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Vie De Seneque

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Excerpts
615

page 27, segment 2/2

certainement Néron, comme l'a pensé Casaubon on peut admettre que
Socrate y représente, dans une certaine mesure, Sénèque lui-même.
:

;

!

LXI, 4.

page 28

-

10

[NTROD1 CTION

plus on recourt à ces informations disséminées, plus
portrail

le

tend

résoudre en silhouette. Si bien

à se

que, lorsqu'on a compulsé toui ce que les anciens

ont écrit sur Sénèque, ou plutôt tout ce qui nous en
reste,

on

u'a

de Lui qu'une représentation indécise et

mal cohérente, propre à autoriser tous les jugement-.
Aussi bien son œuvre politique a-t-elle été, selon
les époques, les points de vue et les préventions indivi-

duelles, très diversement appréciée. Chose singulière,

y a suc celle question une discordance accentuée

il

entre lesanciens el

les

modernes. Les ancien- parlent

en général avec éloge, nonobstant de grosses
trictions, des services

romaine

:

ils

res-

rendus par Sénèque à la patrie

représentent comme l'auteur ou l'ins-

le

pirateurd'excellentesmesures, Libérales et pacifiques,
qui suspendirent ou tempérèrent les excès du despo-

tisme uaissant

:

ils

le

dépeignent en butte à bien de-

haines intéressées, surtout vers la fin de sa carrière,

mais en somme très populaire, non seulement auprès
de ses nombreux obligés, mais auprès de la majorité
des honnêtes gens. C'esl ce qui ressort des récits de
Tacite et de Dion Gassius, pour qui les lit sans préjugé.

Sénèque n'y est pas toujours montré sons
leur-

les

plus flatteuses

:

il

y a

les

cou-

du moins la ligure

d'un administrateur avisé, juste, bienfaisant, qu'entourent

La

reconnaissance et l'admiration de la foule

1
.

Lorsque Quintilien demande avec un beau dédain:
Quel philosophe ajamais mis

o

1

Cl

Di >n,

l.\l.

;•'.

Tacil

Inn

.

La

Mil. 6

main au gouverne

;

XIV, 52

;

XV, 65

page 29

INTRODI CTION

1

1

ment d'un Etat? »*, il est clair que son manque de
mémoire n'est pas absolument involontaire. En
revanche, quand un Juvénal, si dur pour les puissants
et les riches, ne nomme Sénèque que pour le regretter et le citer en exemple à la fois aux simples citoyens

aux maîtres de l'Empire 2

et

sincérité est à l'abri

il

,

est certain

que sa

du soupçon. Qu'on y joigne le

sentiment de l'empereur Trajan, qui considérait les
premières années du règne de Néron comme la plus
l'on veut, celui de

belle période de l'Empire 3 , et,

si

l'apôtre Paul, qui, en l'an 58,

dans son Épitre aux

Romains, rendait un pieux

môme gouvernement

4

hommage à l'équité du

dans

:

leur

témoignages, d'origine et d'intention

ensemble,
si

ces

différentes,

corroborent les uns les autres. Les modernes ont

se

souvent été moins indulgents

:

à côté du panégyrique

effréné d'un Diderot % plus préjudiciable qu'utile à
la cause qu'il veut défendre, les

appréciations pondé-

rées des véritables historiens sont pour la plupart

1

Quis denique [philosophorum] in ipsa, quam maxime plerique
administrationi versatus est? Inst. orat.,

praecipiunt, rei publicœ
XII. u,7.
-

SaL, V, 108; VIII, 211.

1

-

Aurelius Victor, Cses., V, 2 cf. Epit., V, 3.
Dans le premier
de ces textes, l'historien marque nettement qu'il partage la façon de
voir de Trajan.
;

!

Rom., XIII.

-

Le plus récent
Essai sur les règnes de Claude et de Néron.
panégyriste de Sénèque est G. Pascal. Dans son opuscule intitulé
Seneca (Catane, 1906), il montre que nous connaissons surtout
Sénèque par ses ennemis, ce qui est juste, mais il lave trop facilement son héros, sans démonstration décisive, de toutes les imputations qui lui paraissent calomnieuses.
'

page 30, segment 1/2

1-

INTRODUCTION

défavorables au philosophe-ministre '. Il faudrait une

longue analyse de leurs travaux, qui serait ici hors
déplace, pour expliquer cette particularité. Peut-être
se sont-ils laissé quelquefois entraîner au désir d'être

meilleurs juges de l'antiquité que les anciens, et certains d'entre eux ont-ils trop obéi à des préoccupations

que n'inspirait pas uniquement le pur culte de l'histoire.
est vrai que, dès qu'il ne s'agit plus spécialement

Il

du rôle politique de Sénèque. dès que

ses

produc-

tions littéraires, sa morale, sa conduite privée entrent

en ligne de compte, un désaccord éclatant
dans

feste

les

se

mani-

sentiments des anciens eux-mêmes.

Bien peu l'ont loué sans réserves, parmi ceux dont

nous connaissons l'opinion.

a

Il

des adversaires

déclarés, qui le malmènent de parti pris. Les gram-

mairiens et les rhéteurs lui sont hostiles par jalousie
de métier;

les

classiques, les cicéroniens, qui lui

reprochent avec amertume d'avoir gâté le goût litté-

un nouveau

raire et

introduit

peine

avouer qu'il fui

à

doués el

les

style,

consentent à

l'un des orateurs les

mieux

plus écoutés de son temps'-. D'autres.

Les littérateurs el les philosophes onl naturellement beaucoup
d'indulgence pour s. nèque
il
n'en trouve plus auprès des histo'
riens, « écril l'un d'eux (Duruy, Histoire des Romains, t. IV. p
h
Tous les historiens modernes ne sonl pas injustes pour
Sénèque Rankc a parfaitement défini, en deux mots, son rôle poli"
tique
Sénèque, 'lit il, o tenté de donner au despotisme absolu le
n
caractère d'une monarchie
dchle, lll* partie, chap. i,
1

:

_'

!••

.

-

132

Quinlilfen, \nst. oral..

Fronton, De
Soct.

Mi

,

Oralionibus;

Xll. h.

Ml.
De

\.

Ft

1

1

;

is

cf.

X.

r,

125-131.

alsiensibus,

lll:

- Voir

page 30, segment 2/2

aussi
Aulu-Gelle,

page 31

INTKODl CTION

13

plus ou moins sincères, mettent en avant des griefs

d'ordre moral, qui ne sont pas tous également fondés, mais dont quelques-uns ne
1

graves

.

laissent pas d'être

Plusieurs se contredisent à son sujet. Pour

expliquer ces flottements de l'opinion et discerner la

source des divers courants, il faut remonter au temps
de Sénèque lui-môme. A côté d'amis à toute épreuve,
avait eu de son vivant des ennemis implacables. Les

il

Suillius, les Tigellinus, les

envieux et les ambitieux

de toute sorte avaient répandu sur son compte les
bruits les plus diffamatoires. La vivacité de cette haine
fut

que

telle

la perle

même de Sénèque

ne

suffit

pas à l'éteindre. Quand on eut obtenu sa disgrâce, on

s'acharna à obtenir sa mort
cile à

franchir que

le

second pas moins diffi-

:

premier. Sénèque mort, on

poursuivit ses amis et ses proches

:

Junius Gallion,

son frère, dut demander grâce en plein Sénat 2 Novius
;

condamné à l'exil pour avoir été son
Cette rancune posthume finit par tomber d'elle-

Priscus fut

ami 3

.

même

;

mais il en resta quelque chose. On admira

unanimement sa mort, qui avait étéfière, courageuse,
d'un bel exemple en de paieils temps. Sur sa vie la
postérité recueillit pêle-mêle vérités et calomnies, et
fit

comme

les

contemporains

:

elle

se divisa

en

détracteurs et en défenseurs de sa mémoire. Les uns

s'appliquèrent à

le

déconsidérer, soulignèrent tout

ce qui, dans sa conduite, pouvait passer pour fai1

Cf. surtout Dion,

-

Tacite, Ann.,

::

lbid., 71.

LXr, 4; 10; 12

XV, 73.

:

LXII, 2: :>:;.

page 32, segment 1/2

I

[NTRODI i.l ION

i

blesse d'âme ou pour calcul

intéresse;

pas de peine alui trouver des vices.

I

(ion

n'eurent

ils
(

!a>>ius s'est

leur écho. Ayant rédigé son histoire un siècle et

fait

demi après la mort de Sénèque, on ne saurait le
soupçonner d'animosité personnelle contre le conseiller de Néron mais il répéta sans contrôle ce qu'il
avait lu ou entendu et reproduisit de très bonne foi
:

les

Légendes

cisse pas

1

plus perfides

les

Quoiqu'il ne noir-

.

Sénèque «le parti pris, puisqu'ailleurs il le

couvre d'éloges, il lui impute

les

yeux fermés. dan6

une page fameuse, tous les méfaits imaginables-.
Sur les panégyristes nous sommes moins renseignés.
est possible que plusieurs n'aient pas craint d'em-

II

liellir la

vérité, soient allés jusqu'à nier les défail-

lancesetà taire les erreurs du grand homme. D'autres,
sans altérer
't.

inclinaient à

laits,

les

comme Fabius Rusticus

cas de doute la ver-ion

1

Sans

citer précisément

ses

r.'i '/, >'/'.;

/.-/.'

I.XI.

u».

brouilla au

arrive

il

-

Il

à

y a là une

Mais

Dion d'indiquer

hosti

La responsabilité
àvbpid'.V i'yr~-j.\ (LXI, I-

y.i:'j- .-7-.'j:;

la

.

de ce

récil

V.

361, n.

p.

:

'•>.:

I.

inconséquence flagrante et, en appafaute en revienl sans doute moins à

moine Xiphilin, qui l'abrégea el l'emaprès J. -G. Je soupçonne l'abréviateur d'avoir
de Dion ce que Dion attribuait aux calomniateurs
Mil. i-'
Inn.,
XIV, 52). Voir Gercke,
Tacite,

lui-même qu'au
siècle

si*

reproduil comme
de Bénèq
a-Sludien, p. 301
i

i

sources,

d'assumer

;

rence, inexplicable.
l'historien

plus glorieuse pour Sénè-

Néron à Luer sa mère, il a soin d'ajouter,

qu'il l'accuse d'avoir excité

comme s'il craignail

complaisance

la

préféraient toujours en

renseignements d'historiens

ses

page 32, segment 2/2

qu'il lire

la

.

historien, que

Live, avail été

l

.

el

~ui\

Tacite

.

\gric, 10

mel sur

ami particulier de Sénèque el

lui

le

rang de Tile-

devait sa fortune

:

Bano Pabius inclinai ad laudes Sem cae, \i)n> amicitia floruil (Ann..
Mil. 20
Ci
ne \< ul pas dire que toute son histoire fû
tiquemenl faussi e de ce point de vue.
<

i

I

page 33, segment 1/2

INTRODUCTION
que.

Entre

extrême,
et

il

l'antipathie

déréglée

et

la

3

sympathie

y avait place pour un sentiment mixte

pour une position moyenne

de Tacite.

1

c'est à peu près celle

:

Mais Tacite, chose

singulière,

semble

n'avoir pas sur Sénèque une opinion bien arrêtée

:

tantôt il l'approuve et l'admire, tantôt il rapporte de
ses actes des versions

contradictoires, en citant ses

auteurs et sans se prononcer entre eux, tantôt
insinue le blâme à demi-mot

1
.

il

A coup sûr, il est em-

barrassé. Cet esprit à la fois si perspicace et

si

pas-

sionné n'arrive pas à prendre parti. Les fables sans

fondement mises à part, il se trouve en présence de
témoignages discordants dont beaucoup émanent de
témoins directs. Scrupuleux et impartial, autant que
peut l'être un homme qui sent aussi vivement ce
qu'il

écrit,

il

ne veut pencher tout à

fait

ni vers

On a souvent exagéré de nos jours la malveillance de Tacite
envers Sénèque (cf. Pascal, Seneca, p. 47 et suiv.). Evidemment
Sénèque n'est pas l'idéal moral de Tacite mais il s'en faut de beaucoup qu'il lui soit systématiquement hostile, l'as une lois il ne se
prononce ouvertement contre lui. Il l'appelle sans hésitation l'un des
chefs du parti de la vertu (Ann., XIV, 52) et lui donne pour amis,
jusque dans sa disgrâce, tout ce quj reste d'honnêtes gens à Rome
(ibid., 53
iis quihus aliqua honesli evra). Qu'on défalque les censures comme celles de Suillius que l'historien relate sans les
prendre à son compte (ibid., XIII, 42 cf. XIV, 52), qu'on ne cherche
pas entre les lignes des attaques voilées qui n'y sont pas, on aura,
je crois, l'impression que Tacite, qui loue Sénèque en maint endroit,
voudrait pouvoir le louer davantage et qu'il est retenu seulement
par sa probité d'homme et d'historien. Par

page 33, segment 2/2

exemple, le fameux
« haud tamen sine invidia Senecœ » (ibid., XIII, 2), à propos de la
condamnation de Suillius, n'est pas une insinuation perfide; j'y
verrais plutôt une manière discrète de mentionner, sans y insister,
un fait absolument certain qu'on ne peut passer sous silence et qui
n'est pas à l'honneur de Sénèque. De même, dans le récit de la mort
d'Agrippine, « incertum an et anlegnaros » (ibid., XIV, 7) me parait
moins une médisance qu'une marque d'impartialité.
1

;

:

;

page 34

INTRODUCTION

16

l'indulgence ni vers

hommage à

rend

il

l'Etat

cite

l'esprit

de ses conseils

vertu et

la

Comme historien,

éminent qui soutint

prêcha, non sans

et

effet,

la

Gomme moraliste (et pour Tado unis dépend surtout de leurs

justice.

valeur

la

rigueur.

la

mœurs), il est choqué de ses fautes, de ses faiblesses
pardonne malaisément

vraies ou probables, et lui

d'avoir

si

souvent prêté

le

flanc à la censure.

De

l'espèce d'indécision des Annales et le ton réservé

là

des passages les plus favorables.

Le problème s'éclaircirait un peu si les historiens
anciens nous renseignaient sur leurs propres sources.

Mais ils ne s'en soucient guère. En général, ils s'abstiennent de toute indication de ce genre; quand ils

en

fournissent,

elles

sonL

vagues,

insuffisantes,

récemment

sujet le- à caution. Les tentatives faites

pour retrouver, à travers les textes que nous possédons, ces sources primaires montrent qu'on ne peut
se livrer en

pareille

matière qu'à des spéculations

extrêmement aventureuses
On comprendra suffisamment, après
'.

ce

rapide

exposé, quelles difficultés rencontre l'historien qui,

de nos jours, aborde

le

problème de la vie de Sénè-

que et de son œuvre politique, et quelle prudence il
est

1

tenu d'apporter dans L'emploi des documents. Le

v. surtout Gercke,

Seneca-Studien

p

159

ri

suivantes.

Dans

Tacite, par exemple, ce1 auteur prétend faire le départ, phrase par
phrase el parfois mol par mot, de ce qui dérive respectivement des
histoires perdues de Pline l'Ancien, de Cluvius Hufus et de Fabius
ce démontage des
n'aboutit a rien de solide.

Rusticus
el

:

Annales u'esl que bizarre et ridicule

page 35

INTRODUCTION

17

présent ouvrage résulte d'une analyse minutieuse et

d'une confrontation générale de tous les tcxles con-

nus

j'aurais pu multiplier les références au bas des

:

pages plus encore que je ne l'ai fait. Sauf exception,
j'ai

ajouté

efforcé,

foi

aux dires des anciens. Je

me suis

chaque fois que le cas s'est rencontré, d'ex-

pliqueret de dissiper leurs contradictions apparentes.

Quand la contradiction était réelle et toute conciliation impossible, je

ne me suis prononcé pour l'une

des versions en présence que sur des raisons solides;
faute de quoi, je me suis abstenu de choisir. C'est au

fond la méthode de Tacite

1

,

mais étendue et régula-

Le but auquel elle est appropriée est d'aboutir,
sinon à la certitude absolue, à laquelle on ne saurait

risée.

prétendre, du moins au système

le

mieux

lié

et le

plus vraisemblable possible. Pour la chronologie, si

souvent incertaine, je

me suis fié de préférence à

Tacite, en raison du soin qu'il

met à l'indiquer et à

l'observer.
Il m'a fallu

naturellement consulter bien des tra-

vaux de seconde main. On trouvera dans mes notes
dans mon appendice bibliographique l'indication
des plus importants d'entre eux. Avouerai je que
et

ma faculté critique a eu plus d'occasions de s'exercer
sur certains de ces travaux modernes que sur les

1

Cf.

son importante déclaration

:

«

Nos,

consensum auctorum

secuturi, quoe diversa prodiderintsubnominibus ipsorum l.r.idemus»
On
(Ann., XIII, 20) et les applications qu*il fait de ce principe.
consultera avec fruit, sur la méthode de Tacite, le savant ouvrage

-

de Ph. Fabia, Les Sources de Tacite dans les Histoires et les Annales,
et le Tacite de Boissier.