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Vie De Seneque

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Excerpts
615

page 15

RENE WALTZ

VIE DE SÉNÈOUE

PARIS
LIBRAIR

PERRIN ET C
3'Ô,

ie
,

I

E

ACADÉMIQUE

LIRRAIRES-ÉDITEURS

QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1909
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays

page 19

VIE DE SÉNÈQUE

INTRODUCTION

J'ai

voulu

Sénèque aussi

tracer dans ce livre
réel

un

portrait de

aussi vivant que possible ;

et

mais, de même que le peintre ne reproduit pas à la
fois tous les aspects et toutes

les attitudes

de son

modèle, j'ai spécialement considéré un côté du per-

sonnage que j'étudiais

:

j'ai cherché

à déterminer la

place que la politique avait occupée dans sa vie. De ce

point de vue, j'ai noté tous les traits importants de sa

physionomie morale et rapporté presque tous les évé-

nements connus de son existence. J'ai essayé, chemin
faisant, non de supprimer par artifice, mais d'expliquer avec vraisemblance

les contradictions

de son

caractère, les fluctuations de sa pensée, les inconsé-

quences de sa conduite. Je me suis appliqué à ne rien
inventer, mais
j'ai

j'ai

scruté à fond les

préter à la seule lumière

que

documents et

cru qu'il était dune bonne méthode de les inter-

les

éclaircissements

du bon sens chaque fois
proprement scientifiques
1

page 20

INTR0D1 (.1 ION

2

faisaient défaut. Aussi ne me suis-je interdit, en pré-

sence des incertitudes ou des lacunes de l'histoire,
ni

les

qu'elles fussent

de

la

hypothèses,

à

condition

conformes aux lois de

La

logique et

inductions

psychologie,

ni

les

ou,

pour mieux dire, aux

lois

mêmes de la vie et de la nature humaine.
En même temps, je me suis proposé d'esquisser, à
propos el autour de Sénèque, un laldeau d'ensemble

On y verra paraître bien des person-

de son époque.

nages divers; Sénèque n'en occupe pas toujours le
centre, n'y figure pas toujours au premier plan

:

me suis efforcé d'être fidèle à la réalité, de ne

pas

je

commettre d'erreurs de perspective ou de proportions
La

vie de

Sénèque se partage à

cet

égard en drwx

périodes nettement distinctes-, se compose, pourrait-

on dire, de deux carrières successives. Jusqu'à son
retour d'exil, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de quarante-

cinq ans environ, il dut son illustration à ses mérites

d'avocat d'écrivain, de philosophe, et ne joua sur la
1

,

scène

politique qu'un

assez

rôle

partie de l'ordre sénatorial,

mais

effacé;
n'étail

faisail

il

guère plus

hommes distingués de
cei ordre. A ce moment commence pour lui une nouen vue que beaucoup d'autres

velle existence

:

placé par Agrippine tout

trône, introduit dans

la

à

côté

du

famille impériale en qualité

de précepteur d'un prince destiné à régner,

il

prend

presque subitement nue influence qui ne cesse désor

mais de croître
scpi ans, est

de

lui

Lorsque Néron, à peine âgé de dix-

proclamé empereur,

il

demeure auprès

commeson conseiller et son ministre. Bientôt

page 21

INTl'.ODl CTION

3

qui gouverne. Par modestie et par prudence,

c'est lui

ne domine sur le monde que masqué derrière son

il

auguste élève, mais c'est lui qui, toujours présent et

presque

romain

toujours

1

il

,

se

invisible,

est

l'âme

de

l'État

maintient sept ou huit années dans

du

cette situation exceptionnelle, dirigeant l'esprit

jeune monarque, administrant pour lui, lui dictant
dans presque toutes les occasions importantes sa conduite et ses discours, s'évertuant à réparer les fautes
qu'il n'a

pu empêcher, même quand ces fautes sont

des crimes. Mais peu à peu son pupille lui échappe,

son autorité décroît, les rapports de ses ennemis sont
plus favorablement accueillis,

joug,

ne

et

Néron enfin secoue le

Sénèque tombe dans une disgrâce d'où

il

sortira que par la mort.

On verra que ce furent les circonstances, plus fortes
que sa volonté, qui, après l'avoir violemment écarté
de la vie politique et même de la vie sociale, firent

de Sénèque, presque malgré lui, un homme d'Etat.

Ni ses goûts, ni son genre d'ambitionné l'y portaient
particulièrement. Sa haute intelligence, son habitude

de

la

réflexion méthodique, sa

hommes, sa

connaissance

souplesse, son sang-froid, son

préparaient mieux qu'aucun autre à une
Mais,

s'il

des

tact le

telle tâche.

par tempérament pasteur d'âmes et

était

directeur de consciences,

il

était beaucoup moins fait

pour le métier de pasteur des peuples et de conducteur

du genre humain

:

il

eut besoin d'un constant effort

Cf. Tacite, Ann
XIV, 52 Qnem ad finem nihil in re publica
clarum fore, quod non ab illo reperiri credatur?
'

,

:

page 22

INTRODI CTION

4

sur lui-même pour se hausser à ce niveau. Sans être

purement contemplative, sa nature semblait
tiner

aux travaux de

pensée et à

la

des-

le

méditation

la

morale ses contemporains ne virent longtemps en lui
;

qu'une sorte de Socrate tardif, littérateur et mondain.

Le stoïcisme, dont il faisait profession et parade, prêchait la bienfaisance, le dévouement aux intérêts d'autrui.non

Les événements

la recherche des honneurs.

au milieu desquels il atteignit l'âge mûr montraient
trop la vanité des risques de la vie publique

pour

l'encourager à l'action. La gloire d'être le plus grand

philosophe et le plus grand prosateur de son temps
suffisait à son amour-propre. Mais, poussé, sans qu'il

pût s'en défendre, sur la voie périlleuse du pouvoir,

que lorsqu'il eut tout au-

s'y élever

ne cessa de

il

dessous de lui.

Il

finit par être à la fois, exemple sans

doule unique,

le

personnage

plu- instruit de son siècle

:

:

plus puissant et le

princeps tum cruditionis

acpotentiœ, dit Pline l'Ancien
de Platon

le

1
.

C'était presque l'idéal

le philosophe gouvernant la

cité.

pour ainsi dire,

La partie principale et.

le

point

culminant de cet ouvra-.' est précisément le récit de
ministère ou

le

gouverne-

54-62 après J.-C).

il

y

ce qu'on pont appeler

ment de Sénèque
chapitre plus

vaste,

croit d'ordinaire,

qu'il

n'était

a là

un

moins épisodique qu'on ne

le

de l'histoire du principal romain,

peut-être

caractère propre de ce

'

Nat. Bist

.

XI \

i

le

i

pas

de

inutile

moment de.

I

récrire

:

le

histoire antique

page 23

INTRODUCTION

5

ne se comprend bien que lorsqu'on a défini la nature
et le degré de l'influence exercée alors par Sénèque sur
les

hommes et les événements. Mais cette phase de

la vie

de Sénèque ne peut elle-même se comprendre

entièrement qu'après une soigneuse étude de toute
son existence antérieure.

Il

faut voir

comment

il

arriva au faîte du pouvoir, quel esprit, quels senti-

ments, quelle expérience il y apporta. C'est ce que
d'abord tenté de mettre en lumière. Il fallait

j'ai

d'autre part, pour compléter ce travail, rechercher

quelles

conséquences

le

passage

de Sénèque

aux

affaires, puis sa disgrâce avaient eues, d'un côté pour

Sénèque,

de

l'autre

pour

l'Etat.

J'ai

également

essayé de l'indiquer. Ainsi encadré, l'exposé des prin-

cipaux actes de l'administration de Sénèque prend
toute sa valeur et parait moins artificiellement déta-

ché de la trame continue de l'histoire générale.

Les sources auxquelles j'ai eu à puiser ne sont pas
fort

nombreuses. Sénèque nous est connu de deux

manières
sédons

:

pas

par ses propres écrits, que nous ne pos-

au

complet, et par ceux où d'autres

auteurs ont eu occasion de parler de

lui.

Hors des
.

Mais

et,

s'ils

documents littéraires, il n'y a à peu près rien
ces documents eux-mêmes sont trompeurs

1

permettent de reconstituer l'histoire du philosophe
1

Signalons les inscriptions figurant au Corpus latin (t. IV, p. 34 1,
supplément, p. 43a) et le buste du Musée de Berlin (n° 391).
Sur ce buste, le seul « portrait » de Sénèque que nous ayons,
v. Bernoulli, Rômische Ikonograpkie, t. I, p. 278 et suiv., et Baumeister, Denkmàler des klassischen Altertums, t. 1H, p. 1647 et suiv.
Malgré les difficultés signalées par Visconti, l'identification n'est
guère douteuse.
342, et

-

page 24

im nom CTION

G

avec une approximation suffisante, c'est seulement à
condition qu'on ne s'en serve pas à

légère.

la

Qui ne jugerai! Sénèque que d'après ses écrits se
ferail

de lui une opinion très inexacte.

en effet, comme un spirituel

vateur pénétrant

fécond en

- trouvailles de mots sur-

trouvailles ingénieuses,
tout.

y apparaît,

dialecticien,

savanl

ei

Il

remueur d'idées, obser

- mais plus nerveux que vigoureux

et

pou

capable de desseins suivis. On pourrait le prendre, au

premier abord, pour un de ces parleursde talent qui.
les appliquent jamais à

ayant des vue- sur tout, ne

rien et semblent avoir pour devise
dire et laisser faire.

<

:

bien penser, bien

m senten luil'homme supérieur,

mais d'une supériorité tout intellectuelle et spéculative, el la lecture de ses ouvrages ne laisse nullement
pressentir qu'il ait exercé avec habileté les fonctions

Le De Clementia,

d'un chef d'État.
tirée des

cette Politique

enseignements du Portique, expose sous

forme doctrinale d<>> maximes de uouvernemcnt que

Sénèque approprie en

réalité

aux besoins présents et

qu'il aspire à traduire eu actes;

mais le ministre

efface derrière le Lhéoricien.

n'aime pas d'ailleurs

;i

lui-môme

parler de

:

jusque dans

dance familière, il préfère

les lieux

personnels

généralités aux

détails

remarquable,

évite avec le

il

Il

la

le

moi

lui

du prochain
c'est aussi

paraîi

correspon-

communs et les
et

précis.

Chose

même soin de s'étendre

sans utilité sur Les faits el gestes d'autrui

que

s'y

:

on dirait

haïssable jusque dans

le

moi

C'est affaire de discrétion, de prudence;

affaire

de méthode. Car

le

procédé cons-

page 25, segment 1/2

INTRODl CTION
tant de

l'enseignement

7

stoïcien est de diriger les

individus au moyen de leçons générales et d'exemples
topiques, au milieu desquels chacun reconnaît ce qui

peut lui être applicable, ce dont il peut tirer profit'.

De

là

vient qu'il

est

parfois difficile de discerner

quelle occasion a fait naître tel ou tel traité deSénèque,

quels faits réels masquent les développements didactiques, et que les tentatives des critiques

pour dater

quelques-uns de ses ouvrages aboutissent à des résultats absolumentdivergents

2
.

Il est certain

que les écrits

philosophiques de Sénèque sont tous semés d'allusions soit à l'histoire de sa vie, soit aux événements

contemporains

;

mais nous n'en saisissons avec sûreté

qu'un petit nombre, la plupart se dérobent à notre
clairvoyance, et les indications que nous pouvons

Cf. De Tranquill. animi, II, 4-o
Quomodo ad hanc [tranquillilatem] perveniri possit in universum quaeramus sûmes tu ex publico
remedio quantum voles. Totum intérim vitium in médium protrahendum est, ex quo agnoscet quisque partem suam.
Rapprocher
Epist., XXII, 2.
1

:

:

-

2
Sur la chronologie des œuvres de Sénèque, v. surtout Jonas, De
online librorum Senecœ philosopha, etGercke, Seneca-Sludien, p. 282
L'accord est à peu près établi pour les traités Ad Maret suiv.
ciam de Consolatione (entre 37 et 41), Ad Helviam de Consolatione
(vers 42-43), Ad Polybium de Consolatione (en 43), De Brevitate vitse
(en 49), De Clementia len 55-56), De Vita beata (en 58-59) et pour
les Naturelles Quœstiones (en 62-63). La date du De Ira flotte entre
les années 41 et 4'.J
celle du De Bsneficiis, entre les années 58 et 62.
Quant au De Providentia, au De Conslantia sapientis, au De Tranquillitate animi, au De Otio, ils ont été placés tour à tour aux
époques les

page 25, segment 2/2

plus différentes. Mon opinion, appuyée sur une minutieuse étude des textes, est' que le De Providentia et le De Conslantia sont des premiers mois de l'exil de Sénèque (en 41-42). que
le De Tranquillitate est postérieur au retour d'exil, c'est-à-dire à
l'an 49, que le De Otio est des débuts de la disgrâce (en 61-62).
V. plus bas, p 101 et suiv., et la préface de mon édition du De Otio
(Paris, Hachette, 1909).

-

;

page 26, segment 1/2

8

INTRODUCTION

recueillir çà et là

sur les mobiles de sa conduite

dans

les

importantes se réduisent à

circonstances

très peu de chose.

Les témoignages dos historiens sont plus amples
et plus nets. Tacite et Dion Cassius indiquent expres-

sément quelle place Sénèque occupa auprès de Néron
ils nous fournissent d'intéressants détails sur plus
;

d'un point de sa vie privée aussi bien que de sa carrière

politique.

ments

utiles.

Il

y a dans Suétone des renseigne-

Cependant, d'une manière générale,

l'histoire a trahi Sénèque. Il n'a pas eu de biographe

l
.

Quant aux histoires d'ensemble, il y figure, je viens
de le dire; mais,

cernement,

soit partialité, soit

les auteurs

blement sou action

manque de dis-

de ces récits réduisent sensi-

et,

sans rien taire d'essentiel.

étriquent pour ainsi dire

le

voit ni dans tout son relief,

personnage.
ni

On ne l'y

dans toute sa taille.

La peinture la plus exacte, la plus complète que nous
ayons de cette époque est celle des Annales de Tacite
elle est disposée de telle

:

manière que, môme au com-

ble de la puissance, Sénèque demeure une ligure d'ar-

rièrc-plan.

11

apparaît de loin en loin comme conseil-

ler "u auxiliaire du prince, nous sommes avertis qu'il

nous n'avons pas une fois sous

l'inspire sans cesse;

les yeux le ministre dirigeanl
•

Il

aux prises avec toutes

est plus que probable que Sén< qui figurait dans le catalogue
crivaina illustres dr< îsi par Suétone mai> les courtes notices
:

donl se composai) le De Vins illustribus n'étaienl que de bons articles
là
talions el d'anecdotes. Il y a loin
de dictionnaire, reb véa de
Sous Domitien,
la Vie d'Agricola. Cf. Buétone, éd. Roth, p. 301.
de courageua écrivains publièrent l'un une vie d'Helvidius Priscus,
l'autre une vie de Thrasca on no

page 26, segment 2/2

mentionne aucune vie de Sénèque.
i

< 1

i

-

,i

:

*"

page 27, segment 1/2

INTRODUCTION

9

besognes et toutes les difficultés de sa fonction.

les

Sansdoute le détail de celte existence occupée échappe
à la connaissance du

public

;

sans doute les actes

officiels attribuent uniformément à l'empereur toutes

les

mesures prises sous son nom

l'historien n'est-il pas

l

Mais le devoir de

.

précisément de percer à jour

les conventions officielles, de révéler à la postérité ce

que les contemporains n'ont pu que soupçonner et
d'établir avec éclat,

pour le bien comme pour le mal,

les vraies responsabilités?

sius

2

Une phrase de Dion Cas-

rapporte sans ambages à Sénèque et Burrus

un grand nombre des meilleurs actes de l'administration de Néron;

mais la personne de Sénèque, un

instant éclairée d'une lumière très vive, s'évanouit

plus vite encore chez Dion que chez Tacite. Rien
n'est plus désappointant.

On le voudrait plus souvent

en scène, moins souvent dans la coulisse on voudrait
;

garder de lui une image moins fuyante. Les anecdotes, bons mots, traits de caractère qu'on peut gla-

ner chez Pline l'Ancien, chez Quintilien, chez Juvénal, chez Plutarque, etc., n'ont naturellement pas

pour effet de modifier cette impression. Au contraire,
II va sans
dire que les historiens secondaires qui ne donnent
qu'un aperçu sommaire du règne le Néron s'en tiennent à ce point
mentionnent même pas l'ingérence de
ils ne
de vue superficiel
Sénèque dans les affaires de l'iitat. Tels Suétone, qui ne le nomme
1

;

-

L'attitude
qu'à titre de précepteur du prince, et Aurelius Victor.
de Sénèque lui-même, s'effaçant systématiquement devant l'empereur, n'avait pas peu contribué à autoriser cette façon de voir. Je ne
connais que Perse qui ait osé. non sans détours, dire sur ce point
son fait au jeune prince l'Alcibiade de sa quatrième Satire est