
Ouvrage
Caligula
La pièce éprouve une liberté sans limite lorsqu'elle devient pouvoir arbitraire et meurtrier.
- Rédaction
- 1944
Sources et précision
Le tri suit la première publication du porteur acquis.
Confiance A · preuve directe
- Prokopton42 corpus manifestation manifests
- Époque
- Époque contemporaine
- Langues
- Français · Anglais
- Volume
- 4 passages · 18 161 mots
Avant de lire
Ce que vous allez apprendre
Lire chaque réplique comme parole dramatique située, jamais comme citation directe de Camus.
Résumé court
La pièce éprouve une liberté sans limite lorsqu'elle devient pouvoir arbitraire et meurtrier.
Résumé long
La pièce éprouve une liberté sans limite lorsqu'elle devient pouvoir arbitraire et meurtrier. Les divisions canoniques du porteur français sont conservées. La représentation anglaise est une traduction IA non officielle, revue automatiquement et exclue de la citation directe.
Dans cet ouvrage
La table des matières suit les divisions réellement portées par le corpus.
Ouvrage › Acte
Concepts abordés
Contexte historique
Le monde autour du texte
Les manifestes du corpus ne suffisent pas encore à établir précisément le lieu et les circonstances de composition. Les images ci-dessous documentent le monde de l’auteur ou la transmission du texte. Elles ne prétendent pas montrer la scène exacte de son écriture.
Ces images sont des reconstitutions modernes. Elles situent un lieu, une pratique ou une transmission documentée et ne sont pas des documents d’époque.



À quoi ressemblait le monde
Monde de 1989




- État technologique
- Micro-ordinateurs, satellites, vidéo, robotique industrielle et téléphones mobiles coûteux existent, mais le Web public n’existe pas encore.
- Sciences et savoirs
- Informatique, génétique, climatologie, cosmologie et imagerie médicale produisent des données croissantes et des collaborations internationales.
- Médecine et soins
- Scanner, IRM, transplantation, vaccins et soins intensifs progressent; l’épidémie de sida révèle à la fois les capacités et les limites sanitaires.
- Transports
- Automobile, train à grande vitesse, métro, avion et conteneur mondialisent personnes et marchandises.
- Agriculture et alimentation
- Machines, intrants chimiques, sélection et chaîne du froid soutiennent de hauts rendements, avec des coûts sociaux et environnementaux de plus en plus discutés.
- Communication
- Téléphone fixe, fax, télévision, radio et presse dominent. Courriel et réseaux informatiques restent surtout professionnels ou universitaires.
- Mode vestimentaire
- Costumes amples, jeans, baskets, tailleurs féminins, sportswear et sous-cultures urbaines rendent les silhouettes très diverses.
Éditions, traductions et provenance
Les supports suivants représentent le texte. Ils ne créent pas de nouvelles identités de passage.
- Français
- Anglais Traduction générée par IA, non officielleCodex gpt-5.6-sol · Traduction de travail non officielle · 2026-09-30
Manifestes sources : albert_camus.caligula
Lecteur
Lire page par page
SCÈNE PREMIÈRE
Des patriciens, dont un très âgé, sont groupés dans
une salle du palais et donnent des signes de
nervosité.
PREMIER PATRICIEN
Toujours rien.
LE VIEUX PATRICIEN
Rien le matin, rien le soir.
DEUXIÈME PATRICIEN
Rien depuis trois jours.
LE VIEUX PATRICIEN
Les courriers partent, les courriers reviennent.
Ils secouent la tête et disent: «Rien.»
DEUXIÈME PATRICIEN
Toute la campagne est battue, il n’y a rien à
faire.
PREMIER PATRICIEN
Pourquoi s’inquiéter à l’avance? Attendons. Il
reviendra peut-être comme il est parti.
LE VIEUX PATRICIEN
Je l’ai vu sortir du palais. Il avait un regard
étrange.
PREMIER PATRICIEN
J’étais là aussi et je lui ai demandé ce qu’il avait.
DEUXIÈME PATRICIEN
A-t-il répondu?
PREMIER PATRICIEN
Un seul mot: «Rien.»
Un temps. Entre Hélicon, mangeant des oignons.
DEUXIÈME PATRICIEN, toujours nerveux.
C’est inquiétant.
PREMIER PATRICIEN
Allons, tous les jeunes gens sont ainsi.
LE VIEUX PATRICIEN
Bien entendu, l’âge efface tout.
DEUXIÈME PATRICIEN
Vous croyez?
PREMIER PATRICIEN
Souhaitons qu’il oublie.
LE VIEUX PATRICIEN
Bien sûr! Une de perdue, dix de retrouvées.
HÉLICON
Où prenez-vous qu’il s’agisse d’amour?
PREMIER PATRICIEN
Et de quoi d’autre?
HÉLICON
Le foie peut-être. Ou le simple dégoût de vous
voir tous les jours. On supporterait tellement mieux
nos contemporains s’ils pouvaient de temps en
temps changer de museau. Mais non, le menu ne
change pas. Toujours la même fricassée.
LE VIEUX PATRICIEN
Je préfère penser qu’il s’agit d’amour. C’est plus
attendrissant.
HÉLICON
Et rassurant, surtout, tellement plus rassurant.
C’est le genre de maladies qui n’épargnent ni les
intelligents ni les imbéciles.
PREMIER PATRICIEN
De toute façon, heureusement, les chagrins ne
sont pas éternels. Etes-vous capable de souffrir plus
d’un an?
DEUXIÈME PATRICIEN
Moi, non.
PREMIER PATRICIEN
Personne n’a ce pouvoir.
LE VIEUX PATRICIEN
La vie serait impossible.
PREMIER PATRICIEN
Vous voyez bien. Tenez, j’ai perdu ma femme,
l’an passé. J’ai beaucoup pleuré et puis j’ai oublié.
De temps en temps, j’ai de la peine. Mais, en
somme, ce n’est rien.
LE VIEUX PATRICIEN
La nature fait bien les choses.
HÉLICON
Quand je vous regarde, pourtant, j’ai l’impression
qu’il lui arrive de manquer son coup.
Entre Cherea.
PREMIER PATRICIEN
Eh bien?
CHEREA
Toujours rien.
HÉLICON
Du calme, Messieurs, du calme. Sauvons les
apparences. L’Empire romain, c’est nous. Si nous
perdons la figure, l’Empire perd la tête. Ce n’est
pas le moment, oh non! Et pour commencer, allons
déjeuner, l’Empire se portera mieux.
LE VIEUX PATRICIEN
C’est juste, il ne faut pas lâcher la proie pou
l’ombre.
CHEREA
Je n’aime pas cela. Mais tout allait trop bien.
Cet empereur était parfait.
DEUXIÈME PATRICIEN
Oui, il était comme il faut: scrupuleux et sans
expérience.
PREMIER PATRICIEN
Mais, enfin, qu’avez-vous et pourquoi ces lamentations?
Rien ne l’empêche de continuer. Il
aimait Drusilla, c’est entendu. Mais elle était sa
sœur, en somme. Coucher avec elle, c’était déjà
beaucoup. Mais bouleverser Rome parce qu’elle est
morte, cela dépasse les bornes.
CHEREA
Il n’empêche. Je n’aime pas cela, et cette fuite
ne me dit rien.
LE VIEUX PATRICIEN
Oui, il n’y a pas de fumée sans feu.
PREMIER PATRICIEN
En tout cas, la raison d’Etat ne peut admettre un
inceste qui prend l’allure des tragédies. L’inceste,
soit, mais discret.
HÉLICON
Vous savez, l’inceste, forcément, ça fait toujours
un peu de bruit. Le lit craque, si j’ose m’exprimer
ainsi. Qui vous dit, d’ailleurs, qu’il s’agisse de
Drusilla?
DEUXIÈME PATRICIEN
Et de quoi donc alors?
HÉLICON
Devinez. Notez bien, le malheur c’est comme le
mariage. On croit qu’on choisit et puis on est
choisi. C’est comme ça, on n’y peut rien. Notre
Caligula est malheureux, mais il ne sait peut-être
même pas pourquoi! Il a dû se sentir coincé, alors
il a fui. Nous en aurions tous fait autant. Tenez,
moi qui vous parle, si j’avais pu choisir mon père,
je ne serais pas né.
Entre Scipion.
SCÈNE II
CHEREA
Alors?
SCIPION
Encore rien. Des paysans ont cru le voir, dans la
nuit d’hier, près d’ici, courant à travers l’orage.
Cherea revient vers les sénateurs. Scipion le suit.
CHEREA
Cela fait bien trois jours, Scipion?
SCIPION
Oui. J’étais présent, le suivant comme de coutume.
Il s’est avancé vers le corps de Drusilla. Il
l’a touché avec deux doigts. Puis il a semblé réfléchir,
tournant sur lui-même, et il est sorti d’un
pas égal. Depuis, on court après lui.
CHEREA, secouant la tête.
Ce garçon aimait trop la littérature.
DEUXIÈME PATRICIEN
C’est de son âge.
CHEREA
Mais ce n’est pas de son rang. Un empereur
artiste, cela n’est pas convenable. Nous en avons
eu un ou deux, bien entendu. Il y a des brebis
galeuses partout. Mais les autres ont eu le bon
goût de rester des fonctionnaires.
PREMIER PATRICIEN
C’était plus reposant.
LE VIEUX PATRICIEN
A chacun son métier.
SCIPION
Que peut-on faire, Cherea?
CHEREA
Rien.
DEUXIÈME PATRICIEN
Attendons. S’il ne revient pas, il faudra le remplacer.
Entre nous, les empereurs ne manquent
pas.
PREMIER PATRICIEN
Non, nous manquons seulement de caractères.
CHEREA
Et s’il revient mal disposé?
PREMIER PATRICIEN
Ma foi, c’est encore un enfant, nous lui ferons
entendre raison.
CHEREA
Et s’il est sourd au raisonnement?
PREMIER PATRICIEN, il rit.
Eh bien! n’ai-je pas écrit, dans le temps, un
traité du coup d’Etat?
CHEREA
Bien sûr, s’il le fallait! Mais j’aimerais mieux
qu’on me laisse à mes livres.
SCIPION
Je vous demande pardon.
Il sort.
CHEREA
Il est offusqué.
LE VIEUX PATRICIEN
C’est un enfant. Les jeunes gens sont solidaires.
HÉLICON
Solidaires ou non, ils vieilliront de toute façon.
Un garde apparaît:
«On a vu Caligula dans le jardin du palais.»
Tous sortent.
SCÈNE III
La scène reste vide quelques secondes. Caligula
entre furtivement par la gauche. Il a l’air égaré,
il est sale, il a les cheveux pleins d’eau et les
jambes souillées. Il porte plusieurs fois la main
à sa bouche. Il avance vers le miroir et s’arrête
dès qu’il aperçoit sa propre image. Il grommelle
des paroles indistinctes, puis va s’asseoir, à droite,
les bras pendants entre les genoux écartés. Hélicon
entre à gauche. Apercevant Caligula, il s’arrête
à l’extrémité de la scène et l’observe en silence.
Caligula se retourne et le voit. Un temps.
SCÈNE IV
HÉLICON, d’un bout de la scène à l’autre.
Bonjour, Caïus.
CALIGULA, avec naturel.
Bonjour, Hélicon.
Silence.
HÉLICON
Tu sembles fatigué?
CALIGULA
J’ai beaucoup marché.
HÉLICON
Oui, ton absence a duré longtemps.
Silence.
CALIGULA
C’était difficile à trouver.
HÉLICON
Quoi donc?
CALIGULA
Ce que je voulais.
HÉLICON
Et que voulais-tu?
CALIGULA, toujours naturel.
La lune.
HÉLICON
Quoi?
CALIGULA
Oui, je voulais la lune.
HÉLICON
Ah!
Silence. Hélicon se rapproche.
Pour quoi faire?
CALIGULA
Eh bien!... C’est une des choses que je n’ai pas.
HÉLICON
Bien sûr. Et maintenant, tout est arrangé?
CALIGULA
Non, je n’ai pas pu l’avoir.
HÉLICON
C’est ennuyeux.
CALIGULA
Oui, c’est pour cela que je suis fatigué.
Un temps.
CALIGULA
Hélicon!
HÉLICON
Oui, Caïus.
CALIGULA
Tu penses que je suis fou.
HÉLICON
Tu sais bien que je ne pense jamais. Je suis
bien trop intelligent pour ça.
CALIGULA
Oui. Enfin! Mais je ne suis pas fou et même
je n’ai jamais été aussi raisonnable. Simplement, je
me suis senti tout d’un coup un besoin d’impossible.
(Un temps.) Les choses, telles qu’elles sont, ne me
semblent pas satisfaisantes.
HÉLICON
C’est une opinion assez répandue.
CALIGULA
Il est vrai. Mais je ne le savais pas auparavant.
Maintenant, je sais. (Toujours naturel.) Ce monde,
tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc
besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité,
de quelque chose qui soit dément peut-être,
mais qui ne soit pas de ce monde.
HÉLICON
C’est un raisonnement qui se tient. Mais, en
général, on ne peut pas le tenir jusqu’au bout.
CALIGULA, se levant, mais avec la même simplicité.
Tu n’en sais rien. C’est parce qu’on ne le tient
jamais jusqu’au bout que rien n’est obtenu. Mais
il suffit peut-être de rester logique jusqu’à la fin.
Il regarde Hélicon.
Je sais aussi ce que tu penses. Que d’histoires
pour la mort d’une femme! Non, ce n’est pas cela.
Je crois me souvenir, il est vrai, qu’il y a quelques
jours, une femme que j’aimais est morte. Mais
qu’est-ce que l’amour? Peu de chose. Cette mort
n’est rien, je te le jure; elle est seulement le signe
d’une vérité qui me rend la lune nécessaire. C’est
une vérité toute simple et toute claire, un peu
bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.
HÉLICON
Et qu’est-ce donc que cette vérité, Caïus?
CALIGULA, détourné, sur un ton neutre.
Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.
HÉLICON, après un temps.
Allons, Caïus, c’est une vérité dont on s’arrange
très bien. Regarde autour de toi. Ce n’est pas cela
qui les empêche de déjeuner.
CALIGULA, avec un éclat soudain.
Alors, c’est que tout, autour de moi, est mensonge,
et moi, je veux qu’on vive dans la vérité!
Et justement, j’ai les moyens de les faire vivre
dans la vérité. Car je sais ce qui leur manque,
Hélicon. Ils sont privés de la connaissance et il
leur manque un professeur qui sache ce dont il
parle.
HÉLICON
Ne t’offense pas, Caïus, de ce que je vais te
dire. Mais tu devrais d’abord te reposer.
CALIGULA, s’asseyant et avec douceur.
Cela n’est pas possible, Hélicon, cela ne sera plus
jamais possible.
HÉLICON
Et pourquoi donc?
CALIGULA
Si je dors, qui me donnera la lune?
HÉLICON, après un silence.
Cela est vrai.
Caligula se lève avec un effort visible.
CALIGULA
Ecoute, Hélicon. J’entends des pas et des bruits
de voix. Garde le silence et oublie que tu viens
de me voir.
HÉLICON
J’ai compris.
Caligula se dirige vers la sortie. Il se retourne.
CALIGULA
Et, s’il te plaît, aide-moi désormais.
HÉLICON
Je n’ai pas de raisons de ne pas le faire, Caïus.
Mais je sais beaucoup de choses et peu de choses
m’intéressent. A quoi donc puis-je t’aider?
CALIGULA
A l’impossible.
HÉLICON
Je ferai pour le mieux.
Caligula sort. Entrent rapidement Scipion et Cæsonia.
SCÈNE V
SCIPION
Il n’y a personne. Ne l’as-tu pas vu, Hélicon?
HÉLICON
Non.
CÆSONIA
Hélicon, ne t’a-t-il vraiment rien dit avant de
s’échapper?
HÉLICON
Je ne suis pas son confident, je suis son spectateur.
C’est plus sage.
CÆSONIA
Je t’en prie.
HÉLICON
Chère Cæsonia, Caïus est un idéaliste, tout le
monde le sait. Autant dire qu’il n’a pas encore
compris. Moi oui, c’est pourquoi je ne m’occupe
de rien. Mais si Caïus se met à comprendre, il est
capable au contraire, avec son bon petit cœur, de
s’occuper de tout. Et Dieu sait ce que ça nous
coûtera. Mais, vous permettez, le déjeuner!
Il sort.
SCÈNE VI
Cæsonia s’assied avec lassitude.
CÆSONIA
Un garde l’a vu passer. Mais Rome tout entière
voit Caligula partout. Et Caligula, en effet, ne voit
que son idée.
SCIPION
Quelle idée?
CÆSONIA
Comment le saurais-je, Scipion?
SCIPION
Drusilla?
CÆSONIA
Qui peut le dire? Mais il est vrai qu’il l’aimait.
Il est vrai que cela est dur de voir mourir aujourd’hui
ce que, hier, on serrait dans ses bras.
SCIPION, timidement.
Et toi?
CÆSONIA
Oh! moi, je suis la vieille maîtresse.
SCIPION
Cæsonia, il faut le sauver.
CÆSONIA
Tu l’aimes donc?
SCIPION
Je l’aime. Il était bon pour moi. Il m’encourageait
et je sais par cœur certaines de ses paroles.
Il me disait que la vie n’est pas facile, mais qu’il
y avait la religion, l’art, l’amour qu’on nous porte.
Il répétait souvent que faire souffrir était la seule
façon de se tromper. Il voulait être un homme
juste.
CÆSONIA, se levant.
C’était un enfant.
Elle va vers le miroir et s’y contemple.
Je n’ai jamais eu d’autre dieu que mon corps, et
c’est ce dieu que je voudrais prier aujourd’hui pour
que Caïus me soit rendu.
Entre Caligula. Apercevant Cæsonia et Scipion, il hésite et recule. Au même instant entrent à l’opposé les patriciens et l’intendant du palais. Ils s’arrêtent, interdits. Cæsonia se retourne. Elle et Scipion courent vers Caligula. Il les arrête d’un geste.
SCÈNE VII
L’INTENDANT, d’une voix mal assurée.
Nous... nous te cherchions, César.
CALIGULA, d’une voix brève et changée.
Je vois.
L’INTENDANT
Nous... c’est-à-dire...
CALIGULA, brutalement.
Qu’est-ce que vous voulez?
L’INTENDANT
Nous étions inquiets, César.
CALIGULA, s’avançant vers lui.
De quel droit?
L’INTENDANT
Eh! heu... (Soudain inspiré et très vite.) Enfin,
de toute façon, tu sais que tu as à régler quelques
questions concernant le Trésor public.
CALIGULA, pris d’un rire inextinguible.
Le Trésor? Mais c’est vrai, voyons, le Trésor,
c’est capital.
L’INTENDANT
Certes, César.
CALIGULA, toujours riant, à Cæsonia.
N’est-ce pas, ma chère, c’est très important, le
Trésor?
CÆSONIA
Non, Caligula, c’est une question secondaire.
CALIGULA
Mais c’est que tu n’y connais rien. Le Trésor est
d’un intérêt puissant. Tout est important: les
finances, la moralité publique, la politique extérieure,
l’approvisionnement de l’armée et les lois
agraires! Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le
même pied: la grandeur de Rome et tes crises
d’arthritisme. Ah! je vais m’occuper de tout cela.
Ecoute-moi un peu, intendant.
L’INTENDANT
Nous t’écoutons.
Les patriciens s’avancent.
CALIGULA
Tu m’es fidèle, n’est-ce pas?
L’INTENDANT, d’un ton de reproche.
César!
CALIGULA
Eh bien, j’ai un plan à te soumettre. Nous allons
bouleverser l’économie politique en deux temps.
Je te l’expliquerai, intendant... quand les patriciens
seront sortis.
Les patriciens sortent.
SCÈNE VIII
Caligula s’assied près de Cæsonia.
CALIGULA
Ecoute bien. Premier temps: tous les patriciens,
toutes les personnes de l’Empire qui disposent de
quelque fortune - petite ou grande, c’est exactement
la même chose - doivent obligatoirement
déshériter leurs enfants et tester sur l’heure en
faveur de l’Etat.
L’INTENDANT
Mais, César...
CALIGULA
Je ne t’ai pas encore donné la parole. A raison
de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages
dans l’ordre d’une liste établie arbitrairement. A
l’occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours
arbitrairement. Et nous hériterons.
CÆSONIA, se dégageant.
Qu’est-ce qui te prend?
CALIGULA, imperturbable.
L’ordre des exécutions n’a, en effet, aucune importance.
Ou plutôt ces exécutions ont une importance
égale, ce qui entraîne qu’elles n’en ont
point. D’ailleurs, ils sont aussi coupables les uns
que les autres. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas plus
immoral de voler directement les citoyens que de
glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées
dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c’est voler,
tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour
moi, je volerai franchement. Ça vous changera des
gagne-petit. (Rudement, à l’intendant.) Tu exécuteras
ces ordres sans délai. Les testaments seront
signés dans la soirée par tous les habitants de Rome,
dans un mois au plus tard par tous les provinciaux.
Envoie des courriers.
L’INTENDANT
César, tu ne te rends pas compte...
CALIGULA
Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de
l’importance, alors la vie humaine n’en a pas.
Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi
doivent admettre ce raisonnement et compter leur
vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour
tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique
et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que
la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs
et les contradictions. S’il le faut, je commencerai
par toi.
L’INTENDANT
César, ma bonne volonté n’est pas en question,
je te le jure.
CALIGULA
Ni la mienne, tu peux m’en croire. La preuve,
c’est que je consens à épouser ton point de vue et
à tenir le Trésor public pour un objet de méditations.
En somme, remercie-moi, puisque je rentre
dans ton jeu et que je joue avec tes cartes. (Un
temps et avec calme.) D’ailleurs, mon plan, par
sa simplicité, est génial, ce qui clôt le débat. Tu
as trois secondes pour disparaître. Je compte: un...
L’intendant disparaît.
SCÈNE IX
CÆSONIA
Je te reconnais mal! C’est une plaisanterie, n’est-ce
pas?
CALIGULA
Pas exactement, Cæsonia. C’est de la pédagogie.
SCIPION
Ce n’est pas possible, Caïus!
CALIGULA
Justement!
SCIPION
Je ne te comprends pas.
CALIGULA
Justement! il s’agit de ce qui n’est pas possible,
ou plutôt il s’agit de rendre possible ce qui ne
l’est pas.
SCIPION
Mais c’est un jeu qui n’a pas de limites. C’est la
récréation d’un fou.
CALIGULA
Non, Scipion, c’est la vertu d’un empereur. (Il
se renverse avec une expression de fatigue.) Je viens
de comprendre enfin l’utilité du pouvoir. Il donne
ses chances à l’impossible. Aujourd’hui, et pour
tout le temps qui va venir, ma liberté n’a plus de
frontières.
CÆSONIA, tristement.
Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir, Caïus.
CALIGULA
Je ne le sais pas non plus. Mais je suppose qu’il
faut en vivre.
Entre Cherea.
SCÈNE X
CHEREA
J’ai appris ton retour. Je fais des vœux pour ta
santé.
CALIGULA
Ma santé te remercie. (Un temps et soudain.)
Va-t’en, Cherea, je ne veux pas te voir.
CHEREA
Je suis surpris, Caïus.
CALIGULA
Ne sois pas surpris. Je n’aime pas les littérateurs
et je ne peux supporter leurs mensonges. Ils parlent
pour ne pas s’écouter. S’ils s’écoutaient, ils sauraient
qu’ils ne sont rien et ne pourraient plus parler.
Allez, rompez, j’ai horreur des faux témoins.
CHEREA
Si nous mentons, c’est souvent sans le savoir. Je
plaide non coupable.
CALIGULA
Le mensonge n’est jamais innocent. Et le vôtre
donne de l’importance aux êtres et aux choses.
Voilà ce que je ne puis vous pardonner.
CHEREA
Et pourtant, il faut bien plaider pour ce monde,
si nous voulons y vivre.
CALIGULA
Ne plaide pas, la cause est entendue. Ce monde
est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa
liberté. (Il s’est levé.) Et justement, je vous hais
parce que vous n’êtes pas libres. Dans tout l’Empire
romain, me voici seul libre. Réjouissez-vous, il vous
est enfin venu un empereur pour vous enseigner la
liberté. Va-t’en, Cherea, et toi aussi, Scipion, l’amitié
me fait rire. Allez annoncer à Rome que sa
liberté lui est enfin rendue et qu’avec elle commence
une grande épreuve.
Ils sortent. Caligula s’est détourné.
SCÈNE XI
CÆSONIA
Tu pleures?
CALIGULA
Oui, Cæsonia.
CÆSONIA
Mais enfin, qu’y a-t-il de changé? S’il est vrai
que tu aimais Drusilla, tu l’aimais en même temps
que moi et que beaucoup d’autres. Cela ne suffisait
pas pour que sa mort te chasse trois jours et trois
nuits dans la campagne et te ramène avec ce visage
ennemi.
CALIGULA, il s’est retourné.
Qui te parle de Drusilla, folle? Et ne peux-tu
imaginer qu’un homme pleure pour autre chose
que l’amour?
CÆSONIA
Pardon, Caïus. Mais je cherche à comprendre.
CALIGULA
Les hommes pleurent parce que les choses ne
sont pas ce qu’elles devraient être. (Elle va vers lui.)
Laisse, Cæsonia. (Elle recule.) Mais reste près de
moi.
CÆSONIA
Je ferai ce que tu voudras. (Elle s’assied.) A mon
âge, on sait que la vie n’est pas bonne. Mais si le
mal est sur la terre, pourquoi vouloir y ajouter?
CALIGULA
Tu ne peux pas comprendre. Qu’importe? Je
sortirai peut-être de là. Mais je sens monter en moi
des êtres sans nom. Que ferais-je contre eux? (Il se
retourne vers elle.) Oh! Cæsonia, je savais qu’on
pouvait être désespéré, mais j’ignorais ce que ce
mot voulait dire. Je croyais comme tout le monde
que c’était une maladie de l’âme. Mais non, c’est
le corps qui souffre. Ma peau me fait mal, ma
poitrine, mes membres. J’ai la tête creuse et le
cœur soulevé. Et le plus affreux, c’est ce goût dans
la bouche. Ni sang, ni mort, ni fièvre, mais tout
cela à la fois. Il suffit que je remue la langue pour
que tout redevienne noir et que les êtres me
répugnent. Qu’il est dur, qu’il est amer de devenir
un homme!
CÆSONIA
Il faut dormir, dormir longtemps, se laisser aller
et ne plus réfléchir. Je veillerai sur ton sommeil.
A ton réveil, le monde pour toi recouvrera son
goût. Fais servir alors ton pouvoir à mieux aimer
ce qui peut l’être encore. Ce qui est possible mérite
aussi d’avoir sa chance.
CALIGULA
Mais il y faut le sommeil, il y faut l’abandon.
Cela n’est pas possible.
CÆSONIA
C’est ce qu’on croit au bout de la fatigue. Un
temps vient où l’on retrouve une main ferme.
CALIGULA
Mais il faut savoir où la poser. Et que me fait
une main ferme, de quoi me sert ce pouvoir si
étonnant si je ne puis changer l’ordre des choses,
si je ne puis faire que le soleil se couche à l’est,
que la souffrance décroisse et que les êtres ne meurent
plus? Non, Cæsonia, il est indifférent de dormir
ou de rester éveillé, si je n’ai pas d’action sur
l’ordre de ce monde.
CÆSONIA
Mais c’est vouloir s’égaler aux dieux. Je ne
connais pas de pire folie.
CALIGULA
Toi aussi, tu me crois fou. Et pourtant, qu’est-ce
qu’un dieu pour que je désire m’égaler à lui? Ce
que je désire de toutes mes forces, aujourd’hui, est
au-dessus des dieux. Je prends en charge un
royaume où l’impossible est roi.
CÆSONIA
Tu ne pourras pas faire que le ciel ne soit pas le
ciel, qu’un beau visage devienne laid, un cœur
d’homme insensible.
CALIGULA, avec une exaltation croissante.
Je veux mêler le ciel à la mer, confondre laideur
et beauté, faire jaillir le rire de la souffrance.
CÆSONIA, dressée devant lui et suppliante.
Il y a le bon et le mauvais, ce qui est grand et
ce qui est bas, le juste et l’injuste. Je te jure que
tout cela ne changera pas.
CALIGULA, de même.
Ma volonté est de le changer. Je ferai à ce
siècle le don de l’égalité. Et lorsque tout sera
aplani, l’impossible enfin sur terre, la lune dans
mes mains, alors, peut-être, moi-même je serai
transformé et le monde avec moi, alors enfin les
hommes ne mourront pas et ils seront heureux.
CÆSONIA, dans un cri.
Tu ne pourras pas nier l’amour.
CALIGULA, éclatant et avec une voix pleine de rage.
L’amour, Cæsonia! (Il l’a prise aux épaules et la
secoue.) J’ai appris que ce n’était rien. C’est l’autre
qui a raison: le Trésor public! Tu l’as bien
entendu, n’est-ce pas? Tout commence avec cela.
Ah! c’est maintenant que je vais vivre enfin! Vivre,
Cæsonia, vivre, c’est le contraire d’aimer. C’est moi
qui te le dis et c’est moi qui t’invite à une fête
sans mesure, à un procès général, au plus beau des
spectacles. Et il me faut du monde, des spectateurs,
des victimes et des coupables.
Il saute sur le gong et commence à frapper, sans arrêt, à coups redoublés.
Toujours frappant.
Faites entrer les coupables. Il me faut des coupables.
Et ils le sont tous. (Frappant toujours.) Je
veux qu’on fasse entrer les condamnés à mort. Du
public, je veux avoir mon public! Juges, témoins,
accusés, tous condamnés d’avance! Ah! Cæsonia,
je leur montrerai ce qu’ils n’ont jamais vu, le seul
homme libre de cet empire!
Au son du gong, le palais peu à peu s’est rempli de rumeurs qui grossissent et approchent. Des voix, des bruits d’armes, des pas et des piétinements. Caligula rit et frappe toujours. Des gardes entrent, puis sortent.
Frappant.
Et toi, Cæsonia, tu m’obéiras. Tu m’aideras
toujours. Ce sera merveilleux. Jure de m’aider,
Cæsonia.
CÆSONIA, égarée, entre deux coups de gong.
Je n’ai pas besoin de jurer, puisque je t’aime.
CALIGULA, même jeu.
Tu feras tout ce que je te dirai.
CÆSONIA, même jeu.
Tout, Caligula, mais arrête.
CALIGULA, toujours frappant.
Tu seras cruelle.
CÆSONIA, pleurant.
Cruelle.
CALIGULA, même jeu.
Froide et implacable.
CÆSONIA
Implacable.
CALIGULA, même jeu.
Tu souffriras aussi.
CÆSONIA
Oui, Caligula, mais je deviens folle.
Des patriciens sont entrés, ahuris, et avec eux les gens du palais. Caligula frappe un dernier coup, lève son maillet, se retourne vers eux et les appelle.
CALIGULA, insensé.
Venez tous. Approchez. Je vous ordonne d’approcher.
(Il trépigne.) C’est un empereur qui exige
que vous approchiez. (Tous avancent, pleins d’effroi.)
Venez vite. Et maintenant, approche, Cæsonia.
Il la prend par la main, la mène près du miroir et, du maillet, efface frénétiquement une image sur la surface polie. Il rit.
Plus rien, tu vois. Plus de souvenirs, tous les
visages enfuis! Rien, plus rien. Et sais-tu ce qui
reste? Approche encore. Regarde. Approchez. Regardez.
Il se campe devant la glace dans une attitude démente.
CÆSONIA, regardant le miroir, avec effroi.
Caligula!
Caligula change de ton, pose son doigt sur la glace et, le regard soudain fixe, dit d’une voix triomphante:
CALIGULA
Caligula.
Rideau