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Michel de Montaigne

The Essays Chapter 21

Chapter 21 of 106

Canonical reference 1.21

French

(1, p. 34v-37).Michel de MontaigneC121 De la force de l’imaginationMontaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvuMontaigne - Essais, Éd de Bordeaux, 1.djvu/134v-37

De la force de l’imagination.
Chap. XXI.

FOrtis imaginatio generat casum, disent les clercs.
Je suis de ceux qui sentent tres-grand effort de l’imagination.

Gallus Vibius banda si bien son ame à comprendre l’essence et les
mouvemens de la folie, qu’il emporta son jugement hors de son siege,
si qu’onques puis il ne l’y peut remettre : et se pouvoit vanter
d’estre
devenu fol par sagesse. Il y en a qui, de frayeur, anticipent la main
du bourreau. Et celuy qu’on debandoit pour luy lire sa grace, se
trouva roide mort sur l’eschafaut du seul coup de son imagination.
Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons et rougissons aux
secousses de nos imaginations et renversez dans la plume sentons nostre
corps agité à leur bransle, quelques-fois jusques à en expirer. Et
la jeunesse bouillante s’eschauffe si avant en son harnois tout’
endormie, qu’elle assouvit en songe ses amoureux désirs,

Ut quasi
transactis saepe omnibus rebus profundant

Fluminis ingentes fluctus,
vestémque cruentent.

Et encore qu’il ne soit pas nouveau de voir
croistre la nuict des cornes à tel qui ne les avoit pas en se
couchant :
toutesfois l’evenement de Cyppus, Roy d’Italie, est memorable,
lequel pour avoir assisté le jour avec grande affection au combat des
taureaux, et avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste,
les produisit en son front par la force de l’imagination. La passion
donna au fils de Croesus la voix que nature luy avoit refusée. Et
Antiochus print la fievre de la beauté de Stratonicé trop vivement
empreinte en son ame. Pline dict avoir veu Lucius Cossitius de femme
changé en homme le jour de ses nopces. Pontanus et d’autres
racontent
pareilles metamorphoses advenues en Italie ces siecles passez. Et
par vehement desir de luy et de sa mere,

Vota puer solvit, quae foemina voverat Iphis.

Les uns attribuent à la force de l’imagination les cicatrices du
Roy
Dagobert et de Sainct François. On dict que les corps
s’en-enlevent
telle fois de leur place. Et Celsus recite d’un Prebstre,
qui ravissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit
longue
espace sans respiration et sans sentiment.

Il est vray semblable que le principal credit des miracles, des
visions, des enchantemens et de tels effects extraordinaires, vienne de
la puissance de l’imagination agissant principalement contre les ames
du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu’ils
pensent voir ce qu’ils ne voyent pas. Je suis encore de cette opinion,
que ces plaisantes liaisons, dequoy nostre monde se voit si entravé,
qu’il ne se parle d’autre chose, ce sont volontiers des impressions de
l’apprehension et de la crainte. Car je sçay par experience, que tel,
de qui je puis respondre, comme de moy mesme, en qui il ne pouvoit
choir soupçon aucune de foiblesse,
et aussi peu d’enchantement, ayant ouy faire le conte à un sien compagnon, d’une defaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point, qu’il en avoit le moins de besoin, se trouvant en pareille occasion, l’horreur de ce conte lui vint à coup si rudement frapper l’imagination, qu’il en encourut une fortune pareille ;

Ce malheur n’est à craindre qu’aux entreprinses, où nostre ame se trouve outre mesure tandue de desir et de respect, et notamment si les commoditez se rencontrent imprévues et pressantes : on n’a pas moyen de se ravoir de ce trouble. J’en sçay, à qui il a servi d’y apporter le corps mesme

d’ailleurs,
L’ame de l’assaillant, troublée de plusieurs diverses allarmes, se perd aisement : et à qui l’imagination a faict une fois souffrir cette honte (et elle ne le fait souffrir qu’aux premieres accointances, d’autant qu’elles sont plus bouillantes et aspres, et aussi qu’en cette premiere connoissance, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fievre et despit de cet accident qui luy dure aux occasions suivantes.

On a raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, s’ingerant si importunement, lors que nous n’en avons que faire, et defaillant si importunement, lors que nous en avons le plus affaire, et contestant de l’authorité si imperieusement avec nostre volonté, refusant avec tant de fierté et d’obstination noz solicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois en ce qu’on gourmande sa rebellion, et qu’on en tire preuve de sa condemnation, il m’avoit payé pour plaider sa cause : à l’adventure mettroy-je en souspeçon noz autres membres, ses compagnons, de luy estre allé dresser, par belle envie de l’importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot armé le monde à l’encontre de luy : le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s’il y a une seule des parties de nostre corps qui ne refuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne l’exerce contre nostre volonté. Elles ont chacune des passions propres, qui les esveillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvemens forcez de nostre visage les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aus assistans. Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu le coeur, le poulmon et le pouls : la veue d’un object agreable respandant imperceptiblement en nous la flamme d’une emotion fievreuse. N’y a-il que ces muscles et ces veines qui s’elevent et se couchent sans l’adveu, non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? Nous ne commandons pas à nos cheveux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que, n’ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l’appetit de manger et de boire ne laisse pas d’esmouvoir les parties qui luy sont subjettes, ny plus ny moins que cet autre appetit : et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble. Les utils qui servent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre advis, comme ceux-cy destinez à descharger nos roignons. Et ce que, pour autorizer la toute puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue avoir veu quelqu’un qui commandoit à son derriere autant de pets qu’il en vouloit, et que Vives, son glossateur, encherit d’un autre exemple de son temps, de pets organizez suivants le ton des vers qu’on leur prononçoit, ne suppose non plus pure l’obeissance de ce membre : Car en est il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire. Joint que j’en sçay un si turbulent et revesche, qu’il y a quarante ans qu’il tient son maistre à peter d’une haleine et d’une obligation constante et irremittente, et le menne ainsin à la mort.

Mais nostre volonté, pour les droits de qui nous mettons en avant ce reproche, combien plus vraysemblablement la pouvons-nous marquer de rebellion et sedition par son desreiglement et desobeissance ! Veut-elle tousjours ce que nous voudrions qu’elle voulsist ? Ne veut-elle pas souvent ce que nous luy prohibons de vouloir : et à nostre evident dommage ? Se laisse-elle non plus mener aux conclusions de nostre raison ; En fin je diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considerer, qu’en ce faict, sa cause estant inseparablement conjointe à un consort et indistinctement, on ne s’adresse pourtant qu’à luy, et par des arguments et charges telles, veu la condition des parties, qu’elles ne peuvent aucunement apartenir ny concerner son-dit consort. Partant se void l’animosité et illegalité manifeste des accusateurs. Quoy qu’il en soit, protestant que les advocats et juges ont beau quereller et sentencier, nature tirera cependant son train : qui n’auroit faict que raison, quand ell’ auroit doué ce membre de quelque particulier privilege, autheur du seul ouvrage immortel des mortels. Pour tant est à Socrates action divine que la generation ; et amour, desir d’immortalité, et Daemon immortel luy-mesmes.

Tel, à l’adventure, par cet effect de l’imagination, laisse icy les escruelles, que son compagnon raporte en Espaigne. Voylà pourquoy, en telles choses, l’on a accoustumé de demander
une ame preparée.
Pourquoy practicquent les medecins avant main la creance de leur
patient avec tant de fauces promesses de sa guerison, si ce n’est afin
que l’effect de l’imagination supplisse l’imposture de leur aposeme ?
Ils sçavent qu’un des maistres de ce mestier leur a laissé par
escrit, qu’il s’est trouvé des hommes à qui la seule veue de la
Medecine faisoit l’operation. Et tout ce caprice m’est tombé
presentement en main, sur le conte que me faisoit un domestique
apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu
vaine
et mensongiere, d’avoir cogneu long temps un marchand à Toulouse,
maladif et subject à la pierre, qui avoit souvent
besoing de clisteres ; et se les faisoit diversement ordonner aux
medecins, selon l’occurrence de son mal. Apportez qu’ils estoyent, il
n’y avoit rien obmis des formes accoustumées : souvent il tastoit
s’ils
estoyent trop chauds. Le voylà couché, renversé, et toutes les
approches faictes, sauf qu’il ne s’y faisoit aucune injection.
L’apotiquaire
retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé, comme
s’il avoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil
effect
à ceux qui les prennent. Et si le medecin n’en trouvoit l’operation
suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme.
Mon tesmoin jure que, pour espargner la despence (car il les payoit,
comme s’il les eut receus), la femme de ce malade ayant quelquefois
essayé d’y faire seulement mettre de l’eau tiede, l’effect en
descouvrit la fourbe, et pour avoir trouvé ceux là inutiles, qu’il
fausit revenir à la premiere façon. Une femme, pensant avoir avalé
un’ esplingue avec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant une
douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée ;
mais par ce qu’il n’y avoit ny enfleure ny alteration par le dehors, un
habil’homme, ayant jugé que ce n’estoit que fantasie et opinion,
prise de quelque morceau de pain qui l’avoit piquée en passant, la
fit
vomir
et
jetta à la desrobée dans ce qu’elle rendit, une esplingue tortue.
Cette femme, cuidant l’avoir rendue, se sentit soudain deschargée de
sa douleur. Je sçay qu’un gentil’homme, ayant traicté chez luy une
bonne compagnie, se vanta trois ou quatre jours apres par maniere de
jeu (car il n’en estoit rien) de leur avoir faict menger un chat en
paste : dequoy une damoyselle de la troupe print telle horreur, qu’en
estant tombée en un grand dévoyement d’estomac et fievre, il fut
impossible de la sauver. Les bestes mesmes se voyent comme nous
subjectes à la force de l’imagination. Tesmoing les chiens, qui se
laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres. Nous les
voyons aussi japper et tremousser en songe, hannir les chevaux et se
débatre. Mais tout cecy se peut raporter à l’estroite cousture de
l’esprit et du corps s’entre-communiquants leurs fortunes. C’est autre
chose que l’imagination agisse quelque fois, non contre son corps
seulement, mais contre le corps d’autruy. Et tout ainsi qu’un corps
rejette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la
verolle et au mal des yeux, qui se chargent de l’un à l’autre :

Dum

spectant oculi laesos, laeduntur et ipsi :

Multaque corporibus

transitione nocent,

pareillement l’imagination esbranlée avecques vehemence, eslance des
traits, qui puissent offencer l’object estrangier. L’ancienneté a
tenu de certaines femmes en Scythie, qu’animées et courroussées
contre quelqu’un, elles le tuoient du seul regard. Les tortues et les
autruches couvent leurs oeufs de la seule veue, signe qu’ils y ont
quelque vertu ejaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit avoir
des yeux offensifs et nuisans,

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.

Ce sont pour moy mauvais respondans, que magiciens.
Tant y a que nous voyons par experience les femmes envoyer aux corps
des enfans qu’elles portent au ventre des marques de leurs fantasies,
tesmoing celle qui engendra le more. Et il fut presenté à Charles
Roy de Boheme et Empereur une fille d’aupres de Pise, toute velue
et herissée, que sa mere disoit avoir esté ainsi conceue, à cause
d’un’ image de Sainct Jean Baptiste pendue en son lit. Des animaux
il
en est de mesmes, tesmoing les brebis de Jacob, et les perdris et
les
lievres, que la neige blanchit aux montaignes. On vit dernierement
chez moy un chat guestant un oyseau au haut d’un arbre, et, s’estans
fichez la veue ferme l’un contre l’autre quelque espace de temps,
l’oyseau s’estre laissé choir comme mort entre les pates du chat, ou
ennyvré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force
atractive du chat. Ceux qui ayment la volerie, ont ouy faire le conte
du fauconnier qui, arrestant obstinément sa veue contre un milan en
l’air, gageoit de la seule force de sa veue le ramener contre-bas : et
le faisoit, à ce qu’on dit. Car les Histoires que j’emprunte, je
les
renvoye sur la conscience de ceux de qui je les prens.

English

Charles Cotton

Chapter XXI. That the profit of one man is the damage of another.

Demades the Athenian-- --condemned one of his city, whose trade

it was to sell the necessaries for funeral ceremonies, upon pretence that

he demanded unreasonable profit, and that that profit could not accrue to

him, but by the death of a great number of people. A judgment that

appears to be ill grounded, forasmuch as no profit whatever can possibly

be made but at the expense of another, and that by the same rule he

should condemn all gain of what kind soever. The merchant only thrives

by the debauchery of youth, the husband man by the dearness of grain, the

architect by the ruin of buildings, lawyers and officers of justice by

the suits and contentions of men: nay, even the honour and office of

divines are derived from our death and vices. A physician takes no

pleasure in the health even of his friends, says the ancient Greek comic

writer, nor a soldier in the peace of his country, and so of the rest.

And, which is yet worse, let every one but dive into his own bosom, and

he will find his private wishes spring and his secret hopes grow up at

another's expense. Upon which consideration it comes into my head, that

nature does not in this swerve from her general polity; for physicians

hold, that the birth, nourishment, and increase of every thing is the

dissolution and corruption of another:

"Nam quodcumque suis mutatum finibus exit,

Continuo hoc mors est illius, quod fuit ante."

Concepts in this passage

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