
Ouvrage
De la clémence
Adressé au jeune Néron, le traité présente la clémence comme maîtrise rationnelle du pouvoir de punir. Sénèque construit un miroir du prince où l’autorité impériale doit se distinguer de la cruauté, de la faiblesse et du pardon sans jugement.
Avant de lire
Ce que vous allez apprendre
Distinguer clémence, pitié et pardon, analyser le modèle organique du pouvoir et mesurer les limites historiques d’un miroir adressé à Néron.
Résumé court
Adressé au jeune Néron, le traité présente la clémence comme maîtrise rationnelle du pouvoir de punir. Sénèque construit un miroir du prince où l’autorité impériale doit se distinguer de la cruauté, de la faiblesse et du pardon sans jugement.
Résumé long
Sénèque loue d’abord une modération qu’il attribue au nouveau règne, puis définit la vertu capable de proportionner une peine sans céder à la colère. Le prince est décrit comme âme d’un immense corps politique, image qui justifie son pouvoir tout en cherchant à le régler.
L’œuvre nous est parvenue incomplète et sa promesse historique sera démentie par le règne de Néron. Ce contraste ne transforme pas le texte en simple ironie. Il éclaire la fragilité d’un programme moral dépendant de celui qu’il conseille.
Dans cet ouvrage
La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.
Ouvrage › Livre › Chapitre
Livre 126 passages
Concepts abordés
Contexte historique
Le monde autour du texte
Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.
Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.



À quoi ressemblait le monde
Monde romain, Ier siècle av. J.-C. au IIIe siècle




- État technologique
- Routes pavées, aqueducs, béton, verrerie, moulins et chauffage par hypocauste équipent certaines villes, mais l’énergie vient surtout des corps, des animaux, de l’eau et du bois.
- Sciences et savoirs
- Astronomie, géométrie, histoire naturelle et ingénierie compilent savoirs grecs, égyptiens et romains. La mesure existe sans laboratoire moderne.
- Médecine et soins
- Médecins, sages-femmes, bains, plantes et chirurgie rudimentaire peuvent aider; anesthésie fiable, antisepsie et antibiotiques n’existent pas.
- Transports
- À pied, à cheval, en chariot ou en navire, le réseau routier et maritime relie l’Empire. Le voyage reste lent, coûteux et risqué.
- Agriculture et alimentation
- Céréales, vigne, olivier, légumineuses et élevage alimentent villes et armées; domaines, esclavage et métayage organisent une part du travail.
- Communication
- Courriers impériaux, lettres sur papyrus ou tablettes, inscriptions et proclamations orales diffusent l’information. Tout est copié à la main.
- Mode vestimentaire
- Tuniques et manteaux sont communs aux deux sexes; stola, toge, chaussures, couleurs et bijoux marquent citoyenneté, fonction, fortune et origine.
Éditions, traductions et provenance
Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.
- Latinoriginal
- AnglaisAubrey Stewart
- FrançaisJoseph Baillard
Manifestes sources : seneca.de_clementia
Lecteur
Lire page par page
Je me suis proposé, Néron César, d’écrire sur la clémence, pour vous tenir lieu comme d’un miroir qui vous mît en face de vous-même, et vous fît voir à quelle sublime jouissance il vous est donné d’arriver. Bien qu’en effet le véritable fruit des bonnes actions soit de les avoir faites, et qu’en dehors des vertus, il n’y ait aucun-prix digne d’elles, il est doux cependant pour une conscience pure de s’examiner, de passer en revue ses souvenirs, puis reportant ses regards sur cette immense multitude, anarchique, séditieuse, passionnée, prête à s’élancer pour tout perdre avec elle si elle allait rompre son joug, il est doux de se dire : « Seul de tous les mortels j’ai été élu et jugé digne de représenter les dieux sur la terre : j’ai le droit de vie et de mort sur les peuples. La balance des destinées et des conditions de tous est remise en mes mains ; ce que le sort réserve à chaque individu, c’est par ma bouche qu’il le déclare : une seule de mes réponses va porter l’allégresse aux nations et aux cités. Rien ne fleurit nulle part que par ma volonté et sous ma tutelle. Tous ces milliers de glaives que la paix conservée par moi retient dans le fourreau, je puis d’un signe les en faire sortir : quelles nations seront anéanties ou transportées ailleurs, affranchies ou réduites en servitude, quel roi va devenir esclave, quel front va ceindre le bandeau royal , quelles villes doivent tomber ou s’élever, c’est à moi de le décider. Au sein de la toute-puissance, rien n’a pu m’arracher d’injustes condamnations, ni la colère, ni la fougue de la jeunesse, ni cet esprit de témérité et de révolte chez les peuples, qui souvent fait perdre patience aux âmes les plus calmes, ni l’ambition cruelle, mais si commune aux maîtres du monde, de signaler leur pouvoir par la terreur. J’ai enfermé, j’ai scellé mon glaive, avare du sang même le plus vil : toujours, à défaut d’autres titres, le titre d’homme m’a trouvé indulgent. Couvrant ma sévérité d’un voile, ma plus belle arme est la clémence. Je m’observe comme si les lis, que de la poussière et de l’oubli j’ai exhumées au grand jour, me devaient demander compte de mes actes. La jeunesse de l’un, la vieillesse de l’autre me touchent ; à celui-ci son illustration, à celui-là son obscurité ont valu le pardon ; et si les motifs de commisération me manquent, c’est pour moi-même que je fais grâce. Qu’aujourd’hui les dieux immortels me somment de leur répondre, je suis prêt à leur présenter le tableau complet du genre humain.» Oui, César, vous pouvez hardiment jurer que de tout ce qui fut commis à votre tutelle et à votre foi, la force ni l’artifice du chef n’en ont rien ravi à la république. Vous avez aspiré à une gloire bien rare, que jamais prince n’a encore obtenue, celle de n’avoir lésé personne. Vos efforts ne sont pas perdus ; et votre insigne bonté n’a trouvé ni ingrats ni déprédateurs : vous êtes payé de retour. Jamais homme ne fut cher à un homme autant que vous l’êtes au peuple romain, qui voit en vous ses délices pour une longue suite de jours. Mais grande est la tâche dont vous vous êtes chargé. On ne parle plus ni du divin Auguste, ni des premiers temps de Tibère ; on ne vous cherche de modèle à imiter que vous-même. On s’attend à un règne conforme à ses prémices, à sa première année . Espoir difficile à remplir, si la bonté, au lieu d’être naturelle en vous, n’y était qu’un emprunt passager. Car tout masque ne se porte jamais longtemps. La feinte tombe bien vite et rend l’homme à son caractère ; mais quand la vérité est là, quand nos vertus naissent pour ainsi dire de notre fonds même, le temps ne peut que les faire croître et s’améliorer. Dans quel hasardeux avenir entrait le peuple romain, alors qu’on ignorait où se porterait tout d’abord cette âme des Césars qui est en vous ! Les vœux de l’Empire ont maintenant leur garantie : car il n’est plus à craindre que Néron vienne à s’oublier tout à coup lui-même. Trop de bonheur, il est vrai, rend les peuples exigeants ; leurs désirs ne sont jamais assez modérés pour s’arrêter aux biens obtenus. Une grande faveur est un pas fait vers de plus grandes ; et l’on embrasse les plus folles prétentions dès qu’on a goûté d’une grâce inattendue. Et tous vos concitoyens cependant, forcés de reconnaître leur bonheur, confessent de plus que s’il s’y peut ajouter quelque chose, c’est qu’il ne cesse point. Tout les contraint à cet aveu, le dernier qui échappe à l’homme, une sécurité profonde et prospère, et tout droit à l’abri de toute injustice. Ils ont sous les yeux la plus heureuse forme de république, où il ne manque, d’une liberté extrême, que la licence de s’entre-déchirer. Maia ce qui par-dessus tout frappe les grands comme les petits d’une égale admiration, c’est votre clémence. Et en effet, quant aux autres vertus du prince, chacun, selon son rang de fortune, ou les éprouve ou en espère plus ou moins ; de sa clémence tous se promettent le même appui. Eh ! où est l’homme si fort et si satisfait de son innocence, qui ne se réjouisse de voir assise auprès du souverain la clémence, secourable à la fragile humanité ?