Cherea. Tu es un homme sain, toi.

Tu ne désires rien d’extraordinaire! (Eclatant de

rire.) Tu veux vivre et être heureux. Seulement

cela!

CHEREA

Je crois qu’il vaut mieux que nous en restions

là.

CALIGULA

Pas encore. Un peu de patience, veux-tu? J’ai

là cette preuve, regarde. Je veux considérer que je

ne peux vous faire mourir sans elle. C’est mon idée

et c’est mon repos. Eh bien! vois ce que deviennent

les preuves dans la main d’un empereur.

Il approche la tablette d’un flambeau. Cherea le rejoint. Le flambeau les sépare. La tablette fond.

Tu vois, conspirateur! Elle fond, et à mesure

que cette preuve disparaît, c’est un matin d’innocence

qui se lève sur ton visage. L’admirable front

pur que tu as, Cherea. Que c’est beau, un innocent,

que c’est beau! Admire ma puissance. Les dieux

eux-mêmes ne peuvent pas rendre l’innocence sans

auparavant punir. Et ton empereur n’a besoin que

d’une flamme pour t’absoudre et t’encourager.

Continue, Cherea, poursuis jusqu’au bout le magnifique

raisonnement que tu m’as tenu. Ton empereur

attend son repos. C’est sa manière à lui

de vivre et d’être heureux.

Cherea regarde Caligula avec stupeur. Il a un geste à peine esquissé, semble comprendre, ouvre la bouche et part brusquement. Caligula continue de tenir la tablette dans la flamme et, souriant, suit Cherea du regard.

Rideau

Anglais Traduction générée par IA, non officielle

Codex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30

SCENE ONE

Before the curtain rises, the sound of cymbals and a drum.

The curtain opens on a kind of fairground show. In the center, a hanging before which, on a small platform, stand Helicon and Caesonia.

Cymbal players on either side. Seated, with their backs to the audience, are several patricians and young Scipio.

HELICON, declaiming in the manner of a fairground barker.

Step right up! Step right up! (Cymbals.) Once again, the gods have descended to earth. Caius, Caesar and god, surnamed Caligula, has lent them his wholly human form. Step right up, coarse mortals, the sacred miracle is taking place before your eyes. By a favor peculiar to Caligula’s blessed reign, the divine secrets are laid open to every gaze.

Cymbals.

CAESONIA

Step right up, gentlemen! Worship and give your offering. Today the heavenly mystery is within reach of every purse.

Cymbals.

HELICON

Olympus and its backstage, its intrigues, its slippers and its tears. Step right up! Step right up! The whole truth about your gods!

Cymbals.

CAESONIA

Worship and give your offering. Step right up, gentlemen. The performance is about to begin.

Cymbals. Slaves move about, bringing various objects onto the platform.

HELICON

A strikingly lifelike reconstruction, an unprecedented production. The majestic scenery of divine power brought down to earth, a sensational and extravagant attraction: lightning (the slaves ignite Greek fire), thunder (a barrel full of stones is rolled), destiny itself in its triumphal march. Step right up and behold!

He draws back the hanging, and Caligula, costumed as a grotesque Venus, appears on a pedestal.

CALIGULA, graciously.

Today, I am Venus.

CAESONIA

The adoration begins. Prostrate yourselves (all except Scipio prostrate themselves) and repeat after me the sacred prayer to Caligula-Venus:

“Goddess of sorrows and of dance...”

THE PATRICIANS

“Goddess of sorrows and of dance...”

CAESONIA

“Born of the waves, all viscous and bitter in the salt and foam...”

THE PATRICIANS

“Born of the waves, all viscous and bitter in the salt and foam...”

CAESONIA

“You who are like laughter and regret...”

THE PATRICIANS

“You who are like laughter and regret...”

CAESONIA

“...resentment and an impulse...”

THE PATRICIANS

“...resentment and an impulse...”

CAESONIA

“Teach us the indifference that makes love bloom anew...”

THE PATRICIANS

“Teach us the indifference that makes love bloom anew...”

CAESONIA

“Instruct us in the truth of this world, which is that it has none...”

THE PATRICIANS

“Instruct us in the truth of this world, which is that it has none...”

CAESONIA

“And grant us the strength to live up to this unequaled truth...”

THE PATRICIANS

“And grant us the strength to live up to this unequaled truth...”

CAESONIA

Pause!

THE PATRICIANS

Pause!

CAESONIA, resuming.

“Shower us with your gifts, spread over our faces your impartial cruelty, your wholly objective hatred; open above our eyes your hands full of flowers and murders.”

THE PATRICIANS

“...your hands full of flowers and murders.”

CAESONIA

“Welcome your wayward children. Receive them into the bare refuge of your indifferent and sorrowful love. Give us your objectless passions, your unreasoning sorrows and your joys without a future...”

THE PATRICIANS

“...and your joys without a future...”

CAESONIA, very loudly.

“You, so empty and so ardent, inhuman, yet so earthly, intoxicate us with the wine of your equivalence and sate us forever in your black and briny heart.”

THE PATRICIANS

“Intoxicate us with the wine of your equivalence and sate us forever in your black and briny heart.”

When the patricians have spoken the last sentence, Caligula, motionless until now, shakes himself and speaks in a stentorian voice:

CALIGULA

Granted, my children, your prayers shall be answered.

He sits cross-legged on the pedestal. One by one, the patricians prostrate themselves, pour out their offering, and line up on the right before disappearing. The last, flustered, forgets his offering and withdraws. But Caligula springs to his feet.

Hey! Hey! Come here, my boy. Worship is all very well, but enrichment is better. Thank you. That will do. If the gods possessed no riches but the love of mortals, they would be as poor as poor Caligula. And now, gentlemen, you may leave and spread throughout the city the astonishing miracle you have been privileged to witness: you have seen Venus, truly seen her, with your fleshly eyes, and Venus has spoken to you. Go, gentlemen.

The patricians begin to move.

One moment! On your way out, take the corridor on the left. In the one on the right, I have stationed guards to murder you.

The patricians hurry out, with a good deal of eagerness and some disorder. The slaves and musicians disappear.

SCENE TWO

Helicon wags a warning finger at Scipio.

HELICON

Scipio, you have been playing the anarchist again!

SCIPIO, to Caligula.

You have blasphemed, Caius.

HELICON

Whatever can that mean?

SCIPIO

You defile heaven after drenching the earth in blood.

HELICON

This young man adores grand words.

He goes and lies down on a couch.

CAESONIA, very calmly.

Careful, my boy. At this very moment, there are people in Rome dying for speeches far less eloquent.

SCIPIO

I have decided to tell Caius the truth.

CAESONIA

Well, Caligula, that was what your reign lacked: a fine moral figure!

CALIGULA, interested.

So you believe in the gods, Scipio?

SCIPIO

No.

CALIGULA

Then I do not understand. Why are you so quick to sniff out blasphemy?

SCIPIO

I can deny a thing without feeling obliged to sully it or deprive others of the right to believe in it.

CALIGULA

But that is modesty, true modesty! Oh, dear Scipio, how happy I am for you. And envious, you know... For that is the one feeling I may never experience.

SCIPIO

It is not I whom you envy, but the gods themselves.

CALIGULA

If you do not mind, that shall remain the great secret of my reign. All that can be held against me today is that I have made one more little advance along the path of power and freedom. For a man who loves power, rivalry from the gods is somewhat irritating. I have done away with it. I have proved to those illusory gods that a man, if he has the will, can practice their ridiculous profession without training.

SCIPIO

That is the blasphemy, Caius.

HELICON

No, Scipio, it is clear-sightedness. I have simply understood that there is only one way to make oneself equal to the gods: one need only be as cruel as they are.

SCIPIO

One need only become a tyrant.

CALIGULA

What is a tyrant?

SCIPIO

A blind soul.

CALIGULA

That is not certain, Scipio. But a tyrant is a man who sacrifices peoples to his ideas or his ambition. I have no ideas, and there is nothing left for me to seek in the way of honors and power. If I wield this power, it is by way of compensation.

SCIPIO

For what?

CALIGULA

For the stupidity and hatred of the gods.

SCIPIO

Hatred does not compensate for hatred. Power is not a solution. And I know only one way to counterbalance the hostility of the world.

CALIGULA

What is it?

SCIPIO

Poverty.

CALIGULA, tending to his feet.

I shall have to try that one too.

SCIPIO

Meanwhile, many men are dying around you.

CALIGULA

So few, Scipio, truly. Do you know how many wars I have refused to wage?

SCIPIO

No.

CALIGULA

Three. And do you know why I refused them?

SCIPIO

Because you scorn the greatness of Rome.

CALIGULA

No, because I respect human life.

SCIPIO

You are mocking me, Caius.

CALIGULA

Or at least I respect it more than I respect an ideal of conquest. But it is true that I respect it no more than I respect my own life. And if it is easy for me to kill, that is because it is not difficult for me to die. No, the more I think about it, the more convinced I become that I am not a tyrant.

SCIPIO

What does it matter if it costs us as dearly as if you were one?

CALIGULA, with some impatience.

If you knew how to count, you would know that the smallest war undertaken by a reasonable tyrant would cost you a thousand times more than the whims of my fancy.

SCIPIO

But at least it would be reasonable, and the essential thing is to understand.

CALIGULA

Destiny cannot be understood, and that is why I have made myself destiny. I have assumed the stupid, incomprehensible face of the gods. That is what your companions just now learned to worship.

SCIPIO

And that is the blasphemy, Caius.

CALIGULA

No, Scipio, it is dramatic art! The mistake all these men make is that they do not believe enough in the theater. Otherwise they would know that every man is permitted to act out the tragedies of heaven and become a god. One need only harden one’s heart.

SCIPIO

Perhaps so, Caius. But if that is true, then I believe you have done what was needed so that one day, all around you, legions of human gods will rise, implacable in their turn, and drown your momentary divinity in blood.

CAESONIA

Scipio!

CALIGULA, in a precise, hard voice.

Let him be, Caesonia. You are more right than you know, Scipio: I have done what was needed. I find it difficult to imagine the day of which you speak. But sometimes I dream of it. And on all the faces advancing then from the depths of the bitter night, in their features twisted by hatred and anguish, I do indeed recognize, with delight, the only god I have worshiped in this world: wretched and cowardly as the human heart. (Irritated.) And now, go away. You have said far too much. (Changing his tone.) I still have my toenails to rouge. It is urgent.

All leave except Helicon, who circles Caligula, absorbed in tending to his feet.

SCENE THREE

CALIGULA

Helicon!

HELICON

What is it?

CALIGULA

Is your work progressing?

HELICON

What work?

CALIGULA

Well!... the moon!

HELICON

It is coming along. It is a matter of patience. But I would like to speak to you.

CALIGULA

I might perhaps have patience, but I do not have much time. You must hurry, Helicon.

HELICON

I told you, I shall do my best. But first, I have grave matters to tell you about.

CALIGULA, as though he had not heard.

Mind you, I have already had her.

HELICON

Whom?

CALIGULA

The moon.

HELICON

Yes, naturally. But do you know that there is a plot against your life?

CALIGULA

I had her completely, even. Only two or three times, it is true. But I had her all the same.

HELICON

I have been trying to speak to you for a long time.

CALIGULA

It was last summer. After all that time I had spent looking at her and caressing her on the garden columns, she finally understood.

HELICON

Let us stop this game, Caius. If you will not listen to me, it is still my role to speak. Too bad if you do not hear.

CALIGULA, still busy rouging his toenails.

This polish is no good. But to return to the moon, it was during a beautiful August night. (Helicon turns away in vexation and falls silent, motionless.)

She made a few coy objections. I was already in bed. At first she was blood-red above the horizon. Then she began to rise, growing lighter and lighter, with increasing speed. The higher she rose, the brighter she became. She became like a lake of milky water amid that night full of rustling stars. Then she arrived in the warmth, gentle, light, and naked. She crossed the threshold of the room and, with her assured slowness, came as far as my bed, slipped into it, and flooded me with her smiles and radiance. This polish is decidedly no good. But you see, Helicon, I can say without boasting that I had her.

HELICON

Will you listen to me and learn what threatens you?

CALIGULA, stopping and staring fixedly at him.

I want only the moon, Helicon. I know in advance what will kill me. I have not yet exhausted everything that can keep me alive. That is why I want the moon. And you shall not appear here again until you have procured her for me.

HELICON

Then I shall do my duty and say what I have to say. A plot has been formed against you. Cherea is its leader. I intercepted this tablet, which can tell you the essential facts. I shall leave it here.

Helicon places the tablet on one of the seats and withdraws.

CALIGULA

Where are you going, Helicon?

HELICON, on the threshold.

To fetch you the moon.

SCENE FOUR

There is a scratching at the opposite door. Caligula turns abruptly and catches sight of the old patrician.

THE OLD PATRICIAN, hesitantly.

May I, Caius?

CALIGULA, impatiently.

Well, come in! (Looking at him.) So, my pretty one, you have come to see Venus again!

THE OLD PATRICIAN

No, that is not it. Hush! Oh! Forgive me, Caius... I mean... You know I love you very much... and besides, all I ask is to end my old age in peace...

CALIGULA

Hurry! Hurry!

THE OLD PATRICIAN

Yes, good. Well... (Very quickly.) It is very serious, that is all.

CALIGULA

No, it is not serious.

THE OLD PATRICIAN

But what is it, Caius?

CALIGULA

What are we talking about, my love?

THE OLD PATRICIAN, looking around him.

That is to say... (He wriggles and finally bursts out.) A plot against you...

CALIGULA

You see, it is just as I said, it is not at all serious.

THE OLD PATRICIAN

Caius, they want to kill you.

CALIGULA, going to him and taking him by the shoulders.

Do you know why I cannot believe you?

THE OLD PATRICIAN, making a gesture as if to swear.

By all the gods, Caius...

CALIGULA, gently, gradually pushing him toward the door.

Above all, do not swear, do not swear. Listen instead. If what you say were true, I would have to suppose that you were betraying your friends, would I not?

THE OLD PATRICIAN, somewhat at a loss.

That is to say, Caius, my love for you...

CALIGULA, in the same tone.

And I cannot suppose that. I have hated cowardice so much that I could never keep myself from putting a traitor to death. I know what you are worth. And surely you will want neither to betray nor to die.

THE OLD PATRICIAN

Surely, Caius, surely!

CALIGULA

So you see that I was right not to believe you. You are not a coward, are you?

THE OLD PATRICIAN

Oh! No...

CALIGULA

Nor a traitor?

THE OLD PATRICIAN

That goes without saying, Caius.

CALIGULA

And consequently there is no plot. Tell me, it was only a joke?

THE OLD PATRICIAN, ashen-faced.

A joke, a mere joke...

CALIGULA

No one wants to kill me, that is obvious?

THE OLD PATRICIAN

No one, of course, no one.

CALIGULA, breathing heavily, then slowly.

Then disappear, my pretty one. A man of honor is so rare an animal in this world that I could not bear the sight of one for very long. I must remain alone to savor this great moment.

SCENE FIVE

From where he stands, Caligula contemplates the tablet for a moment. He seizes it and reads it. He breathes heavily and calls a guard.

CALIGULA

Bring Cherea.

The guard exits.

One moment.

The guard stops.

With every courtesy.

The guard exits.

Caligula paces for a while. Then he goes toward the mirror.

You had decided to be logical, you idiot. The only question is how far it will go. (Ironically.) If the moon were brought to you, everything would change, would it not? What is impossible would become possible, and at the same stroke, all at once, everything would be transfigured. Why not, Caligula? Who can know? (He looks around him.) There are fewer and fewer people around me, it is curious. (To the mirror, in a muffled voice.) Too many deaths, too many deaths, they thin the ranks. Even if the moon were brought to me, I could not go back. Even if the dead stirred again beneath the sun’s caress, the murders would not thereby go back underground. (Furiously.) Logic, Caligula, you must pursue logic. Power to the very end, abandonment to the very end. No, there is no going back, and one must go on to the consummation!

Cherea enters.

SCENE SIX

Caligula, leaning slightly back in his seat, is bundled into his cloak. He looks exhausted.

CHEREA

You sent for me, Caius?

CALIGULA, in a weak voice.

Yes, Cherea. Guards! Torches!

Silence.

CHEREA

Do you have something particular to say to me?

CALIGULA

No, Cherea.

Silence.

CHEREA, somewhat annoyed.

Are you sure my presence is necessary?

CALIGULA

Absolutely sure, Cherea.

Another interval of silence.

Suddenly solicitous.

But forgive me. I am distracted and receiving you very poorly. Take this seat and let us converse as friends. I need to talk a little with someone intelligent.

Cherea sits down.

Caligula appears natural, seemingly for the first time since the beginning of the play.

Cherea, do you believe that two men whose souls and pride are equal can, at least once in their lives, speak to each other from the heart, as if they were naked before one another, stripped of the prejudices, private interests, and lies by which they live?

CHEREA

I think it is possible, Caius. But I believe you are incapable of it.

CALIGULA

You are right. I merely wanted to know whether you thought as I do. Let us cover ourselves with masks, then. Let us use our lies. Let us speak as men fight, armored up to the hilt. Cherea, why do you not love me?

CHEREA

Because there is nothing lovable in you, Caius. Because such things cannot be commanded. And also because I understand you too well, and one cannot love that one of another’s faces which one tries to conceal within oneself.

CALIGULA

Why hate me?

CHEREA

There you are mistaken, Caius. I do not hate you. I judge you harmful and cruel, selfish and vain. But I cannot hate you because I do not believe you are happy. And I cannot despise you because I know you are not a coward.

CALIGULA

Then why do you want to kill me?

CHEREA

I have told you: I judge you harmful. I have a taste and a need for security. Most men are like me. They are incapable of living in a universe where the strangest thought can enter reality in a single second, where, most of the time, it enters like a knife into a heart. I do not want to live in such a universe either. I prefer to keep a firm hold on myself.

CALIGULA

Security and logic do not go together.

CHEREA

True. It is not logical, but it is sound.

CALIGULA

Go on.

CHEREA

I have nothing more to say. I do not want to enter into your logic. I have another idea of my duties as a man. I know that most of your subjects think as I do. You are a hindrance to everyone. It is natural that you should disappear.

CALIGULA

All that is very clear and very legitimate. For most men it would even be obvious. Not for you, however. You are intelligent, and intelligence must be dearly paid for or denied. I pay. But you, why not deny it and refuse to pay?

CHEREA

Because I want to live and be happy. I believe one can be neither if one pursues the absurd through all its consequences. I am like everyone else. In order to feel free of it, I sometimes wish for the death of those I love; I covet women whom the laws of family or friendship forbid me to covet. To be logical, I should then kill or possess. But I judge these vague ideas to be unimportant. If everyone took it upon himself to put them into practice, we could neither live nor be happy. Once again, that is what matters to me.

CALIGULA

Then you must believe in some higher idea.

CHEREA

I believe that some actions are more beautiful than others.

CALIGULA

I believe that they are all equivalent.

CHEREA

I know it, Caius, and that is why I do not hate you. But you are a hindrance, and you must disappear.

CALIGULA

That is perfectly fair. But why tell me and risk your life?

CHEREA

Because others will take my place and because I do not like to lie.

Silence.

CALIGULA

Cherea!

CHEREA

Yes, Caius.

CALIGULA

Do you believe that two men whose souls and pride are equal can, at least once in their lives, speak to each other from the heart?

CHEREA

I believe that is what we have just done.

CALIGULA

Yes, Cherea. Yet you thought me incapable of it.

CHEREA

I was wrong, Caius. I acknowledge it, and I thank you. I now await your sentence.

CALIGULA, distractedly.

My sentence? Ah! You mean... (Drawing the tablet from his cloak.) Do you know this, Cherea?

CHEREA

I knew it was in your possession.

CALIGULA, passionately.

Yes, Cherea, and even your frankness was feigned. The two men did not speak to each other from the heart. Yet that does not matter. Now we shall stop playing the game of sincerity and begin living again as before. You must still try to understand what I am about to tell you, and endure my insults and my mood. Listen, Cherea. This tablet is the only proof.

CHEREA

I am leaving, Caius. I am weary of this whole grimacing game. I know it too well and no longer wish to see it.

CALIGULA, in the same passionate, attentive voice.

Stay a little longer. It is the proof, is it not?

CHEREA

I do not believe you need proof to put a man to death.

CALIGULA

True. But for once, I wish to contradict myself. It inconveniences no one. And it feels so good to contradict oneself from time to time. It is restful, and I need rest, Cherea.

CHEREA

I do not understand, and I have no taste for these complications.

CALIGULA

Of course, Cherea. You are a healthy man. You desire nothing extraordinary! (Bursting into laughter.) You want to live and be happy. Only that!

CHEREA

I think it would be better to leave matters there.

CALIGULA

Not yet. A little patience, will you? I have this proof here, look. I wish to consider that I cannot put you to death without it. That is my idea, and that is my rest. Well, see what becomes of proof in an emperor’s hand.

He brings the tablet close to a torch. Cherea joins him. The torch stands between them. The tablet melts.

You see, conspirator! It is melting, and as this proof disappears, a morning of innocence dawns upon your face. What an admirably pure brow you have, Cherea. How beautiful an innocent man is, how beautiful! Admire my power. Even the gods cannot restore innocence without first punishing. And your emperor needs only a flame to absolve and encourage you. Continue, Cherea, pursue to its conclusion the magnificent reasoning you presented to me. Your emperor awaits his rest. It is his own way of living and being happy.

Cherea looks at Caligula in amazement. He makes a barely begun gesture, seems to understand, opens his mouth, and abruptly leaves. Caligula continues to hold the tablet in the flame and, smiling, follows Cherea with his eyes.

Curtain

Concepts de ce passage

Avant de lire

Ce que vous allez apprendre

Voir la fiche complète