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Albert Camus

Caligula Acte 4

Acte 4 sur 4

Référence canonique act.4

Français

Caligula suivi de Le Malentendu

SCÈNE PREMIÈRE

La scène est dans une demi-obscurité. Entrent

Cherea et Scipion. Cherea va à droite, puis à

gauche et revient vers Scipion.

SCIPION, l’air fermé.

Que me veux-tu?

CHEREA

Le temps presse. Nous devons être fermes sur ce

que nous allons faire.

SCIPION

Qui te dit que je ne suis pas ferme?

CHEREA

Tu n’es pas venu à notre réunion d’hier.

SCIPION, se détournant.

C’est vrai, Cherea.

CHEREA

Scipion, je suis plus âgé que toi et je n’ai pas

coutume de demander du secours. Mais il est vrai

que j’ai besoin de toi. Ce meurtre demande des

répondants qui soient respectables. Au milieu de

ces vanités blessées et de ces ignobles peurs, il n’y

a que toi et moi dont les raisons soient pures. Je

sais que si tu nous abandonnes, tu ne trahiras rien.

Mais cela est indifférent. Ce que je désire, c’est

que tu restes avec nous.

SCIPION

Je te comprends. Mais je te jure que je ne le

puis pas.

CHEREA

Es-tu donc avec lui?

SCIPION

Non. Mais je ne puis être contre lui. (Un temps,

puis sourdement.) Si je le tuais, mon cœur du

moins serait avec lui.

CHEREA

Il a pourtant tué ton père!

SCIPION

Oui, c’est là que tout commence. Mais c’est là

aussi que tout finit.

CHEREA

Il nie ce que tu avoues. Il bafoue ce que tu

vénères.

SCIPION

C’est vrai, Cherea. Mais quelque chose en moi

lui ressemble pourtant. La même flamme nous

brûle le cœur.

CHEREA

Il est des heures où il faut choisir. Moi, j’ai fait

taire en moi ce qui pouvait lui ressembler.

SCIPION

Je ne puis pas choisir puisqu’en plus de ce que

je souffre, je souffre aussi de ce qu’il souffre. Mon

malheur est de tout comprendre.

CHEREA

Alors tu choisis de lui donner raison.

SCIPION, dans un cri.

Oh! je t’en prie, Cherea, personne, plus personne

pour moi n’aura jamais raison!

Un temps, ils se regardent.

CHEREA, avec émotion, s’avançant vers Scipion.

Sais-tu que je le hais plus encore pour ce qu’il

a fait de toi?

SCIPION

Oui, il m’a appris à tout exiger.

CHEREA

Non, Scipion, il t’a désespéré. Et désespérer une

jeune âme est un crime qui passe tous ceux qu’il

a commis jusqu’ici. Je te jure que cela suffirait

pour que je le tue avec emportement.

Il se dirige vers la sortie. Entre Hélicon.

SCÈNE II

HÉLICON

Je te cherchais, Cherea. Caligula organise ici

une petite réunion amicale. Il faut que tu l’attendes.

(Il se tourne vers Scipion.) Mais on n’a pas

besoin de toi, mon pigeon. Tu peux partir.

SCIPION, au moment de sortir, se tourne vers Cherea.

Cherea!

CHEREA, très doucement.

Oui, Scipion.

SCIPION

Essaie de comprendre.

CHEREA, très doucement.

Non, Scipion.

Scipion et Hélicon sortent.

SCÈNE III

Bruits d’armes en coulisse. Deux gardes paraissent,

à droite, conduisant le vieux patricien et le premier

patricien, qui donnent toutes les marques

de la frayeur.

PREMIER PATRICIEN, au garde, d’une voix qu’il essaie de rendre ferme.

Mais enfin, que nous veut-on à cette heure de

la nuit?

LE GARDE

Assieds-toi là.

Il désigne les sièges à droite.

PREMIER PATRICIEN

S’il s’agit de nous faire mourir, comme les autres,

il n’y a pas besoin de tant d’histoires.

LE GARDE

Assieds-toi là, vieux mulet.

LE VIEUX PATRICIEN

Asseyons-nous. Cet homme ne sait rien. C’est

visible.

LE GARDE

Oui, ma jolie, c’est visible.

Il sort.

PREMIER PATRICIEN

Il fallait agir vite, je le savais. Maintenant, c’est

la torture qui nous attend.

SCÈNE IV

CHEREA, calme et s’asseyant.

De quoi s’agit-il?

PREMIER PATRICIEN et LE VIEUX PATRICIEN, ensemble.

La conjuration est découverte.

CHEREA

Ensuite?

LE VIEUX PATRICIEN, tremblant.

C’est la torture.

CHEREA, impassible.

Je me souviens que Caligula a donné quatre-vingt-un

mille sesterces à un esclave voleur que la

torture n’avait pas fait avouer.

PREMIER PATRICIEN

Nous voilà bien avancés.

CHEREA

Non, mais c’est une preuve qu’il aime le courage.

Et vous devriez en tenir compte. (Au vieux patricien.)

Cela ne te ferait rien de ne pas claquer des

dents ainsi? J’ai ce bruit en horreur.

LE VIEUX PATRICIEN

C’est que...

PREMIER PATRICIEN

Assez d’histoires. C’est notre vie que nous jouons.

CHEREA, sans broncher.

Connaissez-vous le mot favori de Caligula?

LE VIEUX PATRICIEN, prêt aux larmes.

Oui. Il le dit au bourreau: «Tue-le lentement

pour qu’il se sente mourir.»

CHEREA

Non, c’est mieux. Après une exécution, il bâille

et dit avec sérieux: «Ce que j’admire le plus, c’est

mon insensibilité.»

PREMIER PATRICIEN

Vous entendez?

Bruit d’armes.

CHEREA

Ce mot-là révèle un faible.

LE VIEUX PATRICIEN

Cela ne te ferait rien de ne pas faire de philosophie?

Je l’ai en horreur.

Entre, dans le fond, un esclave qui apporte des armes et les range sur un siège.

CHEREA, qui ne l’a pas vu.

Reconnaissons au moins que cet homme exerce

une indéniable influence. Il force à penser. Il force

tout le monde à penser. L’insécurité, voilà ce qui

fait penser. Et c’est pourquoi tant de haines le

poursuivent.

LE VIEUX PATRICIEN, tremblant.

Regarde.

CHEREA, apercevant les armes; sa voix change un peu.

Tu avais peut-être raison.

PREMIER PATRICIEN

Il fallait faire vite. Nous avons trop attendu.

CHEREA

Oui. C’est une leçon qui vient un peu tard.

LE VIEUX PATRICIEN

Mais c’est insensé. Je ne veux pas mourir.

Il se lève et veut s’échapper. Deux gardes surgissent et le maintiennent de force après l’avoir giflé. Le premier patricien s’écrase sur son siège. Cherea dit quelques mots qu’on n’entend pas. Soudain, une étrange musique aigre, sautillante, de sistres et de cymbales, éclate au fond. Les patriciens font silence et regardent. Caligula, en robe courte de danseuse, des fleurs sur la tête, paraît en ombre chinoise, derrière le rideau du fond, mime quelques gestes ridicules de danse et s’éclipse. Aussitôt après, un garde dit, d’une voix solennelle: «Le spectacle est terminé.» Pendant ce temps, Cæsonia est entrée silencieusement derrière les spectateurs. Elle parle d’une voix neutre qui les fait cependant sursauter.

SCÈNE V

CÆSONIA

Caligula m’a chargée de vous dire qu’il vous

faisait appeler jusqu’ici pour les affaires de l’Etat,

mais qu’aujourd’hui, il vous avait invités à communier

avec lui dans une émotion artistique. (Un

temps; puis de la même voix.) Il a ajouté d’ailleurs

que celui qui n’aurait pas communié aurait la tête

tranchée.

Ils se taisent.

Je m’excuse d’insister. Mais je dois vous demander

si vous avez trouvé que cette danse était belle.

PREMIER PATRICIEN, après une hésitation.

Elle était belle, Cæsonia.

LE VIEUX PATRICIEN, débordant de gratitude.

Oh! oui, Cæsonia.

CÆSONIA

Et toi, Cherea?

CHEREA, froidement.

C’était du grand art.

CÆSONIA

Parfait, je vais donc pouvoir en informer Caligula.

SCÈNE VI

Entre Hélicon.

HÉLICON

Dis-moi, Cherea, était-ce vraiment du grand

art?

CHEREA

Dans un sens, oui.

HÉLICON

Je comprends. Tu es très fort, Cherea. Faux

comme un honnête homme. Mais fort, vraiment.

Moi, je ne suis pas fort. Et pourtant, je ne vous

laisserai pas toucher à Caïus, même si c’est là ce

que lui-même désire.

CHEREA

Je n’entends rien à ce discours. Mais je te félicite

pour ton dévouement. J’aime les bons domestiques.

HÉLICON

Te voilà bien fier, hein? Oui, je sers un fou.

Mais toi, qui sers-tu? La vertu? Je vais te dire ce

que j’en pense. Je suis né esclave. Alors, l’air de la

vertu, honnête homme, je l’ai d’abord dansé sous

le fouet. Caïus, lui, ne m’a pas fait de discours. Il

m’a affranchi et pris dans son palais. C’est ainsi

que j’ai pu vous regarder, vous les vertueux. Et j’ai

vu que vous aviez sale mine et pauvre odeur,

l’odeur fade de ceux qui n’ont jamais rien souffert

ni risqué. J’ai vu les drapés nobles, mais l’usure

au cœur, le visage avare, la main fuyante. Vous, des

juges? Vous qui tenez boutique de vertu, qui rêvez

de sécurité comme la jeune fille rêve d’amour, qui

allez pourtant mourir dans l’effroi sans même savoir

que vous avez menti toute votre vie, vous vous

mêleriez de juger celui qui a souffert sans compter,

et qui saigne tous les jours de mille nouvelles blessures?

Vous me frapperez avant, sois-en sûr! Méprise

l’esclave, Cherea! Il est au-dessus de ta vertu

puisqu’il peut encore aimer ce maître misérable

qu’il défendra contre vos nobles mensonges, vos

bouches parjures...

CHEREA

Cher Hélicon, tu te laisses aller à l’éloquence.

Franchement, tu avais le goût meilleur, autrefois.

HÉLICON

Désolé, vraiment. Voilà ce que c’est que de

trop vous fréquenter. Les vieux époux ont le même

nombre de poils dans les oreilles tant ils finissent

par se ressembler. Mais je me reprends, ne crains

rien, je me reprends. Simplement ceci... Regarde,

tu vois ce visage? Bon. Regarde-le bien. Parfait.

Maintenant, tu as vu ton ennemi.

Il sort.

SCÈNE VII

CHEREA

Et maintenant, il faut faire vite. Restez là tous

les deux. Nous serons ce soir une centaine.

Il sort.

LE VIEUX PATRICIEN

Restez là, restez là! Je voudrais bien partir, moi.

(Il renifle.) Ça sent le mort, ici.

PREMIER PATRICIEN

Ou le mensonge. (Tristement.) J’ai dit que cette

danse était belle.

LE VIEUX PATRICIEN, conciliant.

Elle l’était dans un sens. Elle l’était.

Entrent en coup de vent plusieurs patriciens et chevaliers.

SCÈNE VIII

DEUXIÈME PATRICIEN

Qu’y a-t-il? Le savez-vous? L’empereur nous fait

appeler.

LE VIEUX PATRICIEN, distrait.

C’est peut-être pour la danse.

DEUXIÈME PATRICIEN

Quelle danse?

LE VIEUX PATRICIEN

Oui, enfin, l’émotion artistique.

TROISIÈME PATRICIEN

On m’a dit que Caligula était très malade.

PREMIER PATRICIEN

Il l’est.

TROISIÈME PATRICIEN

Qu’a-t-il donc? (Avec ravissement.) Par tous les

dieux, va-t-il mourir?

PREMIER PATRICIEN

Je ne crois pas. Sa maladie n’est mortelle que

pour les autres.

LE VIEUX PATRICIEN

Si nous osons dire.

DEUXIÈME PATRICIEN

Je te comprends. Mais n’a-t-il pas quelque maladie

moins grave et plus avantageuse pour nous?

PREMIER PATRICIEN

Non, cette maladie-là ne souffre pas la concurrence.

Vous permettez, je dois voir Cherea.

Il sort. Entre Cæsonia, petit silence.

SCÈNE IX

CÆSONIA, d’un air indifférent.

Caligula souffre de l’estomac. Il a vomi du sang.

Les patriciens accourent autour d’elle.

DEUXIÈME PATRICIEN

Oh! dieux tout-puissants, je fais vœu, s’il se

rétablit, de verser deux cent mille sesterces au

trésor de l’Etat.

TROISIÈME PATRICIEN, exagéré.

Jupiter, prends ma vie en échange de la sienne.

Caligula est entré depuis un moment. Il écoute.

CALIGULA, s’avançant vers le deuxième patricien.

J’accepte ton offrande, Lucius, je te remercie.

Mon trésorier se présentera demain chez toi. (Il

va vers le troisième patricien et l’embrasse.) Tu

ne peux savoir comme je suis ému. (Un silence et

tendrement.) Tu m’aimes donc?

TROISIÈME PATRICIEN, pénétré.

Ah! César, il n’est rien que, pour toi, je ne

donnerais sur l’heure.

CALIGULA, l’embrassant encore.

Ah! ceci est trop, Cassius, et je n’ai pas mérité

tant d’amour. (Cassius fait un geste de protestation.)

Non, non, te dis-je. J’en suis indigne. (Il appelle

deux gardes.) Emmenez-le. (A Cassius, doucement.)

Va, ami. Et souviens-toi que Caligula t’a donné son

cœur.

TROISIÈME PATRICIEN, vaguement inquiet.

Mais où m’emmènent-ils?

CALIGULA

A la mort, voyons. Tu as donné ta vie pour la

mienne. Moi, je me sens mieux maintenant. Je

n’ai même plus cet affreux goût de sang dans la

bouche. Tu m’as guéri. Es-tu heureux, Cassius, de

pouvoir donner ta vie pour un autre, quand cet

autre s’appelle Caligula? Me voilà prêt de nouveau

pour toutes les fêtes.

On entraîne le troisième patricien qui résiste et hurle.

TROISIÈME PATRICIEN

Je ne veux pas. Mais c’est une plaisanterie.

CALIGULA, rêveur, entre les hurlements.

Bientôt, les routes sur la mer seront couvertes

de mimosas. Les femmes auront des robes d’étoffe

légère. Un grand ciel frais et battant, Cassius! Les

sourires de la vie!

Cassius est prêt à sortir. Cæsonia le pousse doucement.

Se retournant, soudain sérieux.

La vie, mon ami, si tu l’avais assez aimée, tu

ne l’aurais pas jouée avec tant d’imprudence.

On entraîne Cassius.

Revenant vers la table.

Et quand on a perdu, il faut toujours payer.

(Un temps.) Viens, Cæsonia. (Il se tourne vers

les autres.) A propos, il m’est venu une belle pensée

que je veux partager avec vous. Mon règne jusqu’ici

a été trop heureux. Ni peste universelle, ni religion

cruelle, pas même un coup d’Etat, bref, rien qui

puisse vous faire passer à la postérité. C’est un peu

pour cela, voyez-vous, que j’essaie de compenser

la prudence du destin. Je veux dire... je ne sais pas

si vous m’avez compris (avec un petit rire), enfin,

c’est moi qui remplace la peste. (Changeant de

ton.) Mais, taisez-vous. Voici Cherea. C’est à toi,

Cæsonia.

Il sort. Entrent Cherea et le premier patricien.

SCÈNE X

Cæsonia va vivement au-devant de Cherea.

CÆSONIA

Caligula est mort.

Elle se détourne, comme si elle pleurait, et fixe les autres qui se taisent. Tout le monde a l’air consterné, mais pour des raisons différentes.

PREMIER PATRICIEN

Tu... tu es sûre de ce malheur? Ce n’est pas possible,

il a dansé tout à l’heure.

CÆSONIA

Justement. Cet effort l’a achevé.

Cherea va rapidement de l’un à l’autre, et se retourne vers Cæsonia. Tout le monde garde le silence.

Lentement.

Tu ne dis rien, Cherea.

CHEREA, aussi lentement.

C’est un grand malheur, Cæsonia.

Caligula entre brutalement et va vers Cherea.

CALIGULA

Bien joué, Cherea. (Il fait un tour sur lui-même

et regarde les autres. Avec humeur.) Eh bien! c’est

raté. (A Cæsonia.) N’oublie pas ce que je t’ai dit.

Il sort.

SCÈNE XI

Cæsonia le regarde partir en silence.

LE VIEUX PATRICIEN, soutenu par un espoir infatigable.

Serait-il malade, Cæsonia?

CÆSONIA, le regardant avec haine.

Non, ma jolie, mais ce que tu ignores, c’est

que cet homme dort deux heures toutes les nuits et

le reste du temps, incapable de reposer, erre dans

les galeries de son palais. Ce que tu ignores, ce

que tu ne t’es jamais demandé, c’est à quoi pense

cet être pendant les heures mortelles qui vont du

milieu de la nuit au retour du soleil. Malade? Non,

il ne l’est pas. A moins que tu n’inventes un nom

et dés médicaments pour les ulcères dont son âme

est couverte.

CHEREA, qu’on dirait touché.

Tu as raison, Cæsonia. Nous n’ignorons pas que

Caïus...

CÆSONIA, plus vite.

Non, vous ne l’ignorez pas. Mais comme tous

ceux qui n’ont point d’âme, vous ne pouvez supporter

ceux qui en ont trop. Trop d’âme! Voilà qui

est gênant, n’est-ce pas? Alors, on appelle cela

maladie: les cuistres sont justifiés et contents.

(D’un autre ton.) Est-ce que tu as jamais su aimer,

Cherea?

CHEREA, de nouveau lui-même.

Nous sommes maintenant trop vieux pour apprendre

à le faire, Cæsonia. Et d’ailleurs, il n’est

pas sûr que Caligula nous en laissera le temps.

CÆSONIA, qui s’est reprise.

Il est vrai. (Elle s’assied.) Et j’allais oublier les

recommandations de Caligula. Vous savez qu’aujourd’hui

est un jour consacré à l’art.

LE VIEUX PATRICIEN

D’après le calendrier?

CÆSONIA

Non, d’après Caligula. Il a convoqué quelques

poètes. Il leur proposera une composition improvisée

sur un sujet donné. Il désire que ceux d’entre

vous qui sont poètes y concourent expressément.

Il a désigné en particulier le jeune Scipion et

Metellus.

METELLUS

Mais nous ne sommes pas prêts.

CÆSONIA, comme si elle n’avait pas entendu, d’une voix neutre.

Naturellement, il y aura des récompenses. Il y

a aussi des punitions. (Petit recul des autres.) Je

puis vous dire, en confidence, qu’elles ne sont pas

très graves.

Entre Caligula. Il est plus sombre que jamais.

SCÈNE XII

CALIGULA

Tout est prêt?

CÆSONIA

Tout. (A un garde.) Faites entrer les poètes.

Entrent, deux par deux, une douzaine de poètes qui descendent à droite au pas cadencé.

CALIGULA

Et les autres?

CÆSONIA

Scipion et Metellus!

Tous deux se joignent aux poètes. Caligula s’assied dans le fond, à gauche, avec Cæsonia et le reste des patriciens. Petit silence.

CALIGULA

Sujet: la mort. Délai: une minute.

Les poètes écrivent précipitamment sur leurs tablettes.

LE VIEUX PATRICIEN

Qui sera le jury?

CALIGULA

Moi. Cela n’est pas suffisant?

LE VIEUX PATRICIEN

Oh! oui. Tout à fait suffisant.

CHEREA

Est-ce que tu participes au concours, Caïus?

CALIGULA

C’est inutile. Il y a longtemps que j’ai fait ma

composition sur ce sujet.

LE VIEUX PATRICIEN, empressé.

Où peut-on se la procurer?

CALIGULA

A ma façon, je la récite tous les jours.

Cæsonia le regarde, angoissée.

CALIGULA, brutalement.

Ma figure te déplaît?

CÆSONIA, doucement.

Je te demande pardon.

CALIGULA

Ah! je t’en prie, pas d’humilité. Surtout pas

d’humilité. Toi, tu es déjà difficile à supporter,

mais ton humilité!

Cæsonia remonte lentement...

A Cherea.

Je continue. C’est l’unique composition que j’aie

faite. Mais aussi, elle donne la preuve que je suis

le seul artiste que Rome ait connu, le seul, tu

entends, Cherea, qui mette en accord sa pensée et

ses actes.

CHEREA

C’est seulement une question de pouvoir.

CALIGULA

En effet. Les autres créent par défaut de pouvoir.

Moi, je n’ai pas besoin d’une œuvre: je vis. (Brutalement.)

Alors, vous autres, vous y êtes?

METELLUS

Nous y sommes, je crois.

TOUS

Oui.

CALIGULA

Bon, écoutez-moi bien. Vous allez quitter vos

rangs. Je sifflerai. Le premier commencera sa lecture.

A mon coup de sifflet, il doit s’arrêter et le

second commencer. Et ainsi de suite. Le vainqueur,

naturellement, sera celui dont la composition n’aura

pas été interrompue par le sifflet. Préparez-vous. (Il

se tourne vers Cherea et, confidentiel.) Il faut de

l’organisation en tout, même en art.

Coup de sifflet.

PREMIER POÈTE

Mort, quand par-delà les rives noires...

Sifflet. Le poète descend à gauche. Les autres feront de même. Scène mécanique.

DEUXIÈME POÈTE

Les Trois Parques en leur antre...

Sifflet.

TROISIÈME POÈTE

Je t’appelle, ô mort...

Sifflet rageur.

Le quatrième poète s’avance et prend une pose déclamatoire. Le sifflet retentit avant qu’il ait parlé.

CINQUIÈME POÈTE

Lorsque j’étais petit enfant...

CALIGULA, hurlant.

Non! mais quel rapport l’enfance d’un imbécile

peut-elle avoir avec le sujet? Veux-tu me dire

où est le rapport?

CINQUIÈME POÈTE

Mais, Caïus, je n’ai pas fini...

Sifflet strident.

SIXIÈME POÈTE, il avance, s’éclaircissant la voix.

Inexorable, elle chemine...

Sifflet.

SEPTIÈME POÈTE, mystérieux.

Absconse et diffuse oraison...

Sifflet entrecoupé.

Scipion s’avance sans tablettes.

CALIGULA

A toi, Scipion. Tu n’as pas de tablettes?

SCIPION

Je n’en ai pas besoin.

CALIGULA

Voyons.

Il mâchonne son sifflet.

SCIPION, très près de Caligula, sans le regarder et avec une sorte de lassitude.

«Chasse au bonheur qui fait les êtres purs,

Ciel où le soleil ruisselle,

Fêtes uniques et sauvages, mon délire sans espoir!...»

CALIGULA, doucement.

Arrête, veux-tu? (A Scipion.) Tu es bien jeune

pour connaître les vraies leçons de la mort.

SCIPION, fixant Caligula.

J’étais bien jeune pour perdre mon père.

CALIGULA, se détournant brusquement.

Allons, vous autres, formez vos rangs. Un faux

poète est une punition trop dure pour mon goût.

Je méditais jusqu’ici de vous garder comme alliés

et j’imaginais parfois que vous formeriez le dernier

carré de mes défenseurs. Mais cela est vain, et je

vais vous rejeter parmi mes ennemis. Les poètes

sont contre moi, je puis dire que c’est la fin.

Sortez en bon ordre! Vous allez défiler devant moi

en léchant vos tablettes pour y effacer les traces

de vos infamies. Attention! En avant!

Coups de sifflet rythmés. Les poètes, marchant au pas, sortent, par la droite, en léchant leurs immortelles tablettes.

Très bas.

Et sortez tous.

A la porte, Cherea retient le premier patricien par l’épaule.

CHEREA

Le moment est venu.

Le jeune Scipion, qui a entendu, hésite sur le pas de la porte et va vers Caligula.

CALIGULA, méchamment.

Ne peux-tu me laisser en paix, comme le fait

maintenant ton père?

SCÈNE XIII

SCIPION

Allons, Caïus, tout cela est inutile. Je sais déjà

que tu as choisi.

CALIGULA

Laisse-moi.

SCIPION

Je vais te laisser, en effet, car je crois que je t’ai

compris. Ni pour toi, ni pour moi, qui te ressemble

tant, il n’y a plus d’issue. Je vais partir très loin

chercher les raisons de tout cela. (Un temps, il

regarde Caligula. Avec un grand accent.) Adieu,

cher Caïus. Quand tout sera fini, n’oublie pas que

je t’ai aimé.

Il sort. Caligula le regarde. Il a un geste. Mais il se secoue brutalement et revient sur Cæsonia.

CÆSONIA

Qu’a-t-il dit?

CALIGULA

Cela dépasse ton entendement.

CÆSONIA

A quoi penses-tu?

CALIGULA

A celui-ci. Et puis à toi aussi. Mais c’est la même

chose.

CÆSONIA

Qu’y a-t-il?

CALIGULA, la regardant.

Scipion est parti. J’en ai fini avec l’amitié. Mais

toi, je me demande pourquoi tu es encore là...

CÆSONIA

Parce que je te plais.

CALIGULA

Non. Si je te faisais tuer, je crois que je comprendrais.

CÆSONIA

Ce serait une solution. Fais-le donc. Mais ne

peux-tu, au moins pour une minute, te laisser

aller à vivre librement?

CALIGULA

Cela fait déjà quelques années que je m’exerce

à vivre librement.

CÆSONIA

Ce n’est pas ainsi que je l’entends. Comprends-moi

bien. Cela peut être si bon de vivre et d’aimer

dans la pureté de son cœur.

CALIGULA

Chacun gagne sa pureté comme il peut. Moi,

c’est en poursuivant l’essentiel. Tout cela n’empêche

pas d’ailleurs que je pourrais te faire tuer. (Il rit.)

Ce serait le couronnement de ma carrière.

Caligula se lève et fait tourner le miroir sur lui-même. Il marche en rond, en laissant pendre ses bras, presque sans gestes, comme une bête.

C’est drôle. Quand je ne tue pas, je me sens

seul. Les vivants ne suffisent pas à peupler l’univers

et à chasser l’ennui. Quand vous êtes tous là, vous

me faites sentir un vide sans mesure où je ne peux

regarder. Je ne suis bien que parmi mes morts.

(Il se campe face au public, un peu penché en

avant, il a oublié Cæsonia.) Eux sont vrais. Ils sont

comme moi. Ils m’attendent et me pressent. (Il

hoche la tête.) J’ai de longs dialogues avec tel ou

tel qui cria vers moi pour être gracié et à qui je

fis couper la langue.

CÆSONIA

Viens. Etends-toi près de moi. Mets ta tête sur

mes genoux. (Caligula obéit.) Tu es bien. Tout se

tait.

CALIGULA

Tout se tait! Tu exagères. N’entends-tu pas ces

cliquetis de fers? (On les entend.) Ne perçois-tu

pas ces mille petites rumeurs qui révèlent la haine

aux aguets?

Rumeurs.

CÆSONIA

Personne n’oserait...

CALIGULA

Si, la bêtise.

CÆSONIA

Elle ne tue pas. Elle rend sage.

CALIGULA

Elle est meurtrière, Cæsonia. Elle est meurtrière

lorsqu’elle se juge offensée. Oh! ce ne sont pas ceux

dont j’ai tué les fils ou le père qui m’assassineront.

Ceux-là ont compris, ils sont avec moi, ils ont le

même goût dans la bouche. Mais les autres, ceux

que j’ai moqués et ridiculisés, je suis sans défense

contre leur vanité.

CÆSONIA, avec véhémence.

Nous te défendrons, nous sommes encore nombreux

à t’aimer.

CALIGULA

Vous êtes de moins en moins nombreux. J’ai fait

ce qu’il fallait pour cela. Et puis, soyons justes,

je n’ai pas seulement la bêtise contre moi, j’ai aussi

la loyauté et le courage de ceux qui veulent être

heureux.

CÆSONIA, même jeu.

Non, ils ne te tueront pas. Ou alors quelque

chose, venu du ciel, les consumerait avant qu’ils

t’aient touché.

CALIGULA

Du ciel! Il n’y a pas de ciel, pauvre femme. (Il

s’assied.) Mais pourquoi tant d’amour, tout d’un

coup, ce n’est pas dans nos conventions?

CÆSONIA, qui s’est levée et marche.

Ce n’est donc pas assez de te voir tuer les autres

qu’il faille encore savoir que tu seras tué? Ce n’est

pas assez de te recevoir cruel et déchiré, de sentir

ton odeur de meurtre quand tu te places sur mon

ventre! Tous les jours, je vois mourir un peu plus

en toi ce qui a figure d’homme. (Elle se tourne

vers lui.) Je suis vieille et près d’être laide, je le

sais. Mais le souci que j’ai de toi m’a fait maintenant

une telle âme qu’il n’importe plus que tu ne

m’aimes pas. Je voudrais seulement te voir guérir,

toi qui es encore un enfant. Toute une vie devant

toi! Et que demandes-tu donc qui soit plus grand

que toute une vie?

CALIGULA, se lève et il la regarde.

Voici déjà bien longtemps que tu es là.

CÆSONIA

C’est vrai. Mais tu vas me garder, n’est-ce pas?

CALIGULA

Je ne sais pas. Je sais seulement pourquoi tu es

là: pour toutes ces nuits où le plaisir était aigu

et sans joie, et pour tout ce que tu connais de moi.

Il la prend dans ses bras et, de la main, lui renverse un peu la tête.

J’ai vingt-neuf ans. C’est peu. Mais à cette heure

où ma vie m’apparaît cependant si longue, si

chargée de dépouilles, si accomplie enfin, tu restes

le dernier témoin. Et je ne peux me défendre d’une

sorte de tendresse honteuse pour la vieille femme

que tu vas être.

CÆSONIA

Dis-moi que tu veux me garder!

CALIGULA

Je ne sais pas. J’ai conscience seulement, et c’est

le plus terrible, que cette tendresse honteuse est

le seul sentiment pur que ma vie m’ait jusqu’ici

donné.

Cæsonia se retire de ses bras, Caligula la suit. Elle colle son dos contre lui, il l’enlace.

Ne vaudrait-il pas mieux que le dernier témoin

disparaisse?

CÆSONIA

Cela n’a pas d’importance. Je suis heureuse de

ce que tu m’as dit. Mais pourquoi ne puis-je pas

partager ce bonheur avec toi?

CALIGULA

Qui te dit que je ne suis pas heureux?

CÆSONIA

Le bonheur est généreux. Il ne vit pas de destructions.

CALIGULA

Alors, c’est qu’il est deux sortes de bonheurs et

j’ai choisi celui des meurtriers. Car je suis heureux.

Il y a eu un temps où je croyais avoir atteint l’extrémité

de la douleur. Eh bien! non, on peut

encore aller plus loin. Au bout de cette contrée,

c’est un bonheur stérile et magnifique. Regarde-moi.

Elle se tourne vers lui.

Je ris, Cæsonia, quand je pense que, pendant

des années, Rome tout entière a évité de prononcer

le nom de Drusilla. Car Rome s’est trompée pendant

des années. L’amour ne m’est pas suffisant,

c’est cela que j’ai compris alors. C’est cela que je

comprends aujourd’hui encore en te regardant.

Aimer un être, c’est accepter de vieillir avec lui.

Je ne suis pas capable de cet amour. Drusilla vieille,

c’était bien pis que Drusilla morte. On croit qu’un

homme souffre parce que l’être qu’il aime meurt

en un jour. Mais sa vraie souffrance est moins

futile: c’est de s’apercevoir que le chagrin non

plus ne dure pas. Même la douleur est privée de

sens.

Tu vois, je n’avais pas d’excuses, pas même

l’ombre d’un amour, ni l’amertume de la mélancolie.

Je suis sans alibi. Mais aujourd’hui, me

voilà encore plus libre qu’il y a des années, libéré

que je suis du souvenir et de l’illusion. (Il rit d’une

façon passionnée.) Je sais que rien ne dure! Savoir

cela! Nous sommes deux ou trois dans l’histoire à

en avoir fait vraiment l’expérience, accompli ce

bonheur dément. Cæsonia, tu as suivi jusqu’au

bout une bien curieuse tragédie. Il est temps que

pour toi le rideau se baisse.

Il passe à nouveau derrière elle et passe son avant-bras autour du cou de Cæsonia.

CÆSONIA, avec effroi.

Est-ce donc du bonheur, cette liberté épouvantable?

CALIGULA, écrasant peu à peu de son bras la gorge de Cæsonia.

Sois-en sûre, Cæsonia. Sans elle, j’eusse été un

homme satisfait. Grâce à elle, j’ai conquis la divine

clairvoyance du solitaire. (Il s’exalte de plus en

plus, étranglant peu à peu Cæsonia qui se laisse

aller sans résistance, les mains un peu offertes en

avant. Il lui parle, penché sur son oreille.) Je vis,

je tue, j’exerce le pouvoir délirant du destructeur,

auprès de quoi celui du créateur paraît une singerie.

C’est cela, être heureux. C’est cela le bonheur,

cette insupportable délivrance, cet universel mépris,

le sang, la haine autour de moi, cet isolement non

pareil de l’homme qui tient toute sa vie sous son

regard, la joie démesurée de l’assassin impuni, cette

logique implacable qui broie des vies humaines

(il rit), qui te broie, Cæsonia, pour parfaire enfin

la solitude éternelle que je désire.

CÆSONIA, se débattant faiblement.

Caïus!

CALIGULA, de plus en plus exalté.

Non, pas de tendresse. Il faut en finir, car le

temps presse. Le temps presse, chère Cæsonia!

Cæsonia râle. Caligula la traîne sur le lit où il la laisse tomber.

La regardant d’un air égaré; d’une voix rauque.

Et toi aussi, tu étais coupable. Mais tuer n’est

pas la solution.

SCÈNE XIV

Il tourne sur lui-même, hagard, va vers le miroir.

CALIGULA

Caligula! Toi aussi, toi aussi, tu es coupable.

Alors, n’est-ce pas, un peu plus, un peu moins!

Mais qui oserait me condamner dans ce monde

sans juge, où personne n’est innocent! (Avec tout

l’accent de la détresse, se pressant contre le miroir.)

Tu le vois bien, Hélicon n’est pas venu. Je n’aurai

pas la lune. Mais qu’il est amer d’avoir raison et

de devoir aller jusqu’à la consommation. Car j’ai

peur de la consommation. Des bruits d’armes! C’est

l’innocence qui prépare son triomphe. Que ne

suis-je à leur place! J’ai peur. Quel dégoût, après

avoir méprisé les autres, de se sentir la même lâcheté

dans l’âme. Mais cela ne fait rien. La peur non plus

ne dure pas. Je vais retrouver ce grand vide où

le cœur s’apaise.

Il recule un peu, revient vers le miroir. Il semble plus calme. Il recommence à parler, mais d’une voix plus basse et plus concentrée.

Tout a l’air si compliqué. Tout est si simple

pourtant. Si j’avais eu la lune, si l’amour suffisait,

tout serait changé. Mais où étancher cette soif?

Quel cœur, quel dieu auraient pour moi la profondeur

d’un lac? (s’agenouillant et pleurant.) Rien

dans ce monde, ni dans l’autre, qui soit à ma

mesure. Je sais pourtant, et tu le sais aussi (il tend

les mains vers le miroir en pleurant), qu’il suffirait

que l’impossible soit. L’impossible! Je l’ai cherché

aux limites du monde, aux confins de moi-même.

J’ai tendu mes mains (criant), je tends mes mains

et c’est toi que je rencontre, toujours toi en face

de moi, et je suis pour toi plein de haine. Je n’ai

pas pris la voie qu’il fallait, je n’aboutis à rien. Ma

liberté n’est pas la bonne. Hélicon! Hélicon! Rien!

rien encore. Oh! cette nuit est lourde! Hélicon ne

viendra pas: nous serons coupables à jamais! Cette

nuit est lourde comme la douleur humaine.

Des bruits d’armes et des chuchotements s’entendent en coulisse.

HÉLICON, surgissant au fond.

Garde-toi, Caïus! Garde-toi!

Une main invisible poignarde Hélicon.

Caligula se relève, prend un siège bas dans la main et approche du miroir en soufflant. Il s’observe, simule un bond en avant et, devant le mouvement symétrique de son double dans la glace, lance son siège à toute volée en hurlant:

CALIGULA

A l’histoire, Caligula, à l’histoire.

Le miroir se brise et, dans le même moment, par toutes les issues, entrent les conjurés en armes. Caligula leur fait face, avec un rire fou. Le vieux patricien le frappe dans le dos, Cherea en pleine figure. Le rire de Caligula se transforme en hoquets. Tous frappent. Dans un dernier hoquet, Caligula, riant et râlant, hurle:

Je suis encore vivant!

Rideau

Anglais Traduction générée par IA, non officielle

Codex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30

SCENE I

The stage is in semi-darkness. Enter

Cherea and Scipio. Cherea goes to the right, then to

the left, and returns toward Scipio.

SCIPIO, looking withdrawn.

What do you want with me?

CHEREA

Time is pressing. We must be firm about what

we are going to do.

SCIPIO

Who says I am not firm?

CHEREA

You did not come to our meeting yesterday.

SCIPIO, turning away.

That is true, Cherea.

CHEREA

Scipio, I am older than you, and I am not

accustomed to asking for help. But it is true

that I need you. This murder requires

respectable guarantors. Amid

these wounded vanities and these ignoble fears, there are

only you and I whose motives are pure. I

know that if you abandon us, you will betray nothing.

But that is beside the point. What I want is

for you to remain with us.

SCIPIO

I understand you. But I swear to you that I

cannot.

CHEREA

Then are you with him?

SCIPIO

No. But I cannot be against him. (A pause,

then, in a muffled voice.) If I killed him, at least my heart

would be with him.

CHEREA

Yet he killed your father!

SCIPIO

Yes, that is where everything begins. But that is also

where everything ends.

CHEREA

He denies what you acknowledge. He mocks what you

revere.

SCIPIO

That is true, Cherea. Yet something in me

resembles him. The same flame burns in

our hearts.

CHEREA

There are times when one must choose. I have silenced

within myself whatever might resemble him.

SCIPIO

I cannot choose, since in addition to what

I suffer, I also suffer from what he suffers. My

misfortune is to understand everything.

CHEREA

Then you choose to admit that he is right.

SCIPIO, crying out.

Oh! I beg you, Cherea, no one, no one ever again

will be right as far as I am concerned!

A pause. They look at each other.

CHEREA, with emotion, moving toward Scipio.

Do you know that I hate him even more for what he

has made of you?

SCIPIO

Yes, he taught me to demand everything.

CHEREA

No, Scipio, he has driven you to despair. And to drive

a young soul to despair is a crime surpassing all those he

has committed so far. I swear to you that this alone would be enough

for me to kill him in a fury.

He moves toward the exit. Enter Helicon.

SCENE II

HELICON

I was looking for you, Cherea. Caligula is arranging

a little friendly gathering here. You must wait for him.

(He turns toward Scipio.) But we have no

need of you, my pet. You may go.

SCIPIO, as he is about to leave, turns toward Cherea.

Cherea!

CHEREA, very softly.

Yes, Scipio.

SCIPIO

Try to understand.

CHEREA, very softly.

No, Scipio.

Scipio and Helicon leave.

SCENE III

The sound of weapons offstage. Two guards appear

on the right, escorting the old patrician and the first

patrician, who show every sign

of terror.

FIRST PATRICIAN, to the guard, in a voice he tries to make firm.

But after all, what do they want with us at this hour of

the night?

THE GUARD

Sit there.

He points to the seats on the right.

FIRST PATRICIAN

If the idea is to put us to death, like the others,

there is no need for all this fuss.

THE GUARD

Sit there, you old mule.

THE OLD PATRICIAN

Let us sit down. This man knows nothing. It is

obvious.

THE GUARD

Yes, my pretty, it is obvious.

He leaves.

FIRST PATRICIAN

We should have acted quickly, I knew it. Now torture

is what awaits us.

SCENE IV

CHEREA, calmly, sitting down.

What is this about?

FIRST PATRICIAN and THE OLD PATRICIAN, together.

The conspiracy has been discovered.

CHEREA

And then?

THE OLD PATRICIAN, trembling.

Torture.

CHEREA, impassively.

I remember that Caligula gave eighty-one

thousand sesterces to a thieving slave whom

torture had failed to make confess.

FIRST PATRICIAN

That is a great help to us.

CHEREA

No, but it proves that he admires courage.

And you should bear that in mind. (To the old patrician.)

Would you mind not chattering your

teeth like that? I detest that sound.

THE OLD PATRICIAN

It is just that...

FIRST PATRICIAN

Enough nonsense. It is our lives we are gambling with.

CHEREA, without flinching.

Do you know Caligula's favorite saying?

THE OLD PATRICIAN, close to tears.

Yes. He says to the executioner: “Kill him slowly

so that he can feel himself dying.”

CHEREA

No, it is better than that. After an execution, he yawns

and says gravely: “What I admire most is

my own insensibility.”

FIRST PATRICIAN

Do you hear that?

The sound of weapons.

CHEREA

That saying betrays a weakness.

THE OLD PATRICIAN

Would you mind not philosophizing?

I detest it.

At the back, a slave enters carrying weapons and arranges them on a seat.

CHEREA, who has not seen him.

Let us at least acknowledge that this man exerts

an undeniable influence. He forces people to think. He forces

everyone to think. Insecurity is what

makes people think. And that is why so much hatred

pursues him.

THE OLD PATRICIAN, trembling.

Look.

CHEREA, noticing the weapons; his voice changes slightly.

Perhaps you were right.

FIRST PATRICIAN

We should have acted quickly. We waited too long.

CHEREA

Yes. It is a lesson that comes a little late.

THE OLD PATRICIAN

But this is madness. I do not want to die.

He rises and tries to escape. Two guards burst in and hold him by force after slapping him. The first patrician collapses into his seat. Cherea says a few words that cannot be heard. Suddenly, strange, shrill, skipping music from sistra and cymbals bursts out at the back. The patricians fall silent and watch. Caligula, in a dancer's short dress, flowers on his head, appears in silhouette behind the rear curtain, mimes a few ridiculous dance movements, and disappears. Immediately afterward, a guard says in a solemn voice: “The performance is over.” Meanwhile, Cæsonia has entered silently behind the spectators. She speaks in a neutral voice that nevertheless makes them start.

SCENE V

CÆSONIA

Caligula instructed me to tell you that he had

summoned you here on affairs of State,

but that today he had invited you to commune

with him in an artistic emotion. (A

pause; then, in the same voice.) He added, moreover,

that anyone who had not communed would have his head

cut off.

They remain silent.

I apologize for insisting. But I must ask you

whether you thought that dance was beautiful.

FIRST PATRICIAN, after hesitating.

It was beautiful, Cæsonia.

THE OLD PATRICIAN, overflowing with gratitude.

Oh! yes, Cæsonia.

CÆSONIA

And you, Cherea?

CHEREA, coldly.

It was great art.

CÆSONIA

Perfect. Then I shall be able to inform Caligula.

SCENE VI

Enter Helicon.

HELICON

Tell me, Cherea, was it truly great

art?

CHEREA

In a sense, yes.

HELICON

I understand. You are very clever, Cherea. As false

as an honest man. But clever, truly.

I am not clever. And yet I will not

let you touch Caius, even if that is what

he himself desires.

CHEREA

I understand nothing of this speech. But I congratulate you

on your devotion. I like good servants.

HELICON

You are very proud of yourself, are you not? Yes, I serve a madman.

But whom do you serve? Virtue? I shall tell you what

I think of it. I was born a slave. So the posture of

virtue, honest man, I first danced beneath

the whip. Caius did not make speeches to me. He

freed me and took me into his palace. That is how

I was able to observe you, you virtuous men. And I

saw that you looked filthy and smelled wretched,

the stale odor of those who have never suffered

or risked anything. I saw the noble draperies, but the worn places

at the heart, the miserly face, the evasive hand. You,

judges? You who keep shop in virtue, who dream

of security as a young girl dreams of love, yet who

will die in terror without even knowing

that you have lied all your lives, would you presume

to judge the man who has suffered without counting the cost,

and who bleeds every day from a thousand new wounds?

You will have to strike me first, be sure of that! Despise

the slave, Cherea! He stands above your virtue

because he can still love this wretched master

whom he will defend against your noble lies, your

perjured mouths...

CHEREA

Dear Helicon, you are allowing yourself to become eloquent.

Frankly, you had better taste in the old days.

HELICON

Truly, I am sorry. That is what comes of

spending too much time with you. Old spouses have the same

number of hairs in their ears, so much do they end up

resembling each other. But I am pulling myself together, do not worry,

I am pulling myself together. Just this... Look,

do you see this face? Good. Look at it closely. Perfect.

Now you have seen your enemy.

He leaves.

SCENE VII

CHEREA

And now we must act quickly. Both of you stay

here. There will be a hundred of us tonight.

He leaves.

THE OLD PATRICIAN

Stay here, stay here! I would very much like to leave.

(He sniffs.) It smells of death in here.

FIRST PATRICIAN

Or of falsehood. (Sadly.) I said that dance

was beautiful.

THE OLD PATRICIAN, conciliatorily.

It was, in a sense. It was.

Several patricians and knights rush in.

SCENE VIII

SECOND PATRICIAN

What is happening? Do you know? The emperor has

summoned us.

THE OLD PATRICIAN, distractedly.

Perhaps it is for the dance.

SECOND PATRICIAN

What dance?

THE OLD PATRICIAN

Yes, well, the artistic emotion.

THIRD PATRICIAN

I was told that Caligula was very ill.

FIRST PATRICIAN

He is.

THIRD PATRICIAN

What is wrong with him, then? (With delight.) By all the

gods, is he going to die?

FIRST PATRICIAN

I do not think so. His illness is fatal only

to others.

THE OLD PATRICIAN

If we may say so.

SECOND PATRICIAN

I understand you. But does he not have some illness

less serious and more advantageous to us?

FIRST PATRICIAN

No, that particular illness tolerates no competition.

Excuse me, I must see Cherea.

He leaves. Enter Cæsonia. A brief silence.

SCENE IX

CÆSONIA, with an indifferent air.

Caligula is suffering from his stomach. He has vomited blood.

The patricians rush around her.

SECOND PATRICIAN

Oh! almighty gods, I vow, if he

recovers, to pay two hundred thousand sesterces into

the State treasury.

THIRD PATRICIAN, extravagantly.

Jupiter, take my life in exchange for his.

Caligula has been there for some time. He listens.

CALIGULA, moving toward the second patrician.

I accept your offering, Lucius, and I thank you.

My treasurer will call at your home tomorrow. (He

goes to the third patrician and embraces him.) You

cannot know how moved I am. (A silence, then

tenderly.) So you love me?

THIRD PATRICIAN, deeply moved.

Ah! Caesar, there is nothing I would not give

for you this very moment.

CALIGULA, embracing him again.

Ah! this is too much, Cassius, and I have not deserved

so much love. (Cassius makes a gesture of protest.)

No, no, I tell you. I am unworthy of it. (He calls

two guards.) Take him away. (To Cassius, softly.)

Go, my friend. And remember that Caligula gave you his

heart.

THIRD PATRICIAN, vaguely uneasy.

But where are they taking me?

CALIGULA

To your death, of course. You gave your life for

mine. I feel better now. I

do not even have that dreadful taste of blood in my

mouth anymore. You have cured me. Are you happy, Cassius, to

be able to give your life for another, when that

other is named Caligula? Now I am ready once more

for every festivity.

The third patrician is dragged away, resisting and screaming.

THIRD PATRICIAN

I do not want to. But this is a joke.

CALIGULA, dreamily, amid the screams.

Soon the roads upon the sea will be covered

with mimosa blossoms. The women will wear dresses of light

cloth. A great fresh, throbbing sky, Cassius! The

smiles of life!

Cassius is about to leave. Cæsonia gently pushes him.

Turning around, suddenly serious.

Life, my friend, if you had loved it enough, you

would not have gambled it so recklessly.

Cassius is dragged away.

Returning toward the table.

And when one has lost, one must always pay.

(A pause.) Come, Cæsonia. (He turns toward

the others.) By the way, a beautiful thought has come to me,

and I want to share it with you. My reign thus far

has been too fortunate. No universal plague, no cruel

religion, not even a coup d'état, in short, nothing that

might carry you down to posterity. That is partly

why, you see, I am trying to compensate for

the prudence of fate. I mean... I do not know

whether you understood me (with a little laugh), but in short,

I am the one taking the place of the plague. (Changing

his tone.) But be quiet. Here is Cherea. It is your turn,

Cæsonia.

He leaves. Enter Cherea and the first patrician.

SCENE X

Cæsonia goes quickly to meet Cherea.

CÆSONIA

Caligula is dead.

She turns away as if she were weeping and stares at the others, who remain silent. Everyone looks dismayed, but for different reasons.

FIRST PATRICIAN

Are... are you certain of this misfortune? It is impossible,

he was dancing just now.

CÆSONIA

Precisely. The exertion finished him off.

Cherea moves quickly from one person to another, then turns toward Cæsonia. Everyone remains silent.

Slowly.

You say nothing, Cherea.

CHEREA, just as slowly.

It is a great misfortune, Cæsonia.

Caligula enters abruptly and goes toward Cherea.

CALIGULA

Well played, Cherea. (He turns in a circle

and looks at the others. Irritably.) Well! It failed.

(To Cæsonia.) Do not forget what I told you.

He leaves.

SCENE XI

Cæsonia silently watches him leave.

THE OLD PATRICIAN, sustained by tireless hope.

Could he be ill, Cæsonia?

CÆSONIA, looking at him with hatred.

No, my pretty, but what you do not know is

that this man sleeps two hours every night and,

for the rest of the time, unable to rest, wanders through

the galleries of his palace. What you do not know, what

you have never asked yourself, is what this being thinks about

during the deadly hours that run from

the middle of the night until the sun returns. Ill? No,

he is not. Unless you invent a name

and medicines for the ulcers that cover his soul.

CHEREA, who appears moved.

You are right, Cæsonia. We are not unaware that

Caius...

CÆSONIA, more quickly.

No, you are not unaware of it. But like all

those who have no soul, you cannot endure

those who have too much. Too much soul! That

is inconvenient, is it not? So it is called

an illness: the pedants are vindicated and content.

(In another tone.) Have you ever known how to love,

Cherea?

CHEREA, himself again.

We are now too old to learn

how, Cæsonia. And besides, it is

not certain that Caligula will leave us the time.

CÆSONIA, having regained her composure.

That is true. (She sits down.) And I was about to forget

Caligula's instructions. You know that today

is a day dedicated to art.

THE OLD PATRICIAN

According to the calendar?

CÆSONIA

No, according to Caligula. He has summoned several

poets. He will ask them for an improvised composition

on a given subject. He expressly desires those among

you who are poets to compete.

He named young Scipio and

Metellus in particular.

METELLUS

But we are not prepared.

CÆSONIA, as though she had not heard, in a neutral voice.

Naturally, there will be rewards. There will

also be punishments. (The others recoil slightly.) I

can tell you in confidence that they are not

very severe.

Enter Caligula. He is more somber than ever.

SCENE XII

CALIGULA

Is everything ready?

CÆSONIA

Everything. (To a guard.) Bring in the poets.

A dozen poets enter, two by two, and march downstage right in cadence.

CALIGULA

And the others?

CÆSONIA

Scipio and Metellus!

Both join the poets. Caligula sits at the back, on the left, with Cæsonia and the remaining patricians. A brief silence.

CALIGULA

Subject: death. Time allowed: one minute.

The poets write hurriedly on their tablets.

THE OLD PATRICIAN

Who will be the jury?

CALIGULA

I will. Is that not sufficient?

THE OLD PATRICIAN

Oh! yes. Entirely sufficient.

CHEREA

Are you taking part in the competition, Caius?

CALIGULA

That is unnecessary. I composed my piece

on this subject long ago.

THE OLD PATRICIAN, eagerly.

Where can one obtain it?

CALIGULA

In my own fashion, I recite it every day.

Cæsonia looks at him anxiously.

CALIGULA, brutally.

Does my face displease you?

CÆSONIA, softly.

Forgive me.

CALIGULA

Ah! please, no humility. Above all, no

humility. You are already difficult to bear,

but your humility!

Cæsonia slowly moves upstage...

To Cherea.

I shall continue. It is the only composition I have

made. But it also proves that I am

the only artist Rome has ever known, the only one, do you

hear, Cherea, who brings his thought and

his actions into accord.

CHEREA

It is merely a question of power.

CALIGULA

Indeed. The others create for want of power.

I have no need of a work: I live. (Brutally.)

Well, are the rest of you ready?

METELLUS

We are, I think.

ALL

Yes.

CALIGULA

Good, listen to me carefully. You will leave your

ranks. I shall whistle. The first will begin his reading.

At my whistle, he must stop and the

second begin. And so on. The winner,

naturally, will be the one whose composition has not

been interrupted by the whistle. Prepare yourselves. (He

turns toward Cherea and speaks confidentially.) There must be

organization in everything, even in art.

A whistle.

FIRST POET

Death, when beyond the black shores...

Whistle. The poet moves downstage left. The others will do the same. A mechanical scene.

SECOND POET

The Three Fates within their cavern...

Whistle.

THIRD POET

I call upon you, O death...

An angry whistle.

The fourth poet steps forward and assumes a declamatory pose. The whistle sounds before he has spoken.

FIFTH POET

When I was a little child...

CALIGULA, shouting.

No! What possible connection can an idiot's

childhood have with the subject? Will you tell me

where the connection is?

FIFTH POET

But, Caius, I have not finished...

A piercing whistle.

SIXTH POET, stepping forward and clearing his throat.

Inexorable, she makes her way...

Whistle.

SEVENTH POET, mysteriously.

Abstruse and diffuse oration...

A broken series of whistles.

Scipio steps forward without tablets.

CALIGULA

Your turn, Scipio. You have no tablets?

SCIPIO

I do not need them.

CALIGULA

Let us hear it.

He chews on his whistle.

SCIPIO, very close to Caligula, without looking at him and with a kind of weariness.

“Pursuit of happiness that makes beings pure,

Sky where sunlight streams,

Singular and savage festivals, my hopeless delirium!...”

CALIGULA, softly.

Stop, will you? (To Scipio.) You are very young

to know the true lessons of death.

SCIPIO, staring at Caligula.

I was very young to lose my father.

CALIGULA, turning away abruptly.

Come, the rest of you, form ranks. A false

poet is too harsh a punishment for my taste.

Until now, I had considered keeping you as allies,

and I sometimes imagined that you would form the last

square of my defenders. But that is futile, and I

shall cast you back among my enemies. The poets

are against me, so I may say that this is the end.

Leave in good order! You will march past me

licking your tablets to erase from them all traces

of your infamies. Attention! Forward!

Rhythmic whistles. The poets march out to the right, keeping step and licking their immortal tablets.

Very softly.

And all of you, get out.

At the door, Cherea holds the first patrician back by the shoulder.

CHEREA

The time has come.

Young Scipio, who has heard, hesitates on the threshold and goes toward Caligula.

CALIGULA, spitefully.

Can you not leave me in peace, as your father

does now?

SCENE XIII

SCIPIO

Come now, Caius, all this is pointless. I already know

that

you have chosen.

CALIGULA

Leave me.

SCIPIO

I am going to leave you, indeed, for I believe I have

understood you. Neither for you, nor for me, who resemble you

so much, is there any way out now. I am going far away

to seek the reasons for all this. (A pause. He

looks at Caligula. With great feeling.) Farewell,

dear Caius. When it is all over, do not forget that

I loved you.

He exits. Caligula watches him. He makes a gesture. But he pulls himself together abruptly and turns back to Caesonia.

CAESONIA

What did he say?

CALIGULA

It is beyond your understanding.

CAESONIA

What are you thinking about?

CALIGULA

About him. And then about you too. But it is the same

thing.

CAESONIA

What is it?

CALIGULA, looking at her.

Scipio is gone. I am finished with friendship. But

you, I wonder why you are still here...

CAESONIA

Because I please you.

CALIGULA

No. If I had you killed, I think I would understand.

CAESONIA

That would be a solution. Then do it. But can you

not, for at least one minute, let yourself

live freely?

CALIGULA

I have already been training myself for several years

to live freely.

CAESONIA

That is not what I mean. Understand me

clearly. It can be so good to live and love

with a pure heart.

CALIGULA

Each person attains purity as best he can. I do so

by pursuing what is essential. Besides, none of this prevents

me from having you killed. (He laughs.)

It would be the crowning achievement of my career.

Caligula rises and turns the mirror toward himself. He walks in circles, letting his arms hang, almost without gestures, like an animal.

It is strange. When I am not killing, I feel

alone. The living are not enough to populate the universe

and drive away boredom. When you are all here, you

make me feel an immeasurable void into which I cannot

look. I am at ease only among my dead.

(He plants himself facing the audience, leaning slightly

forward; he has forgotten Caesonia.) They are real. They are

like me. They wait for me and press upon me. (He

nods.) I have long conversations with this one or

that one who cried out to me for mercy and whose

tongue I had cut out.

CAESONIA

Come. Lie down beside me. Put your head on

my knees. (Caligula obeys.) You are comfortable. Everything is

silent.

CALIGULA

Everything is silent! You exaggerate. Do you not hear those

clankings of weapons? (They are heard.) Do you not perceive

those thousand little murmurs that betray hatred

lying in wait?

Murmurs.

CAESONIA

No one would dare...

CALIGULA

Yes, stupidity would.

CAESONIA

It does not kill. It makes one wise.

CALIGULA

It is murderous, Caesonia. It is murderous

when it considers itself offended. Oh! It is not those

whose sons or fathers I have killed who will assassinate me.

They have understood, they are with me, they have the

same taste in their mouths. But the others, those

I have mocked and ridiculed, I am defenseless

against their vanity.

CAESONIA, vehemently.

We will defend you; there are still many of us

who love you.

CALIGULA

There are fewer and fewer of you. I did

what was necessary for that. And then, let us be fair,

it is not only stupidity that is against me, but also

the loyalty and courage of those who want to be

happy.

CAESONIA, in the same manner.

No, they will not kill you. Or else something

from heaven would consume them before they

touched you.

CALIGULA

From heaven! There is no heaven, poor woman. (He

sits down.) But why so much love, all of

a sudden? It is not part of our arrangement.

CAESONIA, who has risen and is pacing.

Is it not enough to see you kill others

without also having to know that you will be killed? Is it not

enough to receive you cruel and torn, to smell

the scent of murder on you when you lie upon my

belly! Every day, I see a little more of what

bears the likeness of a man die within you. (She turns

toward him.) I am old and nearly ugly, I

know it. But my concern for you has now given me

such a soul that it no longer matters that you do

not love me. I would only like to see you healed,

you who are still a child. A whole life ahead

of you! And what do you ask for that is greater

than a whole life?

CALIGULA, rises and looks at her.

You have been here a very long time now.

CAESONIA

That is true. But you are going to keep me, are you not?

CALIGULA

I do not know. I know only why you are

here: for all those nights when pleasure was sharp

and joyless, and for everything you know about me.

He takes her in his arms and, with his hand, tilts her head slightly back.

I am twenty-nine. That is young. But at this hour,

when my life nevertheless appears so long to me, so

laden with spoils, so complete at last, you remain

the final witness. And I cannot help feeling a

kind of shameful tenderness for the old woman

you are going to become.

CAESONIA

Tell me that you want to keep me!

CALIGULA

I do not know. I am conscious only, and this is

the most terrible thing, that this shameful tenderness is

the only pure feeling my life has given me

until now.

Caesonia withdraws from his arms; Caligula follows her. She presses her back against him; he embraces her.

Would it not be better if the final witness

disappeared?

CAESONIA

That does not matter. I am happy because of

what you have told me. But why can I not

share this happiness with you?

CALIGULA

Who tells you that I am not happy?

CAESONIA

Happiness is generous. It does not live on destruction.

CALIGULA

Then there must be two kinds of happiness, and

I have chosen the murderers' kind. For I am happy.

There was a time when I thought I had reached the furthest limit

of pain. Well, no, one can

go still further. At the end of that land,

there is a barren and magnificent happiness. Look at me.

She turns toward him.

I laugh, Caesonia, when I think that, for

years, all Rome avoided uttering

Drusilla's name. For Rome was mistaken for

years. Love is not enough for me,

that is what I understood then. That is what I

understand even now as I look at you.

To love someone is to accept growing old with them.

I am not capable of that love. Drusilla old

would have been far worse than Drusilla dead. People think that a

man suffers because the person he loves dies

in a single day. But his true suffering is less

futile: it is realizing that grief

does not last either. Even pain is deprived of

meaning.

You see, I had no excuses, not even

the shadow of a love, nor the bitterness of melancholy.

I am without an alibi. But today, I am

even freer than I was years ago, freed

as I am from memory and illusion. (He laughs

passionately.) I know that nothing lasts! To know

that! There are two or three of us in history who

have truly experienced it, fulfilled this

mad happiness. Caesonia, you have followed a very strange

tragedy to the end. It is time for

the curtain to fall for you.

He passes behind her again and puts his forearm around Caesonia's neck.

CAESONIA, in terror.

Is this happiness, then, this dreadful freedom?

CALIGULA, gradually crushing Caesonia's throat with his arm.

Be certain of it, Caesonia. Without it, I would have been a

contented man. Thanks to it, I have conquered the divine

clairvoyance of the solitary man. (He grows more and

more exalted, gradually strangling Caesonia, who goes

limp without resistance, her hands held slightly out

before her. He speaks to her, bending over her ear.) I live,

I kill, I wield the delirious power of the destroyer,

beside which that of the creator seems mere mimicry.

That is what it means to be happy. That is happiness:

this unbearable deliverance, this universal contempt,

the blood, the hatred around me, this unparalleled isolation

of the man who holds his whole life beneath his

gaze, the boundless joy of the unpunished murderer, this

implacable logic that crushes human lives

(he laughs), that crushes you, Caesonia, so as at last to perfect

the eternal solitude I desire.

CAESONIA, struggling weakly.

Caius!

CALIGULA, increasingly exalted.

No, no tenderness. It must be finished, for

time is running out. Time is running out, dear Caesonia!

Caesonia gasps. Caligula drags her onto the bed, where he lets her fall.

Looking at her wildly; in a hoarse voice.

And you too were guilty. But killing is

not the solution.

SCENE XIV

He turns around, distraught, and goes toward the mirror.

CALIGULA

Caligula! You too, you too are guilty.

So then, is it not all the same, a little more, a little less!

But who would dare condemn me in this world

without a judge, where no one is innocent! (With all

the force of his distress, pressing himself against the mirror.)

You can see it, Helicon has not come. I shall not have

the moon. But how bitter it is to be right and

to have to go through to the consummation. For I am

afraid of the consummation. The sound of weapons! It is

innocence preparing its triumph. If only

I were in their place! I am afraid. How disgusting, after

having despised others, to feel the same cowardice

in one's soul. But it does not matter. Fear does not

last either. I am going back to that great void where

the heart grows calm.

He steps back a little, then returns to the mirror. He seems calmer. He begins speaking again, but in a lower, more concentrated voice.

Everything seems so complicated. And yet everything is so simple.

If I had had the moon, if love were enough,

everything would be changed. But where can this thirst be quenched?

What heart, what god would have for me the depth

of a lake? (Kneeling and weeping.) Nothing

in this world, nor in the other, is equal to

my measure. And yet I know, and you know it too (he reaches

his hands toward the mirror, weeping), that it would be enough

for the impossible to exist. The impossible! I sought it

at the limits of the world, at the boundaries of myself.

I reached out my hands (shouting), I reach out my hands

and it is you I meet, always you facing

me, and I am filled with hatred for you. I did not

take the right path; I arrive at nothing. My

freedom is not the right one. Helicon! Helicon! Nothing!

Nothing yet. Oh! This night is heavy! Helicon will

not come: we shall be guilty forever! This

night is heavy as human suffering.

The sound of weapons and whispers is heard offstage.

HELICON, bursting in at the back.

Beware, Caius! Beware!

An unseen hand stabs Helicon.

Caligula rises, takes a low stool in his hand, and approaches the mirror, panting. He observes himself, feigns a leap forward and, at the symmetrical movement of his double in the glass, hurls the stool with all his strength, shouting:

CALIGULA

To history, Caligula, to history.

The mirror shatters and, at the same moment, the armed conspirators enter through every doorway. Caligula faces them with mad laughter. The old patrician strikes him in the back, Cherea full in the face. Caligula's laughter turns into gasps. They all strike. In one last gasp, Caligula, laughing and choking, shouts:

I am still alive!

Curtain

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