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Exudes sur Seneque

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Excerpts
627

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-

10

-

tivement inclina toujours à faire son éloge di. Malheureusement
l'œuvre de Fabius Rusticus est perdue.
Sénèque n'a pas davantage laissé de confessions. S'il sait et
s'il proclame qu'il n'est pas parfait, qu'il n'a pu atteindre l'idéal
qu'il s'est proposé, il n'en a pas moins évité de s'ouvrir à ses
lecteurs touchant tout ce que ceux-ci auraient désiré savoir de
sa vie privée. Nous devinons qu'il a été marié une première fois,
et certains vont jusqu'à supposer que sa première femme était
une coquette et l'a trompé... Il ne nous a pas lui-même renseignés sur les causes de son exil en Corse, ni sur celles de son
brusque rappel... Bref sur aucun des points qu'une confidence
de Sénèque suffirait peut-être a fixer, nous ne possédons cette
confidence, et par

le fait

même tout un aspect, le plus intime,

de sa personne morale nous échappe. Nous ne savons pas, par
exemple (et il est rare qu'on sache cela d'un écrivain ancien),

dans quelle mesure Sénèque pouvait être amoureux, ni même
l'a été, ne fût-ce qu'une fois, violemment. Ce qu'il dit'de
l'amour dans les fragments conserves du De imitrimonio semble
bien n'être qu'un lieu commun.
et quand il se livre,
Il se livre cependant à maintes reprises
nous nous apercevons bien vite qu'il se connaît fort bien soimême. Il n'a pas en vain pratiqué l'examen de conscience, selon
le précepte et l'exemple de Sextius, ni reçu de ses amis un grand
nombre de confidences intimes. Rien que le début du De tranquillitate cmiini, ce pur chef-d'œuvre, prouve qu'il se connaît en
états d'ànie et que, dès que l'occasion s'en présente, il se complaît
dans de subtiles analyses psychologiques. Mais il n'a jamais
cherché à ramasser en un seul expose toute sa vie morale, a
projeter sur son être intérieur une vive et révélatrice lumière,
je ne

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dis pas même comme St Augustin, dont les Confessions
sont une œuvre unique en leur genre dans la littérature romaine
et n'eussent pas été possibles avant leur heure.
je dis comme
St Paul, le contemporain de Sénèque, et dont une des EpUres.
révèle dans un prodigieux
adressée aux fidèles de Gorinthe
s'il

;

-

-

i'-^),

(1)

Tacite, Agricol.,

eloquentissimi auctores.

cuius aniicitia florxit.

Livius veterum, Fabius Rusticus recentiunt
Ami., 13,i'U: Fabius inclinât ad laudes Senecac
Sur Fabius Ruslicus, v. surtout A. Gf.rckk, Scnaa10

:

-

auidien. I.eipzior, 1895 pp. 2(32--273.
(21

K^). 2, ch. 11 et 12.

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- 11 raccourci tout ce qu'un homme de génie peut éprouver de plus
sublime et de plus humiliant. Nous ne trouverons rien de cela
dans les œuvres de Sénèque.
Nous ne possédons même pas de Sénèque ce qu'on peut
proprement appeler une correspondance. Certes les letlres
adressées à Lucilius ont un accent de sincérité si prenant
qu'elles ont plus fait pour la bonne réputation du philosophe que
tous ses autres ouvrages mis ensemble... Mais quand on y regarde d'un peu près, on constate aisément qu'elles ne constituent
pas une correspondance dans le sens que nous attachons ordinairement à ce mot. Il leur manque pour cela d'avoir été écrites
au hasard des circonstances et d'avoir été éditées telles quelles,

sans remaniements notables ni groupement préconçu d). 11 leur
manque surtout de parler d'autre chose que de morale, ou plutôt

-

car il arrive souvent à Sénèque de gagner son but par des
chemins détournés - d'être parfois exclusivement consacrées
à autre chose qu'à de la morale. Ce sont bien des Epistulae
morales et non des lettres. Nous avons la correspondance de
Gicéron, celle de Pline le Jeune, d'autres encore; nous n'avons

pas celle de Sénèque.
Est-ce à dire que tout ce que celui-ci nous découvre en passant
de sa vie, de ses mœurs, de son caractère soit sans importance
réelle ou sans signification ? Loin de là. Sénèque tout simplement
a évité de parler systématiquement de lui-même. « Jusque dans
la correspondance familière, (c'est M. R. Waltz qui parle) il
préfère les lieux communs et les généralités aux détails personnels et précis. Chose remarquable, il évite avec le même soin de
s'étendre sur les faits et gestes d'autrui on dirait que le moi lui
paraît haïssable jusque dans le moi du prochain. C'est afïllire de
discrétion, de prudence; c'est aussi affaire de

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méthode. Car le
procédé constant de l'enseignement stoïcien est de diriger les
individus au moyen de leçons générales et d'exemples topiques,
au milieu desquels chacun reconnaît ce qui peut lui être applicable, ce dont il peut tirer profit(2).
Mais, cela admis, il est
possible d'extraire de l'œuvre de Sénèque une quantité conside:

.,

(1)

V. H. HiLGE.NFFLn, L. Anuaei Senecae ephitilne morales quo ordiite

qiio teinpore siiit scn'ptae collectae editae. Leipzig, 1890, in-8".
(2)

Vie de Sénèque, pp. 6 et 7.

et

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- 12 rablede reriseignenients et d'iniiications de toute nature concernant 3a personne ce qui revient à dire que, malgré tout, malgré
sa resolution de ne se pas peindre (" Le sot projet que Montaigne
a de se peindre ,, disait Pascal. J, Senèque a beaucoup parlé de
:

lui-même.

Ces indications sont

très

inégalement

réparties

dans

les

diverses œuvres de Senèque. Les dialogues scolastiques et les

Questions naturelles en sont à peu près dépourvus. Elles abondent
au contraire dans la Consolation à Helvia (qui tient à la fois du
dialogue et de l'épître) et dans les BpUres à LucHius. Sur 175
passages environ relevés dans l'index de Haase comme pouvant
contribuer à éclairer la biographie du philosophe, plus de 125
ressortissent aux EpUres. Voilà une éloquente statistique! Mais
outre les traits précis et les détails explicitement rappelés, on
doit tenir compte dans une large mesure de ceci que les idées de
Sénèque sont en rapport étroit, dans beaucoup de circonstances,
avec son caractère. Maintes pages, en apparence impersonnelles,
reflètent au contraire, quand on y regarde de près, la personnalité de l'auteur dans ce qu'elle a de plus original et acquièrent
par le fait une grande valeur significative. Un exemple expliquera ce que nous voulons dire, il y a dans le De constantia
sapientis (ch. 12» une comparaison entre les occupations des
hommes et les jeux des enfants. A première vue c'est un thème
banal; mais au tondu chapitre, à la vérité et au pittoresque
de certains détails, on s'aperçoit que Sénèque parle des enfants
avec sympathie et cela pour les avoir observés et aimés. Rapprochez ce passage de quelques autres, de telles phrases émues
de la Consolation à Heloia, et voilà que se découvre chez Senèque
un sentiment rare parmi les hommes de l'antiquité et surtout

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parmi les Komains l'amour des enfants
C'est dans cet esprit largement compréhensif qu'il faut utiliser
les sources primordiales constituées par les écrits de Sénèque.
Et qu'on n'aille pas parler de critique impressionniste, de procédés peu scienlitiques L'âme d'un écrivain se révèle autant
par les idées qu'il émet et la forme qu'il leur assigne que par les
actes qui restent étrangers à sa production littéraire. Tout fait
:

coeripte; car ses écrits comme ses actions font partie

de sa vie,
en sont, à titre égal, les manifestations. Dès lors, si les premiers
contredisent aux secondes, ou réciproquement, bien loin (comme

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-

y.]

-

dinliriner co (juc tiisont les uns au nom de ce que
démontrent les autres, il faut considérer cette contradiction
comme un des caractères essentiels, le plus intéressant peut-

on

l'a

fait)

être, de l'homme qu'on étudie, et chercher à l'expliquer par

des

causes naturelles.

Depuis que Sénèque a commencé à parler et à écrire, c'est-àle règne de Galigula, il a suscité l'admiration des
uns et la haine des autres. Tune maxime plncens, dit Suétone
{Caligula, 53), miis par réaction l'empereur le détestait, faisait
sur son éloquence des réflexions désobligeantes. On prétend
même qu'il fut sur le point de se débarrasser de lui, par
jalousie en le faisant mettre à mortil". Au début du règne de
dire depais

Claude, impliqué par Messaline dans une affaire d adultère, il
fut accusé, juge et banni. Huit ans après, à l'intervention
d'Agrippine, dont certains prétendirent qu'il avait elé l'amant,
il

fut rappelé de l'exil, investi de la préture, chargé de la mission,

entre toutes, d'éduquer un futur empereur. Néron
succédant cà Claude, Sénèque vil en peu de temps son crédit
devenir tout puissant; sa fortune s'accrut grâce à d'impériales
libéralités; son style, accommodé au goût de l'époque, fut
admiré du grand public; sa morale fit se giouper autour de lui
des amis et des disciples: le moment venu, comme Néron n'était
plus possible, certains songèrent à faire Sénèque empereur, en
délicate

raison de sa haute situation morale... En vérité fortune fut-elle
jamais plus brillante? Mais en même temps que s'accroissaient
crédit, gloire, biens et prestige, des accusations prirent forme,
ici

dissimulées et perfides, impersonnelle.'-, pourrait-on dire, et

comme indirectes, là au contraire directes, infamantes, ramassées ainsi qu'en un pamphlet. Sénèque

finit

forte

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expression de Tacite, cuJverso rtnnore.

nion publique

le

solidarisait

par être, selon

Néron, qui

avec

la

Une partie de l'opiétait

devenu

odieux. Si bien que la mort de Sénèque. qui tira des larmes à
ceux qui y assistaient, réjouit sans doute bien des ennemis

déclarés ou secrets du philosophe- et ses dernières paroles
religieusement consignées par ses plus fidèles disciples avaient

beau courir de main en main, une légendaire figure avait beau
se façonner autour de son souvenir

Ij

:

les lecteurs de Pétrone pre-

Dion Gassius, 59, 19,1. (Ed. Boissevain)

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.

- 14 naient plaisir à entendre persifler la philosophie néo-stoïcienne,
écrivains nouveaux recueillaient

l'éloquence moderne, et des

avec soin, pour les conserver à la postérité, les terribles accusations de Suillius.
De ce premier bouillonnement d'opinions, dont certainement
Sénèque souffrit de sm vivant, quels témoignages nous sont
parvenus? Dans quels écrits connus de nous trouverons-nous

quelque chose de tout ce qu'on a pu dire de Sénèque pendant la
durée d'une génération environ, à partir de sa mort?
Un seul document peut être, avec un maximum de chances,
considéré comme contemporain de l'activité littéraire de
Sénèque. Ce sont les fragments de l'œuvre de Pétrone qu'il est

convenu d'appeler le Satyricon.
Les autres émanent de la génération suivante. Ce sont
L'Odavie, tragédie anonyme, attribuée faussement à Sénèque
:

et

qui paraît avoir été écrite avant Domitien.

Quelques passages de Martial et de Juvénal, bien peu nombreux malheureusement; un mot de Stace.
Quelques échos d'histoires perdues, quelques lignes de Pline
l'Ancien et de Golumelle, de Plutarque, et plus tard de
Suétone.

Le jugement prononcé par Quintilien.
Les Annales de Tacite.
Telle est donc la première série de témoignages que nous
avons à examiner. On remarquera que nous en avons écarté les
satires de Perse. Nous n'admettons pas en effet que la quatrième
satire, où sont représentés Socrate et Alcibiade, fasse allusion,

comme on l'a dit, à Sénèque et à Néron. Pour plusieurs bonnes
raisons, Perse n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Sénèque ;(•)

mais il ne l'a ni visé, ni indirectement atteint. On ne peut pas
en dire autant de Pétrone

Sero cognovit et
(1) Vita Auh's Persi (éd. A. Gartault, Paris, 1920.),
Perse est un stoïcien beaucoup
Sanecam, std non ut caperetur eius ingenio.
plus

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orthodoxe que Sénèque. Il était le tidèle disciple du philosophe Anna^us
Gornutus et fut pendant une dizaine d'années l'ami de Thraséa Puetus
.")

:

-

-

i?ur Perse, voir
{Decem fere annis suniine dilectus a Facto Tfirusea est. .).
l'étude récente de F. Villeneuve, Essai sur l'erse, Paris, 1918, in-8'; et sur
la 4"= satire en particulier, p.

283 et suivantes

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- 15 Pétronr.

- Indépendaminent de ce que Suillius avait entre-

pris contre Sénèque une campagne de diffamation, on doit bien

admettre qu'une partie de la société romaine était plus ou moins
secrètement selon les circonstances, plus ou moins consciemment selon les caractères, adversaire de Sénèque; soit que, dans
les cercles de l'opposition, on le considérât comme le trop fidèle
ministre de Néron; soit que, parmi des dérèglements devenus
normaux, on le considérât comme un moraliste trop austère et
par là même hypocrite. Or le fameux roman de Pétrone, œuvre
caractéristique s'il en fut et qui fut aussi, sans nul doute, un
livre à succès, reflète dans une large mesure le scepticisme philosophique et l'humeur railleuse de la société ci-dessus désignée.
Quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur l'auteur de cette
œuvre complexe^), sur sa portée satirique, sur son caractère
foncièrement romanesque, il est impossible de n'y pas saisir une
opposition entre la conception que Pétrone se faisait de la vie et
celle que Sénèque s'efforçait de faire acquérir à ses disciples et
àses lecteurs. Gela n'a pas besoin, je pense, d'être longuement
démontré. Au philosophe qui, jusqu'à la fin de sa vie, a voulu
qu'on appuyât la morale sur une base solide de principes et de
dogmes(-), s'oppose l'insouciant conteur, dont l'ironie ne connaît
pas de bornes et pour lequel la morale n'existe pas. Il est bien
difficile dans ces conditions de n'attacher que peu d'importance
ou peu, de signification aux passages du Satyricon qui ont paru
à beaucoup, ici des allusions à la personne ou aux idées de
Sénèque, là une critique de son style ou des réminiscences
parodiques de sa manière. " Je ne suis pa'^, disait déjà SaintEvremond, de l'opinion de Berville qui pensait que le faux
Eumolpe de Pétrone fût

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le véritable Sénèque... Mais je me suis
trompé si tout ce que dit Péirone du style de son temps, de la
corruption de l'éloquence et de la poésie, si controversiœ senfetitiolis vihrantihis picfœ, qui le choquaient si fort; si vanus senfentiarum strepitus, dont il était si étourdi, ne regardaient pas
Sénèque(3). „
(1) V.

notamment P. Thomas, L'â(/e et l'auteur du Satyricon. (Discours

rectoral), Gand, 1905, in-S". L'auteur tient

Ep. 95.
(3) Œuvres.

pour l'époque de Néron.

(2)

Sénèque.

2'"

éd.

Londres, ITOl).

in-l!2.

T.

Il,

pp. 1-4: Jugement sur