Illustration symbolique de Caligula dans la bibliothèque Prokopton42.com

Ouvrage

Caligula

La pièce éprouve une liberté sans limite lorsqu'elle devient pouvoir arbitraire et meurtrier.

Rédaction
1944
Sources et précision

Le tri suit la première publication du porteur acquis.

Confiance A · preuve directe

  • Prokopton42 corpus manifestation manifests
Langues
Français · Anglais
Volume
4 passages · 18 161 mots

Avant de lire

Ce que vous allez apprendre

Lire chaque réplique comme parole dramatique située, jamais comme citation directe de Camus.

Résumé court

La pièce éprouve une liberté sans limite lorsqu'elle devient pouvoir arbitraire et meurtrier.

Résumé long

La pièce éprouve une liberté sans limite lorsqu'elle devient pouvoir arbitraire et meurtrier. Les divisions canoniques du porteur français sont conservées. La représentation anglaise est une traduction IA non officielle, revue automatiquement et exclue de la citation directe.

Dans cet ouvrage

La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.

Ouvrage › Acte

  1. Acte 1
  2. Acte 2
  3. Acte 3
  4. Acte 4

Concepts abordés

Contexte historique

Le monde autour du texte

Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.

Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.

Reconstitution moderne de Porteur visuel de Caligula pour Caligula sur Prokopton42.com
Porteur visuel de CaligulaCouverture du porteur acquis, montrée comme objet éditorial et non comme première édition.Faded Page acquired manifestation
Reconstitution moderne de Avant la cérémonie Nobel pour Caligula sur Prokopton42.com
Avant la cérémonie NobelReconstitution moderne d’un moment calme non attesté à Stockholm. Elle ne reproduit aucune photographie connue et n’affirme aucun lieu précis.Nobel Prize: Albert Camus biographical
Reconstitution moderne de Répétition à Alger pour Caligula sur Prokopton42.com
Répétition à AlgerReconstitution moderne de Camus dirigeant une troupe anonyme à Alger. La salle, les personnes et l’instant précis sont conjecturaux.Nobel Prize: Albert Camus biographical

À quoi ressemblait le monde

Monde de 1989

Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Caligula : Techniques, sciences et soins
Techniques, sciences et soinsMicro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore. Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales. Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Caligula : Se déplacer et communiquer
Se déplacer et communiquerAutomobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises. Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Caligula : Cultiver et se nourrir
Cultiver et se nourrirMachines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
Reconstitution moderne du monde matériel à l’époque de Caligula : S’habiller, femmes et hommes
S’habiller, femmes et hommesCostumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.
État technologique
Micro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore.
Sciences et savoirs
Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales.
Médecine et soins
Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
Transports
Automobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises.
Agriculture et alimentation
Machines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
Communication
Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
Mode vestimentaire
Costumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.

Éditions, traductions et provenance

Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.

  • Français
  • Anglais Traduction générée par IA, non officielleCodex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30

Manifestes sources : albert_camus.caligula

Lecteur

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Caligulaact.1
SCÈNE PREMIÈRE

Des patriciens, dont un très âgé, sont groupés dans

une salle du palais et donnent des signes de

nervosité.

PREMIER PATRICIEN

Toujours rien.

LE VIEUX PATRICIEN

Rien le matin, rien le soir.

DEUXIÈME PATRICIEN

Rien depuis trois jours.

LE VIEUX PATRICIEN

Les courriers partent, les courriers reviennent.

Ils secouent la tête et disent: «Rien.»

DEUXIÈME PATRICIEN

Toute la campagne est battue, il n’y a rien à

faire.

PREMIER PATRICIEN

Pourquoi s’inquiéter à l’avance? Attendons. Il

reviendra peut-être comme il est parti.

LE VIEUX PATRICIEN

Je l’ai vu sortir du palais. Il avait un regard

étrange.

PREMIER PATRICIEN

J’étais là aussi et je lui ai demandé ce qu’il avait.

DEUXIÈME PATRICIEN

A-t-il répondu?

PREMIER PATRICIEN

Un seul mot: «Rien.»

Un temps. Entre Hélicon, mangeant des oignons.

DEUXIÈME PATRICIEN, toujours nerveux.

C’est inquiétant.

PREMIER PATRICIEN

Allons, tous les jeunes gens sont ainsi.

LE VIEUX PATRICIEN

Bien entendu, l’âge efface tout.

DEUXIÈME PATRICIEN

Vous croyez?

PREMIER PATRICIEN

Souhaitons qu’il oublie.

LE VIEUX PATRICIEN

Bien sûr! Une de perdue, dix de retrouvées.

HÉLICON

Où prenez-vous qu’il s’agisse d’amour?

PREMIER PATRICIEN

Et de quoi d’autre?

HÉLICON

Le foie peut-être. Ou le simple dégoût de vous

voir tous les jours. On supporterait tellement mieux

nos contemporains s’ils pouvaient de temps en

temps changer de museau. Mais non, le menu ne

change pas. Toujours la même fricassée.

LE VIEUX PATRICIEN

Je préfère penser qu’il s’agit d’amour. C’est plus

attendrissant.

HÉLICON

Et rassurant, surtout, tellement plus rassurant.

C’est le genre de maladies qui n’épargnent ni les

intelligents ni les imbéciles.

PREMIER PATRICIEN

De toute façon, heureusement, les chagrins ne

sont pas éternels. Etes-vous capable de souffrir plus

d’un an?

DEUXIÈME PATRICIEN

Moi, non.

PREMIER PATRICIEN

Personne n’a ce pouvoir.

LE VIEUX PATRICIEN

La vie serait impossible.

PREMIER PATRICIEN

Vous voyez bien. Tenez, j’ai perdu ma femme,

l’an passé. J’ai beaucoup pleuré et puis j’ai oublié.

De temps en temps, j’ai de la peine. Mais, en

somme, ce n’est rien.

LE VIEUX PATRICIEN

La nature fait bien les choses.

HÉLICON

Quand je vous regarde, pourtant, j’ai l’impression

qu’il lui arrive de manquer son coup.

Entre Cherea.

PREMIER PATRICIEN

Eh bien?

CHEREA

Toujours rien.

HÉLICON

Du calme, Messieurs, du calme. Sauvons les

apparences. L’Empire romain, c’est nous. Si nous

perdons la figure, l’Empire perd la tête. Ce n’est

pas le moment, oh non! Et pour commencer, allons

déjeuner, l’Empire se portera mieux.

LE VIEUX PATRICIEN

C’est juste, il ne faut pas lâcher la proie pou

l’ombre.

CHEREA

Je n’aime pas cela. Mais tout allait trop bien.

Cet empereur était parfait.

DEUXIÈME PATRICIEN

Oui, il était comme il faut: scrupuleux et sans

expérience.

PREMIER PATRICIEN

Mais, enfin, qu’avez-vous et pourquoi ces lamentations?

Rien ne l’empêche de continuer. Il

aimait Drusilla, c’est entendu. Mais elle était sa

sœur, en somme. Coucher avec elle, c’était déjà

beaucoup. Mais bouleverser Rome parce qu’elle est

morte, cela dépasse les bornes.

CHEREA

Il n’empêche. Je n’aime pas cela, et cette fuite

ne me dit rien.

LE VIEUX PATRICIEN

Oui, il n’y a pas de fumée sans feu.

PREMIER PATRICIEN

En tout cas, la raison d’Etat ne peut admettre un

inceste qui prend l’allure des tragédies. L’inceste,

soit, mais discret.

HÉLICON

Vous savez, l’inceste, forcément, ça fait toujours

un peu de bruit. Le lit craque, si j’ose m’exprimer

ainsi. Qui vous dit, d’ailleurs, qu’il s’agisse de

Drusilla?

DEUXIÈME PATRICIEN

Et de quoi donc alors?

HÉLICON

Devinez. Notez bien, le malheur c’est comme le

mariage. On croit qu’on choisit et puis on est

choisi. C’est comme ça, on n’y peut rien. Notre

Caligula est malheureux, mais il ne sait peut-être

même pas pourquoi! Il a dû se sentir coincé, alors

il a fui. Nous en aurions tous fait autant. Tenez,

moi qui vous parle, si j’avais pu choisir mon père,

je ne serais pas né.

Entre Scipion.

SCÈNE II

CHEREA

Alors?

SCIPION

Encore rien. Des paysans ont cru le voir, dans la

nuit d’hier, près d’ici, courant à travers l’orage.

Cherea revient vers les sénateurs. Scipion le suit.

CHEREA

Cela fait bien trois jours, Scipion?

SCIPION

Oui. J’étais présent, le suivant comme de coutume.

Il s’est avancé vers le corps de Drusilla. Il

l’a touché avec deux doigts. Puis il a semblé réfléchir,

tournant sur lui-même, et il est sorti d’un

pas égal. Depuis, on court après lui.

CHEREA, secouant la tête.

Ce garçon aimait trop la littérature.

DEUXIÈME PATRICIEN

C’est de son âge.

CHEREA

Mais ce n’est pas de son rang. Un empereur

artiste, cela n’est pas convenable. Nous en avons

eu un ou deux, bien entendu. Il y a des brebis

galeuses partout. Mais les autres ont eu le bon

goût de rester des fonctionnaires.

PREMIER PATRICIEN

C’était plus reposant.

LE VIEUX PATRICIEN

A chacun son métier.

SCIPION

Que peut-on faire, Cherea?

CHEREA

Rien.

DEUXIÈME PATRICIEN

Attendons. S’il ne revient pas, il faudra le remplacer.

Entre nous, les empereurs ne manquent

pas.

PREMIER PATRICIEN

Non, nous manquons seulement de caractères.

CHEREA

Et s’il revient mal disposé?

PREMIER PATRICIEN

Ma foi, c’est encore un enfant, nous lui ferons

entendre raison.

CHEREA

Et s’il est sourd au raisonnement?

PREMIER PATRICIEN, il rit.

Eh bien! n’ai-je pas écrit, dans le temps, un

traité du coup d’Etat?

CHEREA

Bien sûr, s’il le fallait! Mais j’aimerais mieux

qu’on me laisse à mes livres.

SCIPION

Je vous demande pardon.

Il sort.

CHEREA

Il est offusqué.

LE VIEUX PATRICIEN

C’est un enfant. Les jeunes gens sont solidaires.

HÉLICON

Solidaires ou non, ils vieilliront de toute façon.

Un garde apparaît:

«On a vu Caligula dans le jardin du palais.»

Tous sortent.

SCÈNE III

La scène reste vide quelques secondes. Caligula

entre furtivement par la gauche. Il a l’air égaré,

il est sale, il a les cheveux pleins d’eau et les

jambes souillées. Il porte plusieurs fois la main

à sa bouche. Il avance vers le miroir et s’arrête

dès qu’il aperçoit sa propre image. Il grommelle

des paroles indistinctes, puis va s’asseoir, à droite,

les bras pendants entre les genoux écartés. Hélicon

entre à gauche. Apercevant Caligula, il s’arrête

à l’extrémité de la scène et l’observe en silence.

Caligula se retourne et le voit. Un temps.

SCÈNE IV

HÉLICON, d’un bout de la scène à l’autre.

Bonjour, Caïus.

CALIGULA, avec naturel.

Bonjour, Hélicon.

Silence.

HÉLICON

Tu sembles fatigué?

CALIGULA

J’ai beaucoup marché.

HÉLICON

Oui, ton absence a duré longtemps.

Silence.

CALIGULA

C’était difficile à trouver.

HÉLICON

Quoi donc?

CALIGULA

Ce que je voulais.

HÉLICON

Et que voulais-tu?

CALIGULA, toujours naturel.

La lune.

HÉLICON

Quoi?

CALIGULA

Oui, je voulais la lune.

HÉLICON

Ah!

Silence. Hélicon se rapproche.

Pour quoi faire?

CALIGULA

Eh bien!... C’est une des choses que je n’ai pas.

HÉLICON

Bien sûr. Et maintenant, tout est arrangé?

CALIGULA

Non, je n’ai pas pu l’avoir.

HÉLICON

C’est ennuyeux.

CALIGULA

Oui, c’est pour cela que je suis fatigué.

Un temps.

CALIGULA

Hélicon!

HÉLICON

Oui, Caïus.

CALIGULA

Tu penses que je suis fou.

HÉLICON

Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis

bien trop intelligent pour ça.

CALIGULA

Oui. Enfin! Mais je ne suis pas fou et même

je n’ai jamais été aussi raisonnable. Simplement, je

me suis senti tout d’un coup un besoin d’impossible.

(Un temps.) Les choses, telles qu’elles sont, ne me

semblent pas satisfaisantes.

HÉLICON

C’est une opinion assez répandue.

CALIGULA

Il est vrai. Mais je ne le savais pas auparavant.

Maintenant, je sais. (Toujours naturel.) Ce monde,

tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc

besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité,

de quelque chose qui soit dément peut-être,

mais qui ne soit pas de ce monde.

HÉLICON

C’est un raisonnement qui se tient. Mais, en

général, on ne peut pas le tenir jusqu’au bout.

CALIGULA, se levant, mais avec la même simplicité.

Tu n’en sais rien. C’est parce qu’on ne le tient

jamais jusqu’au bout que rien n’est obtenu. Mais

il suffit peut-être de rester logique jusqu’à la fin.

Il regarde Hélicon.

Je sais aussi ce que tu penses. Que d’histoires

pour la mort d’une femme! Non, ce n’est pas cela.

Je crois me souvenir, il est vrai, qu’il y a quelques

jours, une femme que j’aimais est morte. Mais

qu’est-ce que l’amour? Peu de chose. Cette mort

n’est rien, je te le jure; elle est seulement le signe

d’une vérité qui me rend la lune nécessaire. C’est

une vérité toute simple et toute claire, un peu

bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.

HÉLICON

Et qu’est-ce donc que cette vérité, Caïus?

CALIGULA, détourné, sur un ton neutre.

Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.

HÉLICON, après un temps.

Allons, Caïus, c’est une vérité dont on s’arrange

très bien. Regarde autour de toi. Ce n’est pas cela

qui les empêche de déjeuner.

CALIGULA, avec un éclat soudain.

Alors, c’est que tout, autour de moi, est mensonge,

et moi, je veux qu’on vive dans la vérité!

Et justement, j’ai les moyens de les faire vivre

dans la vérité. Car je sais ce qui leur manque,

Hélicon. Ils sont privés de la connaissance et il

leur manque un professeur qui sache ce dont il

parle.

HÉLICON

Ne t’offense pas, Caïus, de ce que je vais te

dire. Mais tu devrais d’abord te reposer.

CALIGULA, s’asseyant et avec douceur.

Cela n’est pas possible, Hélicon, cela ne sera plus

jamais possible.

HÉLICON

Et pourquoi donc?

CALIGULA

Si je dors, qui me donnera la lune?

HÉLICON, après un silence.

Cela est vrai.

Caligula se lève avec un effort visible.

CALIGULA

Ecoute, Hélicon. J’entends des pas et des bruits

de voix. Garde le silence et oublie que tu viens

de me voir.

HÉLICON

J’ai compris.

Caligula se dirige vers la sortie. Il se retourne.

CALIGULA

Et, s’il te plaît, aide-moi désormais.

HÉLICON

Je n’ai pas de raisons de ne pas le faire, Caïus.

Mais je sais beaucoup de choses et peu de choses

m’intéressent. A quoi donc puis-je t’aider?

CALIGULA

A l’impossible.

HÉLICON

Je ferai pour le mieux.

Caligula sort. Entrent rapidement Scipion et Cæsonia.

SCÈNE V

SCIPION

Il n’y a personne. Ne l’as-tu pas vu, Hélicon?

HÉLICON

Non.

CÆSONIA

Hélicon, ne t’a-t-il vraiment rien dit avant de

s’échapper?

HÉLICON

Je ne suis pas son confident, je suis son spectateur.

C’est plus sage.

CÆSONIA

Je t’en prie.

HÉLICON

Chère Cæsonia, Caïus est un idéaliste, tout le

monde le sait. Autant dire qu’il n’a pas encore

compris. Moi oui, c’est pourquoi je ne m’occupe

de rien. Mais si Caïus se met à comprendre, il est

capable au contraire, avec son bon petit cœur, de

s’occuper de tout. Et Dieu sait ce que ça nous

coûtera. Mais, vous permettez, le déjeuner!

Il sort.

SCÈNE VI

Cæsonia s’assied avec lassitude.

CÆSONIA

Un garde l’a vu passer. Mais Rome tout entière

voit Caligula partout. Et Caligula, en effet, ne voit

que son idée.

SCIPION

Quelle idée?

CÆSONIA

Comment le saurais-je, Scipion?

SCIPION

Drusilla?

CÆSONIA

Qui peut le dire? Mais il est vrai qu’il l’aimait.

Il est vrai que cela est dur de voir mourir aujourd’hui

ce que, hier, on serrait dans ses bras.

SCIPION, timidement.

Et toi?

CÆSONIA

Oh! moi, je suis la vieille maîtresse.

SCIPION

Cæsonia, il faut le sauver.

CÆSONIA

Tu l’aimes donc?

SCIPION

Je l’aime. Il était bon pour moi. Il m’encourageait

et je sais par cœur certaines de ses paroles.

Il me disait que la vie n’est pas facile, mais qu’il

y avait la religion, l’art, l’amour qu’on nous porte.

Il répétait souvent que faire souffrir était la seule

façon de se tromper. Il voulait être un homme

juste.

CÆSONIA, se levant.

C’était un enfant.

Elle va vers le miroir et s’y contemple.

Je n’ai jamais eu d’autre dieu que mon corps, et

c’est ce dieu que je voudrais prier aujourd’hui pour

que Caïus me soit rendu.

Entre Caligula. Apercevant Cæsonia et Scipion, il hésite et recule. Au même instant entrent à l’opposé les patriciens et l’intendant du palais. Ils s’arrêtent, interdits. Cæsonia se retourne. Elle et Scipion courent vers Caligula. Il les arrête d’un geste.

SCÈNE VII

L’INTENDANT, d’une voix mal assurée.

Nous... nous te cherchions, César.

CALIGULA, d’une voix brève et changée.

Je vois.

L’INTENDANT

Nous... c’est-à-dire...

CALIGULA, brutalement.

Qu’est-ce que vous voulez?

L’INTENDANT

Nous étions inquiets, César.

CALIGULA, s’avançant vers lui.

De quel droit?

L’INTENDANT

Eh! heu... (Soudain inspiré et très vite.) Enfin,

de toute façon, tu sais que tu as à régler quelques

questions concernant le Trésor public.

CALIGULA, pris d’un rire inextinguible.

Le Trésor? Mais c’est vrai, voyons, le Trésor,

c’est capital.

L’INTENDANT

Certes, César.

CALIGULA, toujours riant, à Cæsonia.

N’est-ce pas, ma chère, c’est très important, le

Trésor?

CÆSONIA

Non, Caligula, c’est une question secondaire.

CALIGULA

Mais c’est que tu n’y connais rien. Le Trésor est

d’un intérêt puissant. Tout est important: les

finances, la moralité publique, la politique extérieure,

l’approvisionnement de l’armée et les lois

agraires! Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le

même pied: la grandeur de Rome et tes crises

d’arthritisme. Ah! je vais m’occuper de tout cela.

Ecoute-moi un peu, intendant.

L’INTENDANT

Nous t’écoutons.

Les patriciens s’avancent.

CALIGULA

Tu m’es fidèle, n’est-ce pas?

L’INTENDANT, d’un ton de reproche.

César!

CALIGULA

Eh bien, j’ai un plan à te soumettre. Nous allons

bouleverser l’économie politique en deux temps.

Je te l’expliquerai, intendant... quand les patriciens

seront sortis.

Les patriciens sortent.

SCÈNE VIII

Caligula s’assied près de Cæsonia.

CALIGULA

Ecoute bien. Premier temps: tous les patriciens,

toutes les personnes de l’Empire qui disposent de

quelque fortune - petite ou grande, c’est exactement

la même chose - doivent obligatoirement

déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en

faveur de l’Etat.

L’INTENDANT

Mais, César...

CALIGULA

Je ne t’ai pas encore donné la parole. A raison

de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages

dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement. A

l’occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours

arbitrairement. Et nous hériterons.

CÆSONIA, se dégageant.

Qu’est-ce qui te prend?

CALIGULA, imperturbable.

L’ordre des exécutions n’a, en effet, aucune importance.

Ou plutôt ces exécutions ont une importance

égale, ce qui entraîne qu’elles n’en ont

point. D’ailleurs, ils sont aussi coupables les uns

que les autres. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas plus

immoral de voler directement les citoyens que de

glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées

dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c’est voler,

tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour

moi, je volerai franchement. Ça vous changera des

gagne-petit. (Rudement, à l’intendant.) Tu exécuteras

ces ordres sans délai. Les testaments seront

signés dans la soirée par tous les habitants de Rome,

dans un mois au plus tard par tous les provinciaux.

Envoie des courriers.

L’INTENDANT

César, tu ne te rends pas compte...

CALIGULA

Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de

l’importance, alors la vie humaine n’en a pas.

Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi

doivent admettre ce raisonnement et compter leur

vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour

tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique

et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que

la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs

et les contradictions. S’il le faut, je commencerai

par toi.

L’INTENDANT

César, ma bonne volonté n’est pas en question,

je te le jure.

CALIGULA

Ni la mienne, tu peux m’en croire. La preuve,

c’est que je consens à épouser ton point de vue et

à tenir le Trésor public pour un objet de méditations.

En somme, remercie-moi, puisque je rentre

dans ton jeu et que je joue avec tes cartes. (Un

temps et avec calme.) D’ailleurs, mon plan, par

sa simplicité, est génial, ce qui clôt le débat. Tu

as trois secondes pour disparaître. Je compte: un...

L’intendant disparaît.

SCÈNE IX

CÆSONIA

Je te reconnais mal! C’est une plaisanterie, n’est-ce

pas?

CALIGULA

Pas exactement, Cæsonia. C’est de la pédagogie.

SCIPION

Ce n’est pas possible, Caïus!

CALIGULA

Justement!

SCIPION

Je ne te comprends pas.

CALIGULA

Justement! il s’agit de ce qui n’est pas possible,

ou plutôt il s’agit de rendre possible ce qui ne

l’est pas.

SCIPION

Mais c’est un jeu qui n’a pas de limites. C’est la

récréation d’un fou.

CALIGULA

Non, Scipion, c’est la vertu d’un empereur. (Il

se renverse avec une expression de fatigue.) Je viens

de comprendre enfin l’utilité du pouvoir. Il donne

ses chances à l’impossible. Aujourd’hui, et pour

tout le temps qui va venir, ma liberté n’a plus de

frontières.

CÆSONIA, tristement.

Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir, Caïus.

CALIGULA

Je ne le sais pas non plus. Mais je suppose qu’il

faut en vivre.

Entre Cherea.

SCÈNE X

CHEREA

J’ai appris ton retour. Je fais des vœux pour ta

santé.

CALIGULA

Ma santé te remercie. (Un temps et soudain.)

Va-t’en, Cherea, je ne veux pas te voir.

CHEREA

Je suis surpris, Caïus.

CALIGULA

Ne sois pas surpris. Je n’aime pas les littérateurs

et je ne peux supporter leurs mensonges. Ils parlent

pour ne pas s’écouter. S’ils s’écoutaient, ils sauraient

qu’ils ne sont rien et ne pourraient plus parler.

Allez, rompez, j’ai horreur des faux témoins.

CHEREA

Si nous mentons, c’est souvent sans le savoir. Je

plaide non coupable.

CALIGULA

Le mensonge n’est jamais innocent. Et le vôtre

donne de l’importance aux êtres et aux choses.

Voilà ce que je ne puis vous pardonner.

CHEREA

Et pourtant, il faut bien plaider pour ce monde,

si nous voulons y vivre.

CALIGULA

Ne plaide pas, la cause est entendue. Ce monde

est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa

liberté. (Il s’est levé.) Et justement, je vous hais

parce que vous n’êtes pas libres. Dans tout l’Empire

romain, me voici seul libre. Réjouissez-vous, il vous

est enfin venu un empereur pour vous enseigner la

liberté. Va-t’en, Cherea, et toi aussi, Scipion, l’amitié

me fait rire. Allez annoncer à Rome que sa

liberté lui est enfin rendue et qu’avec elle commence

une grande épreuve.

Ils sortent. Caligula s’est détourné.

SCÈNE XI

CÆSONIA

Tu pleures?

CALIGULA

Oui, Cæsonia.

CÆSONIA

Mais enfin, qu’y a-t-il de changé? S’il est vrai

que tu aimais Drusilla, tu l’aimais en même temps

que moi et que beaucoup d’autres. Cela ne suffisait

pas pour que sa mort te chasse trois jours et trois

nuits dans la campagne et te ramène avec ce visage

ennemi.

CALIGULA, il s’est retourné.

Qui te parle de Drusilla, folle? Et ne peux-tu

imaginer qu’un homme pleure pour autre chose

que l’amour?

CÆSONIA

Pardon, Caïus. Mais je cherche à comprendre.

CALIGULA

Les hommes pleurent parce que les choses ne

sont pas ce qu’elles devraient être. (Elle va vers lui.)

Laisse, Cæsonia. (Elle recule.) Mais reste près de

moi.

CÆSONIA

Je ferai ce que tu voudras. (Elle s’assied.) A mon

âge, on sait que la vie n’est pas bonne. Mais si le

mal est sur la terre, pourquoi vouloir y ajouter?

CALIGULA

Tu ne peux pas comprendre. Qu’importe? Je

sortirai peut-être de là. Mais je sens monter en moi

des êtres sans nom. Que ferais-je contre eux? (Il se

retourne vers elle.) Oh! Cæsonia, je savais qu’on

pouvait être désespéré, mais j’ignorais ce que ce

mot voulait dire. Je croyais comme tout le monde

que c’était une maladie de l’âme. Mais non, c’est

le corps qui souffre. Ma peau me fait mal, ma

poitrine, mes membres. J’ai la tête creuse et le

cœur soulevé. Et le plus affreux, c’est ce goût dans

la bouche. Ni sang, ni mort, ni fièvre, mais tout

cela à la fois. Il suffit que je remue la langue pour

que tout redevienne noir et que les êtres me

répugnent. Qu’il est dur, qu’il est amer de devenir

un homme!

CÆSONIA

Il faut dormir, dormir longtemps, se laisser aller

et ne plus réfléchir. Je veillerai sur ton sommeil.

A ton réveil, le monde pour toi recouvrera son

goût. Fais servir alors ton pouvoir à mieux aimer

ce qui peut l’être encore. Ce qui est possible mérite

aussi d’avoir sa chance.

CALIGULA

Mais il y faut le sommeil, il y faut l’abandon.

Cela n’est pas possible.

CÆSONIA

C’est ce qu’on croit au bout de la fatigue. Un

temps vient où l’on retrouve une main ferme.

CALIGULA

Mais il faut savoir où la poser. Et que me fait

une main ferme, de quoi me sert ce pouvoir si

étonnant si je ne puis changer l’ordre des choses,

si je ne puis faire que le soleil se couche à l’est,

que la souffrance décroisse et que les êtres ne meurent

plus? Non, Cæsonia, il est indifférent de dormir

ou de rester éveillé, si je n’ai pas d’action sur

l’ordre de ce monde.

CÆSONIA

Mais c’est vouloir s’égaler aux dieux. Je ne

connais pas de pire folie.

CALIGULA

Toi aussi, tu me crois fou. Et pourtant, qu’est-ce

qu’un dieu pour que je désire m’égaler à lui? Ce

que je désire de toutes mes forces, aujourd’hui, est

au-dessus des dieux. Je prends en charge un

royaume où l’impossible est roi.

CÆSONIA

Tu ne pourras pas faire que le ciel ne soit pas le

ciel, qu’un beau visage devienne laid, un cœur

d’homme insensible.

CALIGULA, avec une exaltation croissante.

Je veux mêler le ciel à la mer, confondre laideur

et beauté, faire jaillir le rire de la souffrance.

CÆSONIA, dressée devant lui et suppliante.

Il y a le bon et le mauvais, ce qui est grand et

ce qui est bas, le juste et l’injuste. Je te jure que

tout cela ne changera pas.

CALIGULA, de même.

Ma volonté est de le changer. Je ferai à ce

siècle le don de l’égalité. Et lorsque tout sera

aplani, l’impossible enfin sur terre, la lune dans

mes mains, alors, peut-être, moi-même je serai

transformé et le monde avec moi, alors enfin les

hommes ne mourront pas et ils seront heureux.

CÆSONIA, dans un cri.

Tu ne pourras pas nier l’amour.

CALIGULA, éclatant et avec une voix pleine de rage.

L’amour, Cæsonia! (Il l’a prise aux épaules et la

secoue.) J’ai appris que ce n’était rien. C’est l’autre

qui a raison: le Trésor public! Tu l’as bien

entendu, n’est-ce pas? Tout commence avec cela.

Ah! c’est maintenant que je vais vivre enfin! Vivre,

Cæsonia, vivre, c’est le contraire d’aimer. C’est moi

qui te le dis et c’est moi qui t’invite à une fête

sans mesure, à un procès général, au plus beau des

spectacles. Et il me faut du monde, des spectateurs,

des victimes et des coupables.

Il saute sur le gong et commence à frapper, sans arrêt, à coups redoublés.

Toujours frappant.

Faites entrer les coupables. Il me faut des coupables.

Et ils le sont tous. (Frappant toujours.) Je

veux qu’on fasse entrer les condamnés à mort. Du

public, je veux avoir mon public! Juges, témoins,

accusés, tous condamnés d’avance! Ah! Cæsonia,

je leur montrerai ce qu’ils n’ont jamais vu, le seul

homme libre de cet empire!

Au son du gong, le palais peu à peu s’est rempli de rumeurs qui grossissent et approchent. Des voix, des bruits d’armes, des pas et des piétinements. Caligula rit et frappe toujours. Des gardes entrent, puis sortent.

Frappant.

Et toi, Cæsonia, tu m’obéiras. Tu m’aideras

toujours. Ce sera merveilleux. Jure de m’aider,

Cæsonia.

CÆSONIA, égarée, entre deux coups de gong.

Je n’ai pas besoin de jurer, puisque je t’aime.

CALIGULA, même jeu.

Tu feras tout ce que je te dirai.

CÆSONIA, même jeu.

Tout, Caligula, mais arrête.

CALIGULA, toujours frappant.

Tu seras cruelle.

CÆSONIA, pleurant.

Cruelle.

CALIGULA, même jeu.

Froide et implacable.

CÆSONIA

Implacable.

CALIGULA, même jeu.

Tu souffriras aussi.

CÆSONIA

Oui, Caligula, mais je deviens folle.

Des patriciens sont entrés, ahuris, et avec eux les gens du palais. Caligula frappe un dernier coup, lève son maillet, se retourne vers eux et les appelle.

CALIGULA, insensé.

Venez tous. Approchez. Je vous ordonne d’approcher.

(Il trépigne.) C’est un empereur qui exige

que vous approchiez. (Tous avancent, pleins d’effroi.)

Venez vite. Et maintenant, approche, Cæsonia.

Il la prend par la main, la mène près du miroir et, du maillet, efface frénétiquement une image sur la surface polie. Il rit.

Plus rien, tu vois. Plus de souvenirs, tous les

visages enfuis! Rien, plus rien. Et sais-tu ce qui

reste? Approche encore. Regarde. Approchez. Regardez.

Il se campe devant la glace dans une attitude démente.

CÆSONIA, regardant le miroir, avec effroi.

Caligula!

Caligula change de ton, pose son doigt sur la glace et, le regard soudain fixe, dit d’une voix triomphante:

CALIGULA

Caligula.

Rideau

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